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A ceux qui ne finissent jamais leur œuvre (études, écrits, maison…)
27/03/2026

A ceux qui ne finissent jamais leur œuvre (études, écrits, maison…)

Quand la jouissance parasite le désir
À l’approche d’une thèse d’architecture, l’empêchement conflictuel comme dérivation d’un acte de séparation

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I. Au seuil d’un accomplissement, certains sujets se dispersent

Il existe des moments de vie où un sujet semble toucher du doigt ce qu’il a longtemps désiré : un diplôme, une thèse, une qualification, une inscription professionnelle, une forme de reconnaissance acquise au prix d’années de travail. Et pourtant, c’est précisément à ce seuil que tout se défait. L’écriture ralentit, les journées se fragmentent, les urgences secondaires prolifèrent, les conflits occupent l’espace psychique, la pensée perd de sa continuité.

Ce tableau ne relève pas toujours d’un simple défaut d’organisation. Il peut témoigner d’un phénomène plus profond : à l’approche d’un acte qui engagerait une séparation, une nomination et une autorisation symbolique, le désir cesse d’être porté jusqu’à son terme. Il ne disparaît pas complètement ; il se trouve parasité, dévié, troué par d’autres circuits de satisfaction plus immédiats, plus bruyants, plus désorganisants.

C’est ce que l’on peut observer chez certains sujets engagés dans un travail de thèse. Rien n’indique qu’ils ne veulent pas aboutir. Au contraire, ils parlent de ce projet comme d’une évidence, d’un enjeu majeur, parfois même d’une nécessité intime. Mais au lieu de se concentrer sur l’écriture, ils se trouvent happés par une multitude de scènes annexes : conflits conjugaux, empêchements pratiques, procédures, disputes, saturations, micro-dramas quotidiens. La tension liée à l’acte principal ne s’annule pas ; elle se décharge latéralement.

II. Le conflit comme appareil de dérivation

Dans ce type de clinique, le conflit ne doit pas être pris trop vite comme une simple cause extérieure. Il peut fonctionner comme une véritable machine de dérivation psychique.

Le sujet consacre une énergie importante à un procès mutuel avec le conjoint, à l’inventaire des obstacles, aux récits d’injustice, aux scènes répétitives de tension. Cela ne signifie pas que les difficultés relationnelles soient imaginaires. Mais leur fonction psychique excède souvent leur contenu manifeste. Elles viennent occuper l’espace intérieur au moment même où il faudrait se soutenir d’un axe plus silencieux, plus solitaire, plus exigeant : écrire, penser, ordonner, choisir, renoncer, soutenir un fil.

La thèse, comme tout travail de longue haleine, oblige à une économie particulière : elle demande de renoncer à la dispersion, de supporter l’inachèvement provisoire, de consentir à la solitude du travail symbolique. Le conflit, à l’inverse, offre une intensité immédiate. Il chauffe la scène psychique, occupe l’affect, donne au sujet une sensation de présence, parfois même une jouissance d’être empêché, lésé, sollicité, débordé. Il procure une saturation qui vient éviter un autre type d’épreuve : celle de se retrouver seul avec l’exigence de son désir.

III. Désirer n’est pas encore soutenir son désir

L’un des malentendus cliniques les plus fréquents consiste à croire qu’un sujet qui n’avance pas ne désire pas vraiment. Ce n’est pas toujours le cas. Certains désirent intensément, mais ne parviennent pas à soutenir leur désir jusqu’à l’acte.

Ils veulent aller au bout, mais au moment où la réalisation se rapproche, des forces de dérivation se mettent en place. La motivation n’est pas absente ; elle est entamée, altérée, rongée par des ouvertures de jouissance parallèles. Ce sont ces « fenêtres » qui méritent ici d’être pensées : elles permettent au sujet d’échapper à la ligne principale tout en gardant le sentiment de ne pas l’avoir abandonnée.

On pourrait dire que le sujet ne renonce pas franchement à sa thèse ; il la suspend dans un climat d’agitation qui lui évite de rencontrer le point exact où elle deviendrait une affaire de séparation subjective.

IV. La thèse comme acte de séparation

Car une thèse n’est pas seulement un travail universitaire. Dans certaines économies psychiques, elle prend la valeur d’un acte de séparation.

