01/12/2026
âšMessage Ă©clairant concernant les ordres professionnels de Sylvie Lefebvre avocate âš
Lettre ouverte â Janvier 2026
PsychothĂ©rapie, interprĂ©tation du droit et accĂšs Ă lâaccompagnement humain au QuĂ©bec.
La rĂ©cente prise de position publique de lâOrdre des psychologues du QuĂ©bec concernant les constellations familiales soulĂšve, au-delĂ de cette pratique prĂ©cise, des questions fondamentales qui mĂ©ritent une rĂ©flexion collective plus large.
Cette lettre ouverte ne vise ni Ă dĂ©fendre une approche particuliĂšre, ni Ă attaquer une institution. Elle sâinscrit plutĂŽt dans un souci de clartĂ© juridique, de cohĂ©rence normative et de responsabilitĂ© sociale. Elle dĂ©coule dâun malaise grandissant face Ă lâĂ©largissement constant de lâinterprĂ©tation de la psychothĂ©rapie au QuĂ©bec, Ă©largissement qui semble aujourdâhui dĂ©passer le cadre initialement prĂ©vu par le lĂ©gislateur.
La dĂ©finition lĂ©gale de la psychothĂ©rapie repose sur une jurisprudence dĂ©sormais bien ancrĂ©e. Les tribunaux ont dĂ©gagĂ© trois axes permettant de la reconnaĂźtre : la nature de lâintervention, soit un traitement psychologique, son objet, soit la souffrance ou la dĂ©tresse psychologique, et sa finalitĂ©, soit la recherche de changements significatifs dans le fonctionnement psychique de la personne.
Ces critĂšres ont Ă©tĂ© conçus pour baliser un acte professionnel prĂ©cis, rĂ©servĂ© Ă des intervenants qualifiĂ©s, dans un objectif de protection du public. Ils nâont toutefois jamais eu pour vocation de transformer toute dĂ©marche humaine structurĂ©e, toute expĂ©rience introspective ou toute exploration symbolique en psychothĂ©rapie au sens de la loi.
Or, la position rĂ©cente de lâOrdre sur les constellations familiales illustre un glissement interprĂ©tatif prĂ©occupant. Lâanalyse proposĂ©e tend Ă assimiler cette pratique Ă de la psychothĂ©rapie, non pas tant en raison de ce quâelle est juridiquement, mais en raison de ce quâelle pourrait produire comme effet subjectif chez certaines personnes. Cette logique pose problĂšme.
Dans la pratique, un critĂšre revient dĂ©sormais de maniĂšre rĂ©currente lorsquâil est question dâĂ©valuer la lĂ©galitĂ© dâune dĂ©marche dâaccompagnement : la question de savoir si lâintervention « organise et rĂ©gule le fonctionnement psychique ».
Cette expression, pourtant absente du texte lĂ©gislatif, est devenue centrale dans lâinterprĂ©tation administrative de la psychothĂ©rapie.
Or, elle demeure floue, extensible et juridiquement fragile. Toute expĂ©rience humaine structurante, quâelle soit Ă©ducative, relationnelle, symbolique ou rĂ©flexive, peut, Ă un certain niveau, contribuer Ă organiser ou Ă rĂ©guler la maniĂšre dont une personne se perçoit, comprend ses relations ou donne sens Ă son vĂ©cu.
Si ce critĂšre est appliquĂ© sans balises claires, il devient pratiquement illimitĂ©. Il permet dâenglober, potentiellement, une multitude de pratiques qui nâont pourtant ni pour nature un traitement psychologique, ni pour objet la souffrance psychique, ni pour finalitĂ© le traitement dâun trouble ou dâun dysfonctionnement. Une telle extension crĂ©e une insĂ©curitĂ© juridique rĂ©elle pour les praticiens et une confusion importante pour le public.
