RÉPAD Île-de-France

RÉPAD Île-de-France Présentation :
Le RÉPAD est un réseau de psychologues, psychanalystes et psychiatres intervenant à domicile ou recevant en cabinet. C'est aussi un lieu de formation et de supervision des praticiens. Sur rendez-vous.

Présentation du réseau:

Le RÉPAD est un réseau de psychologues, psychanalystes et psychiatres intervenant à domicile ou recevant en cabinet. C'est aussi un lieu de formation et de supervision des praticiens.
Sur rendez-vous.

Accueillir ou se rendre chez toute personne isolée traversant une épreuve, manifestant une angoisse, subissant des situations d'échecs qui se répètent, des personnes désirant tout simplement se confier sur ce qui fait souffrir et qui persiste. Il s’agit par nos interventions de lutter contre la souffrance et la solitude des sujets, quels que soient leur âge ou leurs moyens, n’ayant pas ou plus les ressources physiques ou psychologiques pour se rendre chez le psy.

Le contrôle ou la supervision des praticiens du RÉPAD sont indissociables à la formation des intervenants. Ils sont essentiels dans la mesure où ils permettent d'apporter un regard extérieur, l'articulation d'une autre clinique, de saisir les difficultés, de tous ordres, pouvant être rencontrées lors des consultations.

Au RÉPAD, bien que nous en reconnaissons l’importance, les diplômes universitaires de psychologue ou de psychiatre ne sont pas une caution indiquant que la position de clinicien est pleinement garantie.

Karim Sarroub


Numéro d'agrément préfectoral du 21/09/2003: W751253885

QUAND LES CHATBOTS ET L'IA ENTRENT EN PSYCHIATRIE, LES RISQUES DE LA THÉRAPIE EN LIBRE-SERVICEDes dizaines de millions d...
14/01/2026

QUAND LES CHATBOTS ET L'IA ENTRENT EN PSYCHIATRIE, LES RISQUES DE LA THÉRAPIE EN LIBRE-SERVICE

Des dizaines de millions de personnes utilisent les chatbots de type ChatGPT pour partager leur mal-être et la communauté scientifique alerte sur les risques encourus par les personnes fragiles. L’IA générative bouleverse les consultations psychiatriques, attise la convoitise des Gafam et devient une piste crédible pour analyser les maladies.

Le Monde du 14 janvier 2026

Tout s’est accéléré ces derniers mois. Des jeunes (et moins jeunes) du monde entier se sont emparés de ChatGPT et d’autres robots conversationnels pour leur confier leur mal-être. La justice est saisie sur plusieurs continents car ils auraient causé des états délirants ou, pire, servi d’assistant dans des su***des. Dernières annonces en date : mercredi 7 janvier, la création par Open AI de ChatGPT Health. Selon l’entreprise, les usagers, en connectant leurs dossiers de santé, pourront à partir de fin janvier avoir des réponses « plus personnalisées » du robot sans que ce soit « ni un diagnostic ni un traitement ». Lundi 12 janvier, la société Anthropic a, elle, dévoilé son propre programme, Claude for Healthcare.

La profession médicale est bousculée par le recours à ces chatbots, que les utilisateurs soient patients de services psychiatriques ou non. Les Gafam (Google, Amazon, Facebook – devenu Meta –, Apple, Microsoft) affichent, eux, leur volonté d’être des acteurs majeurs de la santé mentale numérique à l’aide de leurs modèles surpuissants d’intelligence artificielle (IA) générative. Leur trésor ? La masse inédite d’informations personnelles dites « multimodales » – voix, langage, mais aussi vitesse de frappe sur le clavier ou même rapidité de déplacement… – qu’ils captent à travers nos téléphones portables ou nos montres connectées.