Finir, c’est se nommer. Soutenir une thèse, c’est cesser d’être seulement en chemin. C’est accepter d’apparaître dans une place nouvelle. C’est autoriser qu’un travail à soi existe, se détache, circule, soit jugé, puis inscrit. Cela engage bien autre chose qu’un savoir technique. Cela touche à la manière dont le sujet se sépare de ses anciennes dépendances, de ses identifications, de ses excuses possibles, de son statut d’inachèvement.

À l’approche de cet acte, certaines questions inconscientes se réveillent :
que devient le sujet s’il va jusqu’au bout ?
à qui se sépare-t-il en se nommant ?
quelle fidélité ancienne trahit-il en cessant d’être empêché ?
que perd-il s’il ne peut plus dire que ce n’est pas encore terminé ?

Autrement dit, le blocage ne porte pas seulement sur l’écriture. Il porte sur ce que l’écriture engage comme franchissement.

V. Quand la jouissance envahit la scène

Le terme de jouissance est ici précieux, à condition de ne pas le réduire à une satisfaction plaisante. Il s’agit plutôt d’un mode de captation du sujet par une intensité qui n’ouvre pas à l’œuvre, mais la dégrade.

Le conflit conjugal, les empêchements répétés, la plainte, le sentiment d’être sans cesse sollicité par autre chose, peuvent devenir des lieux de jouissance en ce sens qu’ils maintiennent le sujet dans une tension familière. Cette tension coûte, fait souffrir, épuise parfois, mais elle évite aussi un autre rapport au manque. Elle fournit une scène chaude, pleine, surchargée, là où le travail de thèse imposerait un vide relatif, une austérité de pensée, une confrontation à l’insuffisance et à l’incomplétude.

La jouissance conflictuelle ne s’oppose donc pas au désir comme son contraire simple. Elle le parasite, elle le détourne, elle le fragmente. Elle donne au sujet autre chose à habiter que l’angoisse plus nue de produire.

VI. Une structure ancienne du parasitage

Dans certaines histoires, cette altération du désir n’est pas circonstancielle. Elle s’enracine dans une organisation plus ancienne. Le sujet a très tôt connu une perturbation profonde des coordonnées du lien, de la séparation et de la protection. Une expérience d’intrusion ou d’attouchement dans l’enfance, surtout lorsqu’elle n’a pas rencontré un tiers protecteur, peut laisser une trace durable dans le rapport au désir.

Lorsque le père n’a pas fait tiers, lorsqu’il n’a pas séparé, nommé, interdit, protégé, une confusion peut s’installer entre excitation, lien, emprise, passivité et jouissance. Le monde symbolique ne joue plus pleinement sa fonction de bord. Le sujet peut alors grandir avec une difficulté à distinguer clairement ce qui soutient son désir de ce qui le capte sur un mode intrusif.

Dans certains cas, une collusion entre hommes s’est dessinée dans l’expérience infantile : non pas seulement un défaut de protection, mais l’impression que ceux qui auraient dû introduire la loi ont laissé se constituer, ou n’ont pas empêché, un espace d’emprise. Le sujet ne se débat alors pas seulement avec un trauma ponctuel ; il se débat avec une atteinte plus large à la fonction de séparation.

VII. Du trauma au sabotage de l’œuvre

Pourquoi cela importe-t-il au moment d’une thèse ? Parce que produire une œuvre, même modeste, exige une certaine réunification du sujet autour d’un axe propre. Il faut pouvoir se retirer un peu des scènes parasites, se concentrer, habiter un temps à soi, tolérer de ne pas être pris dans l’intensité relationnelle. Il faut aussi accepter qu’une chose se détache et porte son nom.

Or pour des sujets marqués par des expériences précoces où le désir a été envahi, capté, parasité par l’intrusion ou par l’absence de tiers, l’accès à une œuvre propre peut devenir extrêmement conflictuel. L’acte de créer ou de soutenir un écrit peut se trouver saboté non par absence d’intelligence ni de ressources, mais parce qu’il suppose une séparation interne encore fragile.

Le sujet peut alors se maintenir dans des scènes où l’excitation relationnelle reprend le dessus. Le conflit conjugal devient l’équivalent contemporain d’un ancien nouage entre lien, emprise et désorganisation. Il garde le sujet dans une intensité connue, au prix de l’empêcher de se constituer plus nettement comme auteur de son propre travail.

