11/12/2025
Mise à jour, ce dimanche 14 décembre : Depuis l’écriture de cette Voix, la décision est tombée : la TVA sur les entrées des jardins zoologiques a été doublée, passant de 6 % à 12 %.
Le texte ci-dessous a été écrit avant cette adoption. Je le laisse tel quel.
Pour ceux qui veulent comprendre ce que signifie vraiment construire quelque chose en Wallonie.
Chères Amies, Chers Amis de Pairi Daiza,
Voici une nouvelle Voix du Jardin. Elle commence par une photo et elle parle d’un hiver, d’un mensonge, d’un Jardin et d’une question simple :
A ma place que feriez-vous ?
La photo date de l’hiver 94–95 entre la première et la deuxième saison de Paradisio. La première année avait attiré bien moins de visiteurs que prévu. Cet hiver-là, je savais que nous rouvririons au printemps. Je ne savais pas si nous survivrions jusqu’à l’automne suivant. Le Jardin est presque vide. Le froid a cette manière de rappeler que rien n’est acquis. Et à mes pieds deux petites truies que j’avais adoptées et qui, ces mois-là, me suivaient partout. Elles ne savaient rien. Elles ne demandaient rien. Elles étaient simplement là comme si leur présence seule refusait que le rêve s’arrête. Je n’avais pas de certitudes. Seulement ce chemin d’hiver, ces deux petites vies tout près de moi et l’envie fragile de continuer malgré la peur. La responsabilité d’avancer un pas après l’autre dans un Jardin où tout pouvait basculer. Voilà l’origine de Pairi Daiza, un geste de ténacité dans un hiver où rien ne promettait la suite.
Trente ans ont passé. Plus de trente millions de visiteurs sont venus ici. Je ne prends pas ce chiffre comme une réussite. Je le vois comme un témoignage, celui de personnes qui reviennent, qui amènent leurs enfants, qui confient un morceau de leur vie au Jardin. C’est cela, pour moi, la seule vraie mesure de ce que nous faisons.
Mais une chose n’a jamais changé, ici rien n’a été facile. Et rien ne l’est aujourd’hui. C’est dans ce contexte qu’un mot récemment a pris une ampleur disproportionnée, un mot lancé sans précaution, reproduit sans honnêteté, diffusé sans aucune conscience du tort qu’il allait semer. Ce mot était : « cadeau ».
On a dit que Pairi Daiza aurait reçu un cadeau de 11,5 millions d’euros pour un projet de parc aquatique d’un montant de 106,16 millions qui atteindra près de 125 millions une fois achevé. Le mot a circulé. Il s’est imposé. Il a insinué un soupçon. Pas sur un projet, sur des personnes. Et il faut l’écrire sans détour, ce n’était pas une erreur. C’était un mensonge, un mensonge répété assez longtemps pour que des gens de bonne foi finissent par y croire, un mensonge qui a laissé sous-entendre que ce montant serait allé dans la poche de deux actionnaires.
Pour beaucoup de familles 11,5 millions d’euros ne veulent rien dire. C’est une somme qui dépasse toute mesure quand on doit surveiller chaque dépense pour arriver au bout du mois. Quand les factures inquiètent, quand on recompte pour être sûr, quand on espère simplement qu’aucun imprévu ne viendra tout faire basculer, entendre que « 11,5 millions » auraient été offerts à deux personnes largement à l’abri du besoin crée un choc, une secousse mêlée d’injustice, de découragement et de cette question qui revient trop souvent, « Et nous alors, qui pense à nous ? »
C’est pour cela que ce mensonge a fait si mal, parce qu’il a pris des familles déjà fragiles et a laissé entendre que ce qu'il leur manque depuis si longtemps aurait été donné à deux individus. C’était faux et cela a blessé des gens qui ne le méritaient pas. Je ne peux pas le laisser dire.
Voici la vérité. La prime dont il est question n’est pas une faveur. Elle n’est pas décidée à la tête du client. Depuis des années, la Wallonie applique un mécanisme identique pour toutes les grandes entreprises qui créent une nouvelle activité, investissent massivement et s’engagent à créer des emplois durables. En 2023, sous le gouvernement Di Rupo III, l’administration a autorisé le début d’un investissement de 106,16 millions d’euros pour une nouvelle activité économique, un centre aquatique et la création de 275 emplois directs. Le dossier définitif a été introduit le 4 juin 2024, toujours sous ce même gouvernement. Il a été examiné par l’administration sur base d’une grille de critères que ce gouvernement avait lui-même fixés, retombées économiques, innovation, efforts de recherche et développement, création et qualité de l’emploi. Sur cette base et uniquement sur cette base le taux de l’aide a été calculé, 10,83 %. Pas plus. Pas moins. Et toujours sous conditions strictes. Le gouvernement suivant n’a rien « offert ». Il a simplement entériné la proposition de son administration comme il le fait pour tous les dossiers conformes aux règles. Et l’aide dont on parle tant n’a pas été versée. Pas un euro. Elle ne pourra l’être qu’une fois les travaux achevés et seulement si toutes les conditions sont remplies. Rien n’a été donné. Tout devra être mérité.
Depuis 1993, Pairi Daiza a investi plus de 630 millions d’euros en Wallonie. Début 2026, ce sera 704 millions. Nous portons aujourd’hui 222 millions d’euros de dettes. Cette somme atteindra 401 millions avant de commencer à redescendre. Il faut presque de l'inconscience pour continuer à s’endetter autant en Wallonie quand on lit certains jours la manière dont ceux qui construisent y sont traités.
Et il y a une pensée qui me traverse parfois, même s'il me peine de l’avouer. Si ce Jardin avait été créé par un grand groupe américain, je sais très bien que personne ne l’attaquerait ainsi. On lui déroulerait le tapis rouge, on se féliciterait d’un « investissement étranger majeur », on parlerait de « rayonnement international », on soulignerait la création d’emplois, on saluerait la confiance d’un géant mondial dans notre région. Autrement dit, les mêmes décisions administratives, les mêmes aides légales, les mêmes projets provoqueraient non pas la suspicion mais l’enthousiasme. C’est une étrange vérité de notre Wallonie, lorsqu’un acteur local prend des risques immenses, on le soupçonne. Quand un acteur étranger arrive, on l’applaudit. Et c’est précisément parce que je suis d’ici, parce que j’ai grandi avec ce Jardin, parce que je n’ai ni la puissance ni l’indifférence d’une multinationale, que certains se permettent ce qu’ils ne se permettraient jamais face à un géant venu d’ailleurs.
Depuis 2014 plus de 20 millions d’euros ont été consacrés à la préservation des espèces menacées.
L’an dernier le Jardin a généré, directement et indirectement, 145,2 millions d’euros pour l’économie, 125 millions de recettes fiscales pour le pays et permis à plus de 3.100 personnes de travailler. Cette année encore, chacun de ces chiffres a continué d’augmenter.
Et malgré cela, c’est nous que l’on a pris pour cible. Pendant que nous assumons la TVA, l’impôt des sociétés, les intérêts bancaires, les investissements lourds et un risque qui ne disparaît jamais, les deux principaux jardins zoologiques du nord du pays, eux, ne paient ni TVA sur leurs entrées ni impôt des sociétés, reçoivent des subsides de fonctionnement, des aides d’investissement et portent un endettement sans commune mesure avec le nôtre.
La distorsion est totale. D’un côté deux institutions exonérées et largement soutenues, dont les investissements sont financés presque sans dette. De l’autre un acteur privé qui assume TVA, impôts, risques, emprunts et qui doit en plus accueillir des milliers de visiteurs supplémentaires pour absorber des investissements qui bénéficient au pays tout entier.
Je ne leur souhaite aucun mal. Mais je demande simplement qu’on ne punisse pas celui qui porte le plus.
Et pourtant une autre décision vient s’ajouter à ce déséquilibre, la TVA sur les entrées des jardins zoologiques pourrait passer de 6 % à 12 %. Pour nous, cette hausse annulerait immédiatement l’adaptation prudente du ticket destinée à absorber les charges considérables liées à nos projets à venir. Si cette hausse entre en vigueur telle quelle, Pairi Daiza assumera environ 82 % de toute la TVA sur les entrées du secteur zoologique belge. Un doublement de taxe dont l’essentiel reposerait sur un seul acteur. Il faudrait être naïf pour ne pas voir quel nom circule déjà, la taxe Pairi Daiza.
Et puis il y a ce que les chiffres ne diront jamais. Ce Jardin ne vit pas grâce aux colonnes d’un budget. Il vit grâce à des personnes. Des centaines de femmes et d’hommes dont les journées pour certains commencent avant l’aube et pour d’autres se terminent bien après le départ des visiteurs. Des soigneurs, des jardiniers, des artisans, des équipes d’accueil, de restauration, de maintenance, des jeunes qui apprennent, des anciens qui transmettent et aussi ceux que le public ne voit jamais, les équipes administratives, logistiques, techniques, les métiers discrets qui font tenir le Jardin chaque jour. Des familles entières vivent de ce travail.
Quand un mot injuste circule, ce ne sont pas des bilans qu’il atteint. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont eux, leur engagement, leur fierté, leur dignité. Et cela je ne peux pas non plus le passer sous silence.
Aujourd’hui, à 65 ans, une question se présente. Le choix le plus simple serait de partir, tout céder, effacer les dettes qui me restent et quitter ce lieu en silence comme quelqu’un qui se détourne d’un rêve qu’il aime encore mais qu’il n’a plus la force de défendre.
L’autre choix serait de continuer. Continuer malgré l’injustice, malgré les attaques, malgré l’usure des années, malgré ce sentiment certains jours de revoir l’homme de l’hiver 94–95, seul dans un Jardin désert, cherchant la force d’un nouveau printemps.
Si je continue, ce n’est ni par orgueil ni par obstination. C’est pour ceux qui travaillent ici, ces merveilleux compagnons de route qui portent le Jardin dans leurs gestes quotidiens, dans leurs efforts, leurs matins froids, leurs soirs trop longs et dont la fidélité silencieuse m’oblige plus que n’importe quelle règle écrite. C’est aussi pour nos visiteurs, ceux qui viennent poser un peu de leur vie entre les arbres, chercher une respiration, une beauté, un apaisement parfois même une manière de se réparer sans le dire.
C’est pour eux que cette question me retient et peut-être aussi oui, parce que j’ai la naïveté de croire que je peux encore apporter quelque chose à ce Jardin qui m’a tant porté. Voilà pourquoi cette décision n’est pas simple et voilà pourquoi je vous la confie, comme on confie un choix difficile à un ami proche, à ma place que feriez-vous ?
Et si un jour vous entendez encore ce mot, le mot « cadeau », souvenez-vous seulement d’une chose, ce Jardin n’est né ni d’une facilité ni d’un avantage mais d’un hiver où il aurait pu disparaître.
Éric Domb