Des recherches menées sur des patients en psychiatrie montrent que des technologies telles que le phénotypage numérique (données enregistrées passivement vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur une personne pour suivre son comportement ou son état d’esprit), la réalité virtuelle et désormais l’IA générative sont crédibles pour aider les psychiatres dans leur pratique, notamment en indiquant des risques de rechute, problème majeur dans ce domaine. Ainsi, en France, un dispositif médical utilisant la voix et une IA générative pour suivre des patients souffrant de schizophrénie, de dépression ou de bipolarité est annoncé par la société française Callyope pour 2026.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) appelle de ses vœux ces innovations pour endiguer la croissance des problèmes de santé mentale, qui incluent les troubles mentaux, les handicaps psychosociaux ou des états mentaux entraînant une forte souffrance. « Pour les problèmes de santé mentale courante, telles la dépression et l’anxiété, des outils numériques d’auto-assistance peuvent être généralisés de manière efficace et abordable », note l’OMS dans une communication d’octobre 2025. Car, dans cette époque chaotique, plus de 1 milliard de personnes présentent des troubles mentaux, selon l’agence, et, dans environ sept cas sur dix, ces problèmes surviennent avant l’âge de 25 ans, selon The Lancet.

« La dépression est un fardeau dans tous les pays, mais encore plus dans ceux à faibles et moyens revenus », précise le psychiatre et chercheur en épidémiologie Etienne Duranté, qui réalise à l’Hôtel-Dieu une thèse sur les psychothérapies numériques. Le su***de est devenu, selon The Lancet, la cause principale de décès des 10 à 29 ans en Europe de l’Ouest et la troisième cause chez les jeunes dans le monde. En France, un tiers des 11-24 ans présentent des signes de détresse psychologique « moyens à sévères », selon des résultats préliminaires de l’étude longitudinale Mentalo menée par l’Inserm, publiés en octobre 2025.

La psychiatrie, « qui a été la discipline la plus sollicitée pour des consultations en ligne pendant la pandémie de Covid-19 », n’a plus les moyens de cette réponse synchrone (un médecin en ligne), explique un article dans World Psychiatry (juin 2025) dont le principal auteur, le psychiatre John Torous, exerce à la Harvard Medical School.

D’où l’émergence planétaire de nouvelles offres numériques dite « de santé mentale asynchrone » pour accompagner des personnes en faiblesse ou en stress. Il s’agit tout autant d’applications pour renforcer la prévention de la souffrance mentale que d’outils « pour permettre une pratique clinique augmentée, approche hybride où un médecin sera aidé par la technologie », observe le psychiatre Raphaël Gaillard, qui dirige le pôle hospitalo-universitaire de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Alors que le défi est de déterminer le bon dosage entre accompagnement humain et assistance numérique, des applications reconnues comme dispositifs médicaux sont expérimentées par exemple en Allemagne ou aux Etats-Unis. La France, elle, est à la traîne. « La Sécurité sociale ne rembourse pour l’instant aucun dispositif médical numérique en psychiatrie, regrette le professeur Ludovic Samalin, qui copilote depuis Clermont-Ferrand le « grand défi numérique en santé mentale », un programme public doté d’environ 15 millions d’euros. Nous sommes un pays prudent, mais qui a aussi tendance à commencer par critiquer les nouvelles idées. »

Comme dans tout moment d’accélération technologique, ces usages ou projets soulèvent des préoccupations éthiques et juridiques majeures. Sur les quelque 10 000 applications développées dans le monde sans IA générative et dites « de bien-être », évitant ainsi la régulation sur les dispositifs médicaux, seules 3 % ont fait l’objet de publications scientifiques. Quatre questions pour y voir plus clair.

POURQUOI LES SCIENTIFIQUES ALERTENT-ILS SUR L'USAGE DES ROBOTS CONVERSATIONNELS GÉNÉRALISTES?

En novembre 2022, Sam Altman, PDG d’OpenAI, a choisi de rendre gratuit l’accès à ChatGPT. Alors que les grandes plateformes qui possédaient un chatbot d’IA générative s’étaient mises d’accord pour temporiser la sortie mondiale d’un tel outil, jugé immature, cette décision a eu l’effet que laissait présager le film d’anticipation Her (2013), dans lequel un célibataire devient affectivement dépendant d’une IA.