VIII. L’architecture déplacée : bâtir sans habiter

Dans le cas d’une thèse d’architecture, le symbole est particulièrement parlant. Concevoir, articuler, ordonner l’espace, penser des structures, soutenir une cohérence, bâtir, suppose précisément ce qui fait défaut au plan psychique : une capacité à donner forme, à border, à faire tenir.

Le paradoxe est alors saisissant : le sujet peut être attiré par une discipline du cadre, de la construction, de la composition, tout en ayant des difficultés profondes à habiter intérieurement ce qu’il construit. Il peut penser des formes, imaginer des structures, désirer produire un savoir, et néanmoins se trouver emporté par des désorganisations répétées au moment d’en faire une œuvre achevée.

La thèse devient alors plus qu’un objet académique : elle condense la question de savoir si le sujet peut, enfin, bâtir quelque chose qui tienne en son nom, sans que cela soit immédiatement dégradé par des circuits de jouissance anciens.

IX. Ni paresse, ni simple inhibition

Il faut ici éviter deux réductions.

La première serait de parler de paresse, de manque de volonté, de mauvaise gestion du temps. Ces éléments peuvent exister, mais ils ne disent rien du noyau du processus.

La seconde serait de parler simplement d’inhibition. Le sujet n’est pas seulement empêché ; il est activement déporté vers des scènes qui lui fournissent une intensité substitutive. Il ne fait pas rien. Il fait autre chose. Il se laisse prendre à ce qui lui évite d’affronter l’acte principal.

La question clinique devient alors moins : pourquoi n’avance-t-il pas ?
que : de quoi ce déplacement le protège-t-il ?
Qu’est-ce qui devient trop angoissant si le conflit se calme et que la thèse redevient le centre ?
Que perdrait-il à ne plus être absorbé par ces théâtres de l’empêchement ?

X. L’approche de la date butoir : un moment structural

Le fait que l’arrêt survienne à deux semaines de la restitution n’est pas anodin. Les dates butoirs ont souvent une fonction révélatrice. Elles condensent l’acte. Jusqu’alors, le travail peut rester dans un temps flou, réversible, encore imaginaire. Mais à l’approche de la remise, quelque chose se durcit : il va falloir conclure, choisir, perdre des possibles, soutenir une forme, accepter d’être lu et évalué.

Ce resserrement temporel agit comme un révélateur structurel. Il montre comment le sujet traite l’approche de la limite. Certains s’y mobilisent. D’autres s’effondrent. D’autres encore déplacent l’enjeu sur des scènes annexes qui leur permettent de ret**der l’instant où il faudra consentir à l’acte.

La jouissance conflictuelle prend alors tout son sens : elle sert de barrage contre le moment où le sujet ne pourrait plus se réfugier dans l’infini du “pas encore”.

XI. Ce que la clinique peut viser

Dans une telle configuration, il ne s’agit pas seulement de remotiver le sujet ni de l’aider à mieux s’organiser. Le travail analytique peut viser plus loin.

Il s’agit d’abord de repérer les circuits de jouissance qui se présentent comme des urgences légitimes alors qu’ils servent aussi à dériver le désir. Il s’agit ensuite d’aider le sujet à entendre ce que le conflit protège : angoisse de séparation, peur d’une nomination, fidélité à une ancienne soumission, crainte de trahir un équilibre ancien en prenant sa place.

Il s’agit enfin de soutenir une distinction essentielle entre désir et jouissance. Le désir ouvre, construit, oriente, même dans l’incertitude. La jouissance, lorsqu’elle devient dominante, peut au contraire fixer, saturer, disperser, dégrader la pensée et obscurcir le discernement.

Ce n’est qu’à cette condition que la question de la thèse peut redevenir ce qu’elle est au fond : non un objet impossible, mais un acte à soutenir malgré la perte qu’il implique.