La position de lâOrdre sur les constellations familiales rĂ©vĂšle Ă©galement une confusion persistante entre lâeffet possible dâune dĂ©marche et son intention rĂ©elle. Une activitĂ© peut susciter une prise de conscience, provoquer un apaisement ou entraĂźner un changement personnel sans pour autant viser un traitement psychologique. Le droit ne sâest jamais fondĂ© sur les effets imprĂ©visibles dâune interaction humaine pour qualifier un acte rĂ©servĂ©, mais bien sur son intention structurĂ©e, son cadre, son objectif dĂ©clarĂ© et la nature de la relation Ă©tablie.
Assimiler tout changement subjectif Ă une finalitĂ© thĂ©rapeutique revient Ă nier cette distinction essentielle. Cela conduit Ă une lecture oĂč la psychothĂ©rapie devient une catĂ©gorie englobante, susceptible dâabsorber toute dĂ©marche dâaccompagnement humain un tant soit peu profonde.
Un autre aspect mĂ©rite Ă©galement dâĂȘtre clarifiĂ©. Le fait quâune pratique ne soit pas reconnue scientifiquement par un ordre professionnel peut soulever des enjeux dĂ©ontologiques pour ses membres. Cela ne signifie toutefois pas que cette pratique devient, par extension, illĂ©gale pour lâensemble de la population.
Le cadre juridique québécois ne prohibe pas les approches non scientifiques en tant que telles. Il réserve un acte précis, défini de maniÚre restrictive. Confondre absence de reconnaissance scientifique et exercice illégal de la psychothérapie contribue à brouiller les repÚres juridiques et à fragiliser inutilement le débat public.
Enfin, cette rĂ©flexion ne peut ĂȘtre dissociĂ©e dâune rĂ©alitĂ© sociale incontournable. Le QuĂ©bec fait face Ă une pĂ©nurie importante de psychologues et de psychothĂ©rapeutes. Les listes dâattente sâallongent, les coĂ»ts demeurent Ă©levĂ©s et un nombre considĂ©rable de citoyens se retrouvent sans accĂšs Ă un accompagnement, parfois au moment mĂȘme oĂč ils en auraient le plus besoin.
Dans ce contexte, les intervenants en relation dâaide, les coachs formĂ©s dans des Ă©coles sĂ©rieuses et les praticiens de lâaccompagnement humain ne constituent pas une menace Ă Ă©radiquer, mais un complĂ©ment nĂ©cessaire, lorsquâils exercent clairement en dehors du champ de la psychothĂ©rapie. Une interprĂ©tation maximaliste de la Loi 21, qui tend Ă exclure ces pratiques par principe, risque paradoxalement de nuire Ă la protection du public quâelle prĂ©tend assurer.
Conclusion â Pour une rĂ©flexion partagĂ©e et une collaboration possible
La position de lâOrdre sur les constellations familiales a le mĂ©rite de mettre en lumiĂšre un enjeu plus vaste : celui de lâĂ©quilibre entre protection du public, rigueur juridique et accĂšs rĂ©el aux services dâaccompagnement.
PlutĂŽt que de laisser sâinstaller une opposition stĂ©rile entre institutions et praticiens, il serait souhaitable dâouvrir un espace de dialogue rĂ©el. Un espace oĂč lâon pourrait rĂ©flĂ©chir ensemble aux limites raisonnables de la psychothĂ©rapie, aux balises nĂ©cessaires pour Ă©viter les dĂ©rives, mais aussi aux conditions permettant une collaboration respectueuse entre les diffĂ©rents acteurs de lâaccompagnement humain.
Tendre la main ne signifie pas renoncer à la protection du public. Cela signifie reconnaßtre que cette protection passe aussi par la clarté du droit, la proportionnalité des interprétations et la prise en compte des besoins réels de la population.
Le dĂ©bat est ouvert. Il est lĂ©gitime. Et il mĂ©rite dâĂȘtre menĂ© avec nuance, rigueur et ouverture.
Sylvie Lefebvre