Des dizaines de millions de personnes, les jeunes en tête, utilisent désormais ces chatbots pour avoir de la compagnie ou être soutenues. Des cas très préoccupants ont été signalés : su***des, violences et apparitions de pensées délirantes. Interrogé en novembre 2025 dans une communication de Nature sur ses plus grandes inquiétudes concernant l’IA, Mustafa Suleyman, cofondateur de DeepMind (racheté par Google), désormais directeur du développement des produits d’IA grand public de Microsoft, pointe du doigt ce risque accru de délires lors d’interactions émotionnelles avec les chatbots.

La communauté scientifique, côté médecine ou technologies, multiplie les alertes. « C’est un nouveau problème de santé publique », ont affirmé neuf neuroscientifiques et informaticiens, dont certains chez des Gafam, dans une communication du 28 juillet 2025. Les chatbots présentent des biais technologiques, ont-ils souligné, disent ce que l’on veut entendre (sycophancy ou complaisance) et s’adaptent à la demande. Les personnes les plus fragiles, insistent ces chercheurs, peuvent développer une forte dépendance et voir leurs repères s’altérer, d’autant plus si elles sont socialement isolées. Les signataires appellent à « une action coordonnée des professionnels de la santé, des concepteurs d’IA et des autorités de régulation. »

Présentée à Madrid, le 22 octobre 2025, lors de la conférence sur l’intelligence artificielle, l’éthique et la société (AAAI/ACM), une étude de l’université Brown (Rhode Island) a détaillé comment ces chatbots « violent systématiquement les normes éthiques établies par l’American Psychological Association », même lorsqu’ils sont incités à utiliser des techniques de psychothérapie fondées sur des preuves. Ils fournissent, par exemple, des réponses trompeuses qui renforcent les croyances négatives des utilisateurs sur eux-mêmes et à l’égard des autres.

Quant aux améliorations annoncées pour que les chatbots soient plus prudents dans leur propos, celles-ci ne sont pas suffisantes, selon une analyse du laboratoire de santé mentale de l’université Stanford (Californie) pour l’ONG Common Sense Media, publiée le 20 novembre 2025. ChatGPT (OpenAI), Claude (Anthropic), Gemini (Google Alphabet) et Meta AI (Meta) « ne parviennent toujours pas à reconnaître et à répondre de manière appropriée aux troubles de santé mentale des jeunes », notent les chercheurs, citant notamment l’anxiété, la dépression, le TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité) ou les troubles alimentaires.

Du côté institutionnel, trois Etats américains (Illinois, Utah, Nevada) ont décidé, mi-2025, de restreindre l’usage des chatbots, interdisant notamment aux thérapeutes de conseiller à un patient de se confier à une IA générative. L’American Psychological Association a émis, le 13 novembre, un avertissement intitulé « L’intelligence artificielle et les applications de bien-être ne peuvent à elles seules résoudre la crise de la santé mentale ».

A ce jour, cependant, aucun organisme international ne surveille systématiquement les effets de l’IA sur la santé mentale, comme le fait l’OMS sur les risques sanitaires. Celle-ci a néanmoins donné, dans une note de mars 2025, des recommandations aux gouvernements et aux industriels sur l’usage des modèles de traitement du langage (LLM) médicaux telles que le devoir de preuve, la nécessité de transparence sur les données et l’évaluation du risque psychologique…

COMMENT LES CHATBOTS PERTURBENT-ILS LES PRATIQUES DES PSYCHIATRES?

