01/04/2026
De retour…
J’ai le cœur dans l’eau…
Près de quinze jours plus t**d, la terre est revenue sous mes pas, et pourtant mon corps continue à chercher le large. Il garde en lui le roulis, le sel, le mouvement, comme si la mer n’avait pas fini de le traverser. C’est ce qu’on appelle communément le mal de terre. Moi, j’y ressens surtout un deuil que mon corps n’arrive pas à faire.
Comme s’il refusait de quitter tout à fait cet endroit où l’eau redevient mon élément de base.
Sataya est un des rares endroits où je peux vivre ce rapport à l’eau de manière aussi entière, aussi continue, aussi profonde. Là-bas, il n’y a presque plus de rapport à la terre. Il y a la mer autour, la mer dessous, la mer à perte de vue. Le corps vit avec elle, se règle sur elle, se laisse traverser par elle du matin au soir. C’est sans doute pour cela que cela marque si profondément, si fort, à l’intérieur de moi.
Cette fois pourtant, quelque chose d’autre s’est inscrit. D’ordinaire, Sataya marque surtout mon lien à la mer. Cette fois, il a aussi marqué mon rapport à l’être humain. J’y étais accompagnante. J’y étais dans la structure, dans le lien, dans la présence, dans le soin. Et cela a déplacé quelque chose en moi d’une manière profonde.
Au-delà de l’eau, il y a l’humain.
Mon premier voyage à Sataya comme accompagnante, rendu possible parce que Marie a accepté d’ouvrir cet espace avec moi, et de partager cette idée un peu f***e d’un accompagnement différent, tissé de lettres avant, pendant et après le voyage. Rien qu’en l’écrivant, quelque chose en moi sourit encore avec étonnement. Si la petite Marie avait su qu’un jour une de ses semaines professionnelles se vivrait en pleine mer, auprès des dauphins, elle aurait eu du fuel pour toute sa vie d’enfant. Peut-être même davantage encore.
J’ai eu l’élan d’oser poser dans le réel ce désir fou de petite fille… et j’ai eu la joie immense de voir cette intuition trouver sa place à deux : celle qu’un accompagnement pouvait se glisser là, sans enfermer l’expérience, sans la prendre, sans la réduire, juste en ouvrant des passages. Ensemble, nous avons laissé vivre cette proposition singulière. Et pour ma part, j’ai préparé en amont plus de seize lettres pour permettre à chacun·e de traverser le voyage dans sa propre liberté, avant, pendant et après. Écrire avec l’idée que les mots puissent accompagner un mouvement intérieur comme une main posée doucement dans le dos. Puis arriver là-bas et voir que cela prend vie. Voir des visages se déposer au fil des lettres. Voir des silences s’habiter. Sentir que quelque chose circule.
Je n’ai aucune photo des participant·es en train de lire sur le bateau. Pourtant, certaines images restent en moi avec une netteté presque douloureuse. Voir quelqu’un s’asseoir à l’écart avec sa lettre. Voir un visage changer à peine. Voir une respiration ralentir. Voir un silence devenir plein. Comprendre que quelque chose se dépose. Quelle émotion pure…
Comment raconter une semaine comme celle-là ?
Peut-être en cessant de vouloir raconter “la semaine” et en acceptant de n’en saisir que des éclats. Peut-être en laissant revenir les images. En les déposant côte à côte, sans hiérarchie, sans début net, sans vraie fin. Comme une cartographie sensible du vivant traversé là-bas.
Dix-neuf personnes, de la vingtaine à la soixantaine, se rencontrant sur un bateau. Dix-neuf couleurs. Dix-neuf manières d’habiter la mer, le silence, le groupe, l’émerveillement. Et très vite, sentir qu’une qualité de présence rare commence à circuler. Découvrir des êtres humains avec délicatesse. Se laisser surprendre par la singularité de chacun·e. Voir comme chaque présence participe à la beauté de l’ensemble.
