06/01/2026
Quand le surmoi du père se dissout :
de la déroute paternelle au surmoi impératif de l’enfant**
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I. Une défaillance paternelle du côté du réel
Chez le père alcoolique, ce qui fait défaut n’est pas seulement la fonction parentale,
mais plus précisément la capacité à soutenir le réel.
Le retrait dans l’alcool peut être entendu comme un évitement d’un réel trop douloureux,
trop conflictuel, trop persécuteur.
Le surmoi paternel, au lieu de réguler, de limiter, de symboliser,
se dissout dans la fuite.
Il ne fait plus tiers.
Il n’interdit plus.
Il ne soutient plus la loi du réel.
II. Un surmoi dissous laisse l’enfant sans boussole
Pour l’enfant, cette défaillance est majeure.
Elle ne produit pas seulement de l’insécurité,
elle produit un vide surmoïque.
Le père n’est plus celui qui :
borne,
tranche,
assume la responsabilité du réel.
L’enfant se retrouve exposé à un monde sans régulation,
où la loi n’est ni claire ni incarnée.
III. La compensation : naissance d’un surmoi hyper-rigide
Face à cette dissolution, l’enfant ne reste pas passif.
Il compense.
Là où le surmoi paternel fait défaut,
l’enfant construit un surmoi de substitution,
rigide, impératif, hyper-exigeant.
Ce surmoi n’est pas structurant.
Il est défensif.
Il vise à :
tenir le réel à distance,
prévenir la chute,
éviter le chaos.
IV. Le refus d’identification au père
Ce surmoi rigide se construit souvent dans un refus quasi radical d’identification au père.
L’enfant ne veut pas lui ressembler.
Il ne veut pas se perdre comme lui.
Il ne veut pas fuir le réel.
Mais ce refus ne produit pas une identification symbolique différenciée.
Il produit une contre-identification.
Là où le père s’absente,
l’enfant devient présence excessive.
V. Un système défensif qui frôle le faux self
Ce surmoi hyper-impératif organise un fonctionnement très adapté en apparence :
responsabilité,
lucidité,
sens du devoir,
contrôle.
Mais il s’agit souvent d’un faux self réactif,
construit non pas à partir du désir,
mais à partir de la nécessité de tenir le monde.
Ce faux self n’est pas mensonge.
Il est armure.
VI. Conséquences dans la relation à l’autre
À l’âge adulte, ce système défensif peut produire :
une posture de surplomb,
une difficulté à supporter la faille de l’autre,
une tendance à détenir la vérité unilatéralement.
Non par narcissisme,
mais parce que la défaillance de l’autre a été, autrefois, synonyme de danger réel.
L’autre est toléré tant qu’il tient.
Sa résistance est vécue comme une menace.
VII. Le désir sous contrainte surmoïque
Le désir, dans ce contexte, devient :
impératif,
urgent,
peu négociable.
Non parce qu’il est tyrannique,
mais parce qu’il est placé sous la garde d’un surmoi qui ne tolère pas le flottement.
Négocier serait risquer la chute.
Attendre serait risquer l’effondrement.
VIII. Enjeux du travail analytique
Le travail analytique ne vise pas à assouplir le surmoi par injonction.
Il vise à rendre pensable la défaillance, sans que le sujet s’effondre.
Il s’agit de :
différencier loi et urgence,
déposer le surmoi de suppléance,
permettre une identification symbolique non défensive.
Autrement dit :
sortir de la route de la déroute,
sans retomber dans le retrait.
Conclusion
Quand le surmoi du père se dissout dans la fuite du réel,
l’enfant peut devenir le gardien d’une loi trop lourde pour lui.
Ce surmoi impératif n’est pas une force,
mais une tentative désespérée de maintenir le monde debout.
La cure ouvre la possibilité de desserrer cette armure,
pour que le désir cesse d’être un ordre,
et puisse devenir un mouvement vivant.