« Il nous arrive à l’hôpital le même tremblement de terre qu’à l’avènement d’Internet, estime Pierre-Alexis Geoffroy, professeur en psychiatrie à l’hôpital Bichat, à Paris. La quasi-totalité de mes jeunes patients, de 18 à 40 ans, ont utilisé ChatGPT ou un autre chatbot avant de venir me voir, qu’ils souffrent de dépression, d’insomnie, de troubles bipolaires, de schizophrénie ou d’anxiété. » Ils se renseignaient déjà en ligne, poursuit le spécialiste, « mais désormais leur “savoir”, construit en autonomie à coups d’itération avec le chatbot, devient difficile à bousculer en consultation. Ces robots conversationnels peuvent enfermer les patients dans une pensée ».

Un praticien qui préfère garder l’anonymat pour préserver celui de ses patients détaille deux cas récents : « Une personne, qui avait un trouble autistique, a été convaincue par ChatGPT qu’elle était un génie incompris en sciences et dépose depuis dossier sur dossier à des institutions pour obtenir des financements. Il y a deux ans, j’aurais diagnostiqué un délire chronique paranoïaque. En fait, ce patient vit sa relation avec le chatbot comme si celui-ci était un authentique individu. »

Ce professionnel poursuit : « Une autre personne que je suis présente un fort trouble somatoforme [préoccupations excessives au sujet de symptômes physiques], elle aime jouer avec son antidépresseur, ajoutant ou retirant une ou deux gouttes chaque jour, relate-t-il. ChatGPT lui a affirmé que cette habitude expliquait tous les symptômes fonctionnels qu’elle ressentait. J’ai contredit en consultation le chatbot, précisant que ces petits changements de dose ne pouvaient provoquer de tels effets. Mon patient m’a alors rétorqué que je ne devais pas bien saisir comment fonctionnait le cerveau ! »

Pour mieux comprendre sa maladie, un jeune patient de Stéphane Mouchabac a soumis son dossier médical à son chatbot. « “Voilà ce que ChatGPT répond à mes questions, qu’en pensez-vous docteur ?”, m’a-t-il dit en début de consultation, se souvient le psychiatre de l’hôpital Saint-Antoine. J’ai pu confirmer ou infirmer certaines réponses, mais j’ai le sentiment qu’on n’est plus seulement deux, le psychiatre et le patient, dans mon bureau. »

La survenance de ces cas « entraîne pour l’instant des discussions informelles entre médecins sans vraiment de réflexion organisée », note Philippe Domenech, professeur en psychiatrie à l’hôpital Saint-Anne. Ce spécialiste des troubles obsessionnels compulsifs, particulièrement ouvert aux technologies, reconnaît cependant que « tout va très vite et que ce n’est pas simple de saisir l’ampleur de ce qui est en train de se passer ».

Depuis la Harvard Medical School, le professeur John Torous dit ne pas être surpris de ces exemples. « En France, en Amérique ou en Afrique du Sud, ces usages perturbent la profession, le phénomène est mondial », affirme cet expert, principal auteur de plusieurs méta-analyses de référence sur la psychiatrie numérique. « Cette perturbation n’est pas encore une disruption totale, car les outils numériques utilisés par les personnes [applications, robots conversationnels] ne gèrent encore pas bien les soins psychiatriques médicaux. » Mais, lorsque ceux-ci deviendront meilleurs et plus sûrs, ajoute-t-il, « cela changera notre façon de pratiquer. Nous devrons alors réfléchir à la manière de les intégrer ».

POURQUOI LES GAFAM VEULENT PESER SUR LE SECTEUR DE LA SANTÉ MENTALE?

Depuis des décennies, la psychiatrie moderne est à la recherche de « biomarqueurs », des indicateurs objectifs tels qu’une prise de sang ou une image cérébrale qui aideraient un psychiatre à confirmer qu’une personne souffre de dépression, de schizophrénie ou de bipolarité. Mais, malgré les progrès des connaissances et les quelque 1 600 publications scientifiques sur ce sujet chaque année, « aucun biomarqueur n’est utilisé pour le diagnostic, qui reste clinique à ce jour », a déploré le psychiatre Pierre-Alexis Geoffroy lors du dernier sommet de l’encéphale à Paris, en janvier 2025.