Le meilleur de ce voyage, c’était peut-être cela. Ou peut-être autre chose. À vrai dire, tout semblait meilleur là-bas…
Se réveiller aux aurores pour le lever du soleil. Sortir dans cette lumière encore naissante. Voir au loin les dauphins déjà là. Sentir le jour se soulever doucement au-dessus de la baie. Et pouvoir, certains matins, partir du bateau même, sans zodiac, juste se laisser glisser dans l’eau depuis cet endroit devenu presque familier. Entrer dans la mer alors que le corps est encore un peu endormi. Recevoir la fraîcheur. Sentir la lumière toucher la peau. Commencer la journée dans l’eau, dans le silence, dans cette joie presque irréelle. Se dire qu’avant même le petit déjeuner, quelque chose en nous a déjà été comblé.
Puis, après le petit déjeuner, se préparer tous ensemble. Chercher chacun·e son matériel, son masque, ses palmes, ce qu’il lui faut pour rejoindre l’eau. Vérifier que chacun·e a son souffle, son confort, sa sécurité à soi. Croiser l’excitation, la concentration, le demi-sommeil parfois, l’élan de vie surtout. Sentir le vent s’engouffrer dans les tissus, dans les combinaisons ou les t-shirts anti-UV, dans les vêtements encore un peu humides de la sortie précédente. Voir les gestes se répéter jour après jour et pourtant garder leur fraîcheur. Attendre les uns. Aider les autres. Tendre des palmes. Retrouver un masque. Sourire déjà avant de partir.
Descendre dans les zodiacs et se laisser porter comme des enfants déjà heureux d’être là. Attendre. Scruter l’eau. Voir parfois au loin une ligne, un dos, un mouvement. Découvrir aussi des endroits incroyables du récif. Laisser le corps se tendre et se réjouir à la fois. Sentir que quelque chose se prépare en dedans avant même d’entrer dans l’eau.
Puis glisser. Recevoir d’abord la fraîcheur. Puis le silence. Puis la joie. Flotter tous ensemble, parfois les un·es après les autres, et goûter le plaisir de voir cette chaîne humaine se dessiner autour des récifs et dans les couleurs de la baie. Nager sans prendre. Regarder sans forcer. Chercher sans vouloir posséder. Se faire des checks aux un·es et aux autres, dans la simplicité de ne pas avoir besoin de parler : “tout ok pour toi ?” “tout ok.”
Et puis, les dauphins. Leur manière d’apparaître et de disparaître, de se laisser approcher sans jamais cesser d’appartenir pleinement au large. Les apercevoir au loin comme une promesse. Les sentir parfois tout près comme une grâce. Recevoir la joie de leur présence sans jamais pouvoir la retenir. Croiser parfois un œil. Puis relever la tête et rencontrer l’œil d’un humain pleinement présent à la joie d’être là, et sentir qu’entre les deux circule quelque chose du même vivant. Quelque chose de l’attention pure. Quelque chose de la présence. Quelque chose qui échappe aux mots et qui, pourtant, touche au plus juste.
Revenir au bateau avec le sel sur la peau, les jambes encore habitées par la nage et par les palmes, le visage défait de joie. Lever les yeux. Retrouver d’autres visages pareils, ouverts eux aussi, pétillants de vie. Se sourire comme on se reconnaît après avoir été touchés par quelque chose de rare. De précieux. De presque sacré.
Ensuite, retrouver les repas. S’asseoir. Goûter. Se laisser surprendre par une saveur, par une épice, par une cuisson, par cette générosité simple et constante. Découvrir de nouveaux goûts en même temps que de nouvelles histoires. Sentir que chaque repas devient aussi une occasion d’apprendre quelque chose des un·es et des autres. Se dire qu’on se ressemble parfois plus qu’on ne l’imaginait. Découvrir aussi des mondes complètement inédits. Passer d’une assiette à une confidence, d’un éclat de rire à un souvenir, d’un silence paisible à un récit de vie. Et sentir que, là aussi, le voyage se vit...
