02/05/2019
Les ouvrages de développement personnel et de spiritualité nous parlent beaucoup du lâcher-prise pour se libérer. Mais qu’est-ce qu’être libre ? Que veut dire exactement lâcher-prise ? Peut-on le sentir dans notre corps ou est-ce purement intellectuel ? Est-ce que l’on peut le ressentir au niveau de nos émotions ? Sagit-il de laisser nos émotions s’exprimer librement ? Ou au contraire le travail spirituel permet-il d’être libre par rapport à nos émotions, à notre mental, à notre corps ? Les questions sont innombrables, tant les réponses proposées sont parfois obscures et abstraites. Ainsi, des « éveillés » peuvent prendre un air inspiré et dire « lâchez-prise mes amis et vous trouverez la liberté ! » Mais lâcher quoi au juste ? Et pour trouver quelle liberté ? Il ne s’agit pas ici de donner un cours sur la philosophie de la liberté, mais voyons comment l’art a-t-il abordé cette question. L’iconographie juridique et patriotique a donné diverses interprétations de la liberté avec une constante : la liberté est une jeune femme. À la Renaissance, on voit ainsi des gravures avec la liberté tenant un sceptre dans une main et le bonnet des affranchis de l’autre, un fauve à ses pieds, symbolisant à la fois les passions humaines ainsi que les animaux enchaînés utilisés pour les jeux du cirque. Au XIXe siècle, la liberté est une fière Marianne, portant le bonnet phrygien et guidant le peuple vers son salut chez Delacroix. Mais est-ce vraiment une image qui nous parle de liberté ? En tout cas dans notre cas personnel, dans notre recherche intime de spiritualité ?
Je vous propose de méditer sur cet autoportrait de Sofonisba Anguissola, une peintre italienne de la noblesse Renaissante, qui bien qu’elle ait pratiqué son art à un très haut niveau, n’a pas pu l’exercer en tant que professionnelle au même titre qu’un peintre, étant donné son sexe. Cette œuvre est originale à plus d’un titre : non-seulement c’est l’autoportrait d’une femme, mais aussi et surtout d’une femme âgée ne s’épargnant pas les signes de la sénescence à une époque où la vieillesse est marquée d’une kyrielle de connotations négatives. Dans cet autoportrait réalisé à 75 ans (en 1610 et conservé à la Gottfried Keller Foundation), la posture est digne, mais le visage est marqué par des rides profondes, les yeux sont enfoncés dans leurs orbites, les lèvres étroitement serrées (à cause du manque de dents ?), les cheveux gris se font rares sous le voile délicat. Les mains, autrefois mises en valeur par leur délicatesse (dans des autoportraits de jeunesse, lorsqu’elle tient un livre ou qu’elle joue du virginal), sont ici d’une complexion terne et jaunâtre (comme le visage), les doigts sont épais et tiennent une lettre et un livre sans la grâce qui leur était si naturelle plusieurs décennies auparavant. Ce genre d’autoportrait n’est évidemment pas inhabituel chez des peintres de la même période ; un peu plus t**d, Rembrandt se vieillit même dans l’un de ses nombreux autoportraits, se donnant des allures de patriarche alors qu’il avait à peine 50 ans. Or, ici Sofonisba réalise une double œuvre de courage : elle peint alors qu’elle a déjà 75 ans (elle continuera encore vaillamment jusqu’à ce qu’elle perde la vue vers 85 ans) et elle se représente de façon réaliste, à une époque où même si vous êtes reine, il n’est pas acceptable de se montrer dans la vieillesse. Malgré cette quasi-transgression, le visage est serein, les yeux regardent vers le spectateur sans le fixer ; alors qu’il y a quelque chose de décisif dans les mains : la main droite tient fermement la lettre, tandis que la main gauche marque la page de son ouvrage avec efficacité. Sofonisba se montre ici dans un « exercice » d’autorité sur les autres, mais surtout sur elle-même. Elle dépasse les conventions sociales et artistiques pour mettre en scène son travail de développement personnel : constant, droit, sans complaisance, en toute lucidité. Elle met en scène son œuvre de lâcher-prise en montrant son corps vieillissant, avec une détermination sans faille, et montre ainsi la véritable liberté.