Ce praticien a même ajouté que sa profession connaissait « une crise de la validité et de la fiabilité physiologique de [ses] diagnostics ». Cette situation est notamment liée à la complexité des cas à traiter : les symptômes des pathologies sont hétérogènes et varient dans le temps, l’histoire d’un patient et son environnement doivent être pris en compte.

D’où l’espoir suscité par les données personnelles multimodales rendues accessibles par les outils numériques. Des heures d’insomnie au degré de stress mesuré par l’activité électrodermale de la peau qui transpire, ces informations peuvent être captées passivement vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des objets connectés (bracelets, smartphones) ou récoltées sur des applications sous forme de questionnaires.

« Les nouvelles méthodes d’intelligence artificielle vont nous permettre d’approcher ces nouveaux biomarqueurs avec une compréhension plus large », pronostique Pierre-Alexis Geoffroy. Raphaël Gaillard ajoute que « le diagnostic psychiatrique, souvent perçu comme subjectif, repose sur l’analyse d’une multitude de petits indices faite par un médecin expérimenté ». L’IA, poursuit-il, « va peut-être permettre de reproduire ce processus de manière algorithmique et externe, en ramassant des données qui sont autant de signaux faibles qu’on n’arrive pas à agréger ».

Ce défi, et le marché économique croissant qui l’accompagne, intéresse depuis des années les Gafam. En 2020, Amazon avait publié avec l’université de Sydney (Australie) les résultats d’une recherche sur des personnes anxieuses ou déprimées qui s’auto-évaluent avec le robot Alexa. Cette même année, X The Moonshot Factory, le laboratoire d’innovations radicales de Google Alphabet, mettait fin à un projet de trois ans, Amber, qui ambitionnait de « réduire radicalement l’anxiété et la dépression chez les jeunes », selon un document confidentiel dont Le Monde a pris connaissance. Ce programme, élaboré notamment avec les universités Stanford et de San Diego (Californie), voulait analyser avec une IA de type apprentissage machine trois types de données : des ondes cérébrales, des informations captées par des objets connectés et des réponses à des questionnaires par l’intermédiaire du smartphone. Contactée, l’entreprise américaine a confirmé l’existence d’Amber et a précisé que le projet avait mis en open source, à sa clôture, « ses conceptions matérielles et ses logiciels [tout en] permettant l’utilisation gratuite des brevets et des applications de l’équipe ».

Cinq années plus t**d, grâce au développement fulgurant de l’IA générative, les Gafam apportent de nouvelles propositions technologiques. Dans un article de JAMA Psychiatry du 19 novembre 2025, des chercheurs de Google DeepMind mettent en avant la « psychométrie générative » pour évaluer la santé mentale. Cette approche « exploite l’IA générative pour synthétiser des données multimodales », afin de « créer des données structurées à partir d’expériences humaines subjectives », précise Joëlle Barral, directrice de la recherche de Google DeepMind, dans un post sur LinkedIn. Microsoft, sous la plume de son directeur de la stratégie technologique, Thomas Klein, a publié, le 21 novembre, le livre L’IA au service de la santé, dont un chapitre est consacré à la santé mentale. « Tout comme l’imagerie médicale ou les antibiotiques, les outils informatiques ont révolutionné la pratique médicale, les LLM et l’IA pourraient bien constituer le prochain saut quantique en santé », explique le dirigeant.

L’incursion dans le secteur de la santé mentale de ces géants, dont les capitalisations boursières dépassent le produit intérieur brut de certains Etats, est commentée avec prudence par le monde psychiatrique. « Je n’ai rien dans l’absolu contre eux, mais ces acteurs sont dans le business et les données, nous, on est dans le soin, constate Stéphane Mouchabac. L’innovation numérique en psychiatrie doit obéir exactement aux mêmes règles éthiques et réglementaires que la médecine en général. »

Le professeur Raphaël Gaillard rappelle le point cardinal du secret médical en médