12/04/2026
J56 - l’Argument clinique ✨
J56 - Simultanées, l'argument clinique
L'ARGUMENT CLINIQUE DES J56
Une clinique du désordre
Il est clair qu’il s’agit là d’un désordre provoqué
au joint le plus intime du sentiment de la vie-1
Jacques Lacan
« Le désordre se situe dans la manière dont vous ressentez le monde environnant, dans la manière dont vous ressentez votre corps et dans la manière de vous rapporter à vos propres idées 2 ».
Pour la présentation de votre travail clinique, nous vous proposons de suivre cette tripartition faite par Jacques-Alain Miller pour répartir les signes cliniques, souvent discrets, selon que ce désordre se manifeste de façon préférentielle soit dans la subjectivité, soit dans le corps, soit dans le groupe social auquel appartient le sujet. Les situations symptomatiques actuelles des adolescents et des enfants seront présentées de façon séparée dans leur rapport au désordre.
L’enveloppe formelle du symptôme est un guide sûr. Mais la modalité même du désordre – névrotique, psychotique, ou relevant de la psychose ordinaire – se vérifie dans l’épreuve du transfert, c’est-à-dire de la place du désir, présentifiée par le praticien orienté par le discours analytique.
Un désordre dans la subjectivité
Il est au cœur des grands tableaux de la clinique classique. Le déclenchement d’un épisode psychotique en est la manifestation la plus déployée. Un objet indicible s’est présenté et nul mot ne s’est porté au secours pour signifier « ce qui arrive ». Dans ce vide, paroles hallucinées ou signes du réel indiquent le désordre qui est à l’œuvre dans le monde du sujet.
Mais, aussi bien, nous rencontrons toute une série de cas où un même type d’événement peine à se subjectiver pour le sujet, laissant un vide de signification qui nous alerte et a comme conséquence une vacillation du sujet sur ses assises sociales et/ou corporelles.
La mélancolie témoigne d’un autre désordre qui frappe la subjectivité : la signification absolue de la faute qui s’impose là où le désir est convoqué et contamine la pensée.
La manie, son éventuelle compagne, bien plus qu’une célébration d’un sentiment de la vie « libéré », témoigne du déferlement de la pulsion de mort, qui disjoint les pulsions et leurs objets de la marque du désir.
La « dépression » est une carte de visite fréquente qui dit bien la perte du « goût de vivre » qui affecte le sujet. Il restera à en suivre la trace dans la parole du sujet et repérer ici aussi l’éventuel événement déclencheur, en opposition dialectique avec le désir du sujet ou fixé pour toujours dans un récit.
Plus radicalement la relation du sujet au langage, la création de sémantèmes « privés » ou de tournures complexes, qui installent dans la rencontre une dimension de brouillard, de flou, sont des indices essentiels.
Un désordre qui concerne le corps comme Autre du sujet
« Le désordre le plus intime, c’est une brèche dans laquelle le corps se défait ». Il s’agit alors d’inventer un nouveau « serre-joint pour tenir avec son corps » 3, douleur erratique, marque sur la peau, scarification…
L’anorexie mentale témoigne de cette externalité du corps de façon extrême. Elle est désormais rejointe par les nombreux symptômes qui se déclenchent lors de « l’éveil du printemps 4 ».
Un désordre dans le rapport aux autres ou au groupe social du sujet
Burn out, break down, phobies sociales ou scolaires, des transports et, à l’extrême, hikikomori ou syndrome de Diogène.
Idée ou sentiment de persécution, sensitivité excessive aux propos des collègues ou des supérieurs, injustice, préjudice, malveillance de l’autre, mettent le sujet dans la position d’être exclu, rejeté, voire insulté par les autres.
Le sujet parlant est alors réduit à son corps. Il n’a plus en face de lui que son inscription en creux dans le discours : « la non-jouissance, la misère, la détresse, et la solitude 5 ». Présence de la pulsion de mort, sans aucun doute, en tant qu’elle est rencontre avec la destruction possible ou avérée du désir.
Un désordre « adolescent »
La clinique de l’adolescence témoigne de façon paradigmatique de moments où le sujet parlant se trouve disjoint de son mental, de son corps et de son groupe social. Ce bric-à-brac d’identifications, de modes de jouissance, de pensées, qui font désordre pour le sujet et pour son entourage, constitue une clinique très délicate.
Un désordre de l’enfant
L’enfant incarne tout spécialement, pour ceux qui l’attendent, le sentiment de la vie – cf. Freud et his majesty the baby. Il en est à la fois le symbole et le symptôme. L’enfant réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l’objet a dans le fantasme 6. Comment le sujet infans se débrouille-t-il de cette place ? Les symptômes actuels indiquent des réponses, telles que notre civilisation les forge – HPI ou TDAH, merveille ou désordre dans la famille !
1. Lacan J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
2. Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, no 94-95, janvier 2009, p. 45.
3. Ibid., p. 46.
4. Cf. Wedekind F., L’Éveil du printemps. Une tragédie enfantine, Paris, Gallimard, 1974 & Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561-563.
5. Lacan J, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 24.
6. Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.