XII. Conclusion : au seuil de l’œuvre, les fidélités anciennes se réveillent

Lorsqu’un sujet s’approche d’une thèse d’architecture sans parvenir à écrire, sans cesse dérivé vers des conflits et des scènes d’empêchement, il ne suffit pas de conclure à un manque de discipline. Il peut être confronté à un phénomène bien plus profond : son désir de construire une œuvre propre se trouve parasité par des circuits de jouissance anciens qui lui évitent, tout en le faisant souffrir, la séparation symbolique contenue dans l’acte d’aboutir.

Dans certaines histoires marquées par l’intrusion, l’absence de tiers paternel et la collusion masculine, la ligne du désir a été très tôt troublée. Le sujet a appris moins à habiter son axe qu’à survivre dans des intensités parasites. Plus t**d, à l’approche d’un acte de nomination, ces mêmes logiques se réactivent : le conflit chauffe la scène, la pensée se fragmente, le discernement s’altère, et l’œuvre reste suspendue.

La clinique invite alors à entendre ceci : ce n’est pas toujours le désir qui manque. C’est parfois la possibilité de le soutenir jusqu’à l’acte, sans qu’il soit dégradé par les jouissances qui, depuis longtemps, en occupent les bords.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

15/03/2026

Merci à Mammouth AI d’avoir sponsorisé cette vidéo : https://mammouth.aiEt si votre cerveau trahissait, malgré vous, ce que vous voyez… et même ce que vous p...

13/03/2026
12/03/2026

J’écris comme on avance dans une maison obscure, la main posée sur le mur, attentive au moindre souffle, au craquement discret d’une porte, à l’ombre qui glisse entre deux pièces.
Depuis longtemps, il me semble que la psychanalyse procède ainsi : non par fracas, mais par approche, par finesse, par lecture patiente de ce qui ne se donne pas tout de suite. C’est sans doute pour cela que l’image me plaît : il m’arrive de me penser comme une sorte d’Agatha Christie de la psychanalyse.

Non que je cherche un coupable.
Je cherche plutôt une logique cachée, un fil secret, une scène enfouie, tout ce qui, dans une existence, continue d’agir à bas bruit. Un mot laissé au bord d’une phrase, une répétition obstinée, un silence trop lisse, une honte très ancienne, une fidélité que le sujet ignore porter en lui : ce sont souvent ces détails minuscules qui ouvrent les plus vastes paysages intérieurs.

Dans les articles que je publie, je tente de suivre ces traces.
J’y entre comme on entre dans une énigme humaine, avec prudence, avec respect, avec ce mélange de rigueur clinique et de disponibilité intérieure sans lequel rien de vivant ne se laisse approcher. Ce qui m’importe, ce n’est pas de plaquer un savoir sur une douleur, mais de laisser apparaître la forme singulière qu’elle prend chez un sujet, la manière très particulière dont elle s’est nouée à son histoire, à ses liens, à ses pertes, à ses rêves empêchés.

J’ai toujours été sensible à ce qui se tient derrière les apparences.
À ce qui ne se voit pas tout de suite. À ce qui insiste dans une vie sous des visages différents. Mes textes naissent souvent de là : de cette intuition qu’un destin psychique ne se livre jamais d’un seul bloc, mais par fragments, par déplacements, par signes épars qu’il faut apprendre à lire. La psychanalyse m’apparaît alors comme un art de déchiffrement, presque une archéologie du trouble, où l’on descend avec tact dans les couches profondes de l’être.

J’écris sur les blessures précoces, les transmissions muettes, les identifications douloureuses, les liens d’emprise, les figures parentales qui entravent ou dévastent. Mais j’écris aussi sur ce qui résiste à la destruction : l’élan du sujet, sa part créatrice, la force imprévisible avec laquelle il cherche malgré tout une issue, une voix, une forme de vérité plus habitable. Car l’inconscient n’est pas seulement le lieu de l’entrave ; il est aussi, parfois, le réservoir obscur d’une métamorphose.

Si mes articles empruntent souvent des chemins de traverse — le cinéma, les contes, la musique, la littérature — c’est que je crois les œuvres capables d’éclairer nos énigmes les plus intimes. Elles donnent un visage, un climat, une chair à ce que la théorie, à elle seule, ne suffit pas toujours à faire entendre. Elles rendent sensible ce qui, autrement, resterait abstrait. Elles accompagnent ma pensée comme des veilleuses dans la nuit psychique.

Je n’écris pas pour conclure une affaire.
J’écris pour entrouvrir une porte. Pour rendre l’invisible un peu plus lisible. Pour approcher ce point fragile où une vie, soudain, commence à se comprendre autrement. Et si je souris en me disant parfois Agatha Christie de la psychanalyse, c’est parce que j’aime cette idée d’une enquête sans police, d’un mystère sans tribunal, d’une recherche où il ne s’agit pas de condamner, mais de révéler.

Au fond, j’écris pour cela :
pour suivre les traces ténues de l’âme humaine jusqu’à cet endroit rare où ce qui était demeuré dans l’ombre consent enfin à prendre visage.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

01/03/2026

Le couple comme champ de force
Rompre l’axe : quand le lien devient effraction

I. Certains couples ne s’installent pas dans une relation : ils s’installent dans une intensité. Le lien ne fait pas seulement rencontre, il fait champ. Un champ de forces où l’amour, le désir, la peur, la dépendance, la jalousie, la gloire, la honte, l’argent, les substances, l’entourage, les médias, tout se répond, s’aimante, se menace. Dans ces configurations, le couple n’est pas un “nous” apaisant : il est une scène magnétique, parfois splendide, parfois dévastatrice.

II. Dire “champ de force”, c’est dire que la relation ne se réduit pas à deux psychologies. Elle devient un système où circulent des charges. Chacun y cherche une solution intime : être sauvé, être enfin vu, ne pas être abandonné, ne pas être humilié, ne pas être réduit. Et c’est précisément là que le couple peut se faire organisateur… ou désorganisateur. Il peut soutenir l’axe du sujet, ou le rompre.

III. “Rompre l’axe” : la formule dit quelque chose de très concret. L’axe, c’est la colonne intérieure qui permet de tenir ensemble le monde interne et le monde externe, de rester sujet au milieu de la tempête. Quand l’axe tient, le Moi peut jouer son rôle : médiation, adaptation, défense, modulation. Quand l’axe se rompt, le Moi n’arrive plus à “faire liaison” : il n’y a plus de continuité, plus de tempo, plus de bord. Il ne reste qu’un mode de survie : fuite, gel, acting, anesthésie, ou effondrement.

IV. Les couples à forte intensité ont souvent un premier visage : le refuge. Le lien vient colmater une faille ancienne. Il donne une sensation rare : enfin un abri, enfin une présence, enfin quelqu’un “qui comprend”. Le couple devient alors une forteresse contre le monde. À ce stade, l’amour n’est pas seulement amour : il est une solution psychique. Or une solution peut devenir une prison si elle exige d’être totale.

V. Le deuxième visage est celui de la dépendance réciproque. Elle n’est pas seulement affective : elle devient identitaire. Chacun finit par tenir l’autre comme un organe vital : “sans toi, je ne suis plus”. Là, le lien cesse d’être un lien : il devient un système de maintien. Et ce système appelle une logique paradoxale : il faut être fusionnel pour ne pas perdre, mais il faut contrôler pour ne pas être dévoré. Le couple oscille alors entre absorption et rejet : intensité, rupture, retour, culpabilité, promesse, menace. L’axe est sollicité en permanence.

VI. La triangulation vient ensuite, presque fatalement. Un tiers s’installe : entourage, famille, amis, industrie, argent, fans, médias, justice, substances, enfant, thérapeutes… Peu importe lequel : l’essentiel est que le couple ne tient plus ses frontières. Il devient une scène envahie. Chaque crise a son public, chaque réconciliation a son témoin, chaque chute se joue sous projecteurs. Le lien se met à vivre à l’extérieur de lui-même. Ce qui aurait dû rester intime devient événement.

VII. Le désaccord des rythmes, enfin, est l’un des points les plus meurtriers. L’un cherche l’apaisement, l’autre cherche l’orage. L’un veut du silence, l’autre veut du bruit. L’un veut réparer, l’autre veut trancher. L’un s’absente pour ne pas exploser, l’autre vit l’absence comme abandon. Le couple devient alors un instrument d’accordage impossible : chacun tente d’imposer son tempo à l’autre, et la relation se transforme en lutte de survie. Quand les rythmes sont incompatibles, le lien peut devenir une effraction répétée.

