30/12/2021
VOICI UN L'ARTICLE DU JOURNAL LE MONDE, TRÈS INTÉRESSANT
« Les femmes atteintes d’un cancer du sein ont le droit de se sentir fragiles »
La psychologue clinicienne Anne Brédart analyse les injonctions à être « forte » et « courageuse » qui pèsent sur les femmes atteintes d’un cancer du sein.
Plus de la moitié des femmes atteintes d’un cancer du sein affirment se sentir obligées de « faire bonne figure ». Elles sont également 55 % à considérer que leurs proches sous-estiment les difficultés liées à leur maladie. Ce sont les résultats d’une enquête menée en 2020 par l’entreprise pharmaceutique Pfizer pour le Collectif 1310, qui regroupe des associations de patientes confrontées à un cancer du sein.
Anne Brédart, psychologue clinicienne et chercheuse à l’Institut Curie, analyse les injonctions à être « forte » et « courageuse » qui pèsent sur les patientes. Bien loin d’aider les malades, ces « encouragements » ne font, bien souvent, que les culpabiliser et les déposséder de leur droit légitime d’être vulnérables dans l’adversité.
« Ça se soigne bien », « Ne te laisse pas abattre »… les injonctions à « aller bien » et à être « fortes » sont souvent entendues par les femmes atteintes d’un cancer du sein. En quoi ces impératifs peuvent-ils avoir un effet négatif sur elles ?
Je tiens d’abord à rappeler que l’idée selon laquelle un esprit combatif aiderait à mieux affronter la maladie relève d’une croyance qui n’est absolument pas prouvée scientifiquement. Il n’existe aucun lien entre la combativité d’une patiente et ses chances de survie. Croire le contraire et le verbaliser ne fait que culpabiliser la malade.
Les femmes atteintes d’un cancer du sein ont le droit de se sentir fragiles. Leur entourage et les personnels soignants n’ont pas à forcer une attitude de « battante ». La vulnérabilité et la tristesse que peuvent éprouver les patientes ne doivent pas être oblitérées ou réprimées. Ce n’est pas en refoulant les sentiments d’une personne malade qu’on va améliorer sa qualité de vie et son bien-être lors de son parcours de soins. Bien au contraire.
Pourquoi dit-on ce genre de phrases maladroites aux malades ? Pourquoi exige-t-on d’une femme atteinte d’un cancer du sein qu’elle ne dramatise pas sa maladie ?
C’est difficile d’accepter la détresse et l’anxiété d’un proche. Il y a une sorte de peur de la « contagion » vis-à-vis des émotions négatives. Ces phrases sont une façon de tenir ces émotions à distance et d’évacuer l’angoisse liée à la maladie et à la mort.
De la même manière, c’est très dur d’éprouver des émotions désagréables et douloureuses ou d’accepter qu’on a besoin
d’aide, car cela acte qu’on vit une épreuve. C’est pour cela que certaines patientes font le « bon petit soldat » face à la maladie. Mais plus on refoule ses émotions, plus on favorise, à terme, les réactions amplifiées comme les crises de larmes ou parfois les explosions de colère.
A l’inverse, accepter les émotions négatives permet de mieux les « digérer » et de les vivre avec moins d’intensité. Finalement, cela permet à la personne qui les éprouve de continuer à vivre plus sereinement.
En outre, à un stade précoce de la maladie, le cancer du sein peut désormais être guéri dans neuf cas sur dix. C’est une excellente nouvelle ! Mais le revers de la médaille, si je puis dire, c’est de banaliser ou de minimiser ce qui reste être une réelle épreuve. Avoir un cancer du sein, c’est être confrontée à une maladie potentiellement mortelle [il s’agit du cancer féminin le plus meurtrier, avec plus de 12 000 morts par an].
Les traitements et leurs répercussions sont souvent très lourds, tant sur le plan physique que psychologique : chimiothérapie, perte des cheveux, grande fatigue, éventuelle ablation du sein… Comment demander à une femme qui traverse ça de « faire bonne figure » ou, une fois guérie, de reprendre sa vie d’avant comme si de rien n’était ?
Le découragement et le sentiment d’abattement sont-ils des phases « classiques » lorsqu’on souffre d’une maladie grave ?
Cela fait partie d’un processus psychologique d’acceptation, ce qui est tout à fait normal. Traverser ces périodes de découragement sert à faire le deuil de sa vie d’avant. C’est un processus très progressif, qui varie en fonction des personnes.
Un cancer du sein, qu’il soit métastatique ou non, est une épreuve. C’est important de le redire. Le fait de pouvoir vivre sa tristesse, ou de reconnaître la détresse d’une proche malade, est une façon d’acter et d’accepter cette épreuve. C’est seulement une fois cette étape passée que la patiente pourra rediriger ses investissements vers d’autres objectifs : une personne qui faisait beaucoup de sport et qui en est désormais privée à cause des traitements pourra, par exemple, valoriser des activités physiques moins vigoureuses.
Que faut-il dire à une proche atteinte d’un cancer du sein ? Comment la soutenir et l’accompagner au mieux psychologiquement ?
Le plus important, c’est d’écouter la personne. Il ne s’agit pas nécessairement de répondre, mais déjà simplement d’offrir une oreille attentive. Il est vraiment essentiel qu’une patiente atteinte d’un cancer du sein, ou de n’importe quelle autre pathologie grave, sente qu’elle peut partager son vécu et ses émotions avec quelqu’un d’autre.
Marie Slavicek