Échanger des regards pétillants après une mise à l’eau. Retrouver, à longueur de journée, des visages doux, tendres, rieurs. Voir les visages se détendre. Voir les peaux rosir et brunir de plaisir. Voir les cœurs s’ouvrir aussi. Voir les corps se déposer dans une autre temporalité. Goûter l’intimité qui se tisse sans bruit, en se posant à deux, à dix, ou tous ensemble, à différents moments de la journée. Fêter deux anniversaires comme si la joie avait décidé de se multiplier encore.
Vivre aux portes de la lumière, dans un camaïeu de bleus. Rencontrer toutes les météos, du venteux au chaud. Se laisser sécher dans un poncho beige ou turquoise. Entendre la cloche appeler vers l’aventure. Partir encore. Revenir encore. Manger, nager, rire, se reposer, recommencer. Vivre dans un temps qui ne ressemble plus à celui de la terre. Sentir le temps s’élargir, ralentir, perdre ses contours habituels. Respirer autrement…
Comment décider que c’était la dernière fois ?
Quand un lieu fait vibrer ensemble l’âme, le cœur et le corps, il ne devient pas seulement un souvenir. Il devient un endroit intérieur. Un endroit qui continue d’appeler longtemps après le retour... Sataya fait partie de ceux-là.
Merci à ma partenaire, Marie Persoons. Sans elle, ce voyage n’aurait pas pris cette forme. Merci d’avoir accueilli, porté et partagé cette aventure un peu f***e, et d’avoir contribué, de si près, à ce que chacun·e se sente au bon endroit, accueilli·e, entouré·e, en merveilleuse compagnie. À part laisser au formidable capitaine la conduite du bateau, je ne vois pas ce qu’elle n’a pas fait pour prendre soin de tout, avec une générosité et une précision rares.
Merci à chaque participant·e. Vous avez fait partie de la matière même de ce voyage. De sa chaleur. De sa finesse. De sa beauté. Partir avec des gens qu’on aime, rencontrer des pépites d’êtres humains, revenir enrichie de tant de présences, de tant de nuances, de tant de lumière : vous faites partie du véritable luxe de cette semaine.
Merci à l’équipage pour le soin, pour le respect, pour la présence, pour cette manière si singulière de rendre les gestes fluides et l’attention presque invisible tant elle était constante, pour ces allées et venues qui ressemblaient parfois à des pas de danse, d’un bout à l’autre du bateau, et qui nous laissaient à chaque instant la sensation d’être choyé·es.
Merci la vie pour ce cadeau immense. Merci de m’avoir menée jusque-là, face à des rêves d’enfant qui, cette fois, avaient un bateau, du vent, du soleil, des dauphins, des lettres, des visages, et du vrai. Merci de m’avoir donné assez d’audace pour ne pas les laisser dormir en moi. Écrire, nager, rencontrer l’humain et les dauphins : autant de passions profondes qui, là-bas, ont trouvé un lieu pour se rejoindre.
Et merci à toutes celles et ceux qui n’étaient pas physiquement dans ce voyage, et qui ont pourtant voyagé au cœur de mon cœur pendant toute cette préparation, puis tout au long de cette semaine inoubliable.
Il y a des lieux que l’on quitte.
Et il y a des lieux qui continuent à vivre en nous, longtemps après.
Sataya fait partie de ceux-là.
Il ne reste pas seulement dans mes souvenirs.
Il continue à bouger dans mon corps,
à respirer dans mon cœur,
à déposer en moi sa lumière, son bleu, ses regards, ses silences, ses dauphins, ses visages.
Et je crois que c’est peut-être cela, au fond, les voyages qui comptent vraiment :
ils ne se terminent pas au retour.
Ils déplacent quelque chose en nous.
Ils nous laissent moins intact·es.
Et infiniment plus vivant·es…