VIII. Dans ce type de champ, il arrive que l’amour fonctionne comme trauma secondaire : il ne vient plus après la blessure pour la cicatriser, il réactive la blessure, l’expose, la met à nu, la rend quotidienne. La jalousie peut rejouer l’abandon, la colère rejouer l’humiliation, la fusion rejouer l’emprise, la rupture rejouer l’anéantissement. Le couple devient alors un lieu où le passé ne se souvient pas : il se répète.

IX. Certains couples de célébrité ont porté cette dynamique jusqu’à la légende. Kurt Cobain et Courtney Love, dans l’imaginaire collectif, figurent un lien pris dans une intensité radicale : amour, addiction, exposition, conflits, fragilités, pression médiatique, enjeux professionnels, perte de frontières. Que l’on s’en tienne aux faits connus ou aux récits qui les entourent, une chose se laisse penser : le couple n’a pas été un simple décor, mais un champ saturé de forces — forces parfois protectrices, parfois désorganisatrices. Dans un tel champ, la question n’est pas “qui est coupable”, mais : comment le Moi tient-il quand le lien devient un orage permanent ?

X. Elizabeth Taylor et Richard Burton offrent une autre figure du même phénomène : amour incandescent, séparations et retrouvailles, théâtralité, alcool, exposition, passion comme destin. Leur histoire a fasciné parce qu’elle donne à voir une vérité brute : certains couples sont des astres doubles. Ils s’attirent au point de se consumer. Ils se séparent pour survivre et se rejoignent pour ne pas mourir. Là encore, la logique n’est pas seulement romantique : elle est structurelle. Le champ de force maintient l’attraction, mais rend la stabilité presque impossible.

XI. “Rompre l’axe” ne signifie pas forcément “détruire l’autre”. Il arrive que l’axe se rompe sans intention, par saturation. Trop de tension, trop de scène, trop de tiers, trop de variations, trop d’exigences contradictoires. Le sujet fragile — celui qui porte déjà une ancienne fissure — ne parvient plus à assurer la fonction de médiation. Il se protège alors par des solutions extrêmes : retrait, anesthésie, fuite, rage, ou passage à l’acte. Dans les cas les plus graves, la disparition peut apparaître comme une sortie du champ : la seule manière de ne plus être traversé.

XII. Le cœur clinique de ces couples est souvent un malentendu tragique : chacun cherche un abri, mais chacun est aussi le lieu où l’autre se blesse. Chacun veut être aimé, mais chacun impose à l’autre une tâche impossible : réparer l’enfance, garantir l’amour, effacer la peur, contenir la honte, neutraliser l’abandon, sauver du vide. Le lien devient un contrat secret : “sois mon salut”. Et quand le salut échoue, la colère se lève comme preuve que l’amour était vital.

XIII. L’enjeu thérapeutique, dans ces configurations, n’est pas d’abord de “réparer le couple”, mais de rendre à chacun son axe. Retrouver une intériorité non colonisée par le lien. Réintroduire du tiers — non pas un tiers intrusif, mais un tiers séparateur et protecteur. Restaurer une temporalité : apprendre à ne pas répondre immédiatement, à différer la décharge, à quitter la logique du tout-ou-rien. Reposer les frontières : ce qui appartient à l’intime, ce qui appartient au monde, ce qui appartient à la scène.

XIV. Le couple comme champ de force n’est pas en soi pathologique. Il peut être création, intensité, vitalité. Il devient dangereux lorsque l’intensité remplace la structure, lorsque la scène remplace l’intime, lorsque la dépendance remplace le désir, lorsque la fusion remplace la rencontre, et lorsque le désaccord des rythmes rend l’autre invivable. Là, “rompre l’axe” n’est plus une métaphore : c’est un risque. Et le travail clinique consiste alors à produire une issue qui n’exige ni disparition, ni destruction, mais une possibilité plus rare : habiter le lien sans s’y perdre.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

14/02/2026
30/01/2026
29/01/2026

Bonjour à tous,

tous mes mails et historique des mails depuis 10 ans ont disparus et ne ré apparaîtront plus. Problème de nom de domaine supprimé. Site bloqué également.
Si nous avons des discussions en cours, pouvez vous me renvoyer nos échanges sur la boîte ipeesag@yahoo.fr

La fin d'un cycle 2025? Apparemment....

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