23/02/2026
Santé mentale : entre normes sociales, subjectivité et conflictualité
Approche psychanalytique et sociologique
1. Santé mentale : un enjeu massif et contemporain
La santé mentale occupe aujourd’hui une place centrale dans le débat public. En France, les données de santé publique indiquent que près d’une personne sur deux déclare avoir ressenti une souffrance psychique au cours des douze derniers mois. Chaque année, environ 13 millions de personnes sont concernées par des troubles psychiques, dont près de 3 millions par des formes sévères nécessitant un suivi au long cours. Ces chiffres montrent que la santé mentale ne relève pas de situations marginales, mais constitue une réalité largement partagée, inscrite au cœur du lien social.
Il convient toutefois de distinguer la santé mentale de la maladie mentale, distinction qui ne va jamais de soi. Les maladies mentales se caractérisent par des altérations de la pensée, de l’humeur ou du comportement, associées à une souffrance subjective et à un retentissement social marqué. La schizophrénie, par exemple, se manifeste par une rupture du lien à la réalité ; le trouble bipolaire par une alternance extrême des affects ; la dépression sévère par une atteinte globale des capacités psychiques et relationnelles.
À l’inverse, la santé mentale ne se définit pas seulement par l’absence de pathologie. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) la décrit comme un état de bien-être permettant à l’individu de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés de la vie et de participer à la société. Si cette définition a le mérite de sortir d’une approche strictement déficitaire, elle introduit également un idéal normatif du « bon fonctionnement », qui mérite d’être interrogé.
2. Une notion historiquement et socialement construite
Comme l’a montré Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique (1966), le normal n’est jamais une donnée objective, mais une norme construite, variable selon les sociétés et les époques. La santé mentale s’inscrit pleinement dans cette logique : ce qui est considéré comme sain ou pathologique dépend des valeurs, des attentes et des idéaux dominants.
Michel Foucault, dans Histoire de la folie à l’âge classique (1961), a mis en évidence la manière dont les catégories de la folie et de la normalité participent à des dispositifs de pouvoir et de régulation sociale. Dans cette perspective, la santé mentale apparaît moins comme une réalité purement médicale que comme un enjeu social et politique, visant à définir les conduites acceptables.
Aujourd’hui, l’extension du champ de la santé mentale est frappante : elle recouvre aussi bien les psychoses sévères que les difficultés existentielles ordinaires, voire les démarches de développement personnel. Cette extension témoigne d’un glissement progressif des frontières entre le normal et le pathologique.
3. Santé mentale, normes sociales et malaise contemporain
Du point de vue sociologique, la santé mentale constitue un révélateur des transformations du lien social. Alain Ehrenberg a montré que la montée des troubles dépressifs est étroitement liée à l’idéal contemporain d’autonomie (La fatigue d’être soi, 1998). Dans une société où l’individu est sommé d’être responsable de lui-même, les échecs et les fragilités tendent à être vécus comme des fautes personnelles.
Cette logique se traduit par un recours massif aux soins. En France, on estime à près de 2 millions le nombre de consultations psychiatriques par an, et à environ 450 000 les hospitalisations psychiatriques, dont près d’un quart sous contrainte. Ces chiffres interrogent la manière dont la société répond à ce qui déborde des normes attendues de comportement et d’adaptation.
Les inégalités sociales jouent également un rôle déterminant. Les femmes ont plus fréquemment recours aux soins psychologiques (environ 4 %, contre près de 2 % des hommes), tandis que les jeunes adultes, les personnes en situation de précarité ou de chômage de longue durée présentent une vulnérabilité accrue. Comme l’a souligné Pierre Bourdieu, les souffrances psychiques sont indissociables des conditions sociales d’existence (La misère du monde, 1993).
4. L’apport de la psychanalyse : le sujet et le conflit
La psychanalyse introduit un déplacement fondamental dans la manière de penser la santé mentale. Là où les approches adaptatives tendent à rechercher l’équilibre et l’harmonie, Freud rappelle que la vie psychique est structurée par le conflit. Dans Malaise dans la civilisation (1930), il montre que la tension entre désirs individuels et exigences sociales est constitutive de l’existence humaine.
Dès lors, la santé mentale ne peut être confondue avec la conformité aux normes sociales. Jacques Lacan souligne que le sujet est divisé par le langage et par l’inconscient (Écrits, 1966) ; il ne peut donc jamais être totalement ajusté ou transparent à lui-même. La souffrance psychique n’est pas nécessairement le signe d’un dysfonctionnement, mais peut être l’expression d’un conflit subjectif irréductible.
La psychanalyse s’adresse ainsi à un sujet de plein droit, responsable de ce qu’il dit et de ce qu’il fait, capable de reconnaître sa part dans sa plainte. Elle ne vise pas à effacer le conflit, mais à permettre au sujet de le penser et de s’y orienter.
5. Vers une conception non idéalisée du bien-être
Le glissement contemporain de la santé vers le bien-être tend parfois à ériger l’épanouissement personnel en impératif. Cette injonction peut fonctionner comme un Surmoi moderne, prescripteur de bonheur et de performance psychique.
Donald Winnicott propose une conception plus clinique et plus modeste de la santé mentale. Pour lui, être en bonne santé psychique ne signifie pas être constamment satisfait, mais pouvoir entretenir un rapport créatif à la réalité (Jeu et réalité, 1971). La capacité à jouer, à penser et à créer malgré les contraintes de l’existence constitue un indicateur plus pertinent que la recherche d’un bien-être permanent.
Conclusion
Les chiffres de la santé mentale révèlent moins une accumulation de fragilités individuelles qu’un malaise largement partagé. La souffrance psychique, lorsqu’elle touche des millions de personnes et que le su***de demeure l’une des principales causes de mortalité chez les jeunes adultes, ne peut être pensée uniquement à l’échelle individuelle.
Repenser la santé mentale suppose de sortir d’une logique exclusivement adaptative pour interroger les normes sociales qui organisent nos manières de vivre. La psychanalyse rappelle que le conflit, la fragilité et l’incomplétude ne sont pas des anomalies à corriger, mais des dimensions constitutives du sujet.
Freud rappelle que vivre est un travail, une tâche de civilisation, marquée par une tension permanente entre désir, loi et culpabilité. L’humain est un être divisé, traversé par des contradictions, des ratages et des résistances. La psychanalyse assume cette division comme constitutive, refusant l’idéal d’un bonheur sans faille. La santé psychique réside alors non dans l’éradication du conflit, mais dans la capacité à affronter la réalité sans recourir au déni.
La santé mentale se définit ainsi comme une capacité à penser la réalité, y compris ce qui résiste, frustre et limite. Elle suppose une ouverture à l’incomplétude et à la conflictualité, conditions mêmes de l’existence du sujet. Comme l’exprime Winnicott, il s’agit d’un mode créatif de perception de la réalité, donnant à l’individu le sentiment que la vie mérite d’être vécue.
Organisation mondiale de la santé (OMS)
– Promoting mental health, 2004.
Référence institutionnelle sur la définition et les enjeux contemporains de la santé mentale.
Freud, Sigmund
– Malaise dans la civilisation, 1930.
Texte fondateur de la psychanalyse sur le conflit entre désir individuel et contraintes sociales.
Ehrenberg, Alain
– La fatigue d’être soi, 1998.
Analyse sociologique du malaise contemporain et de l’idéal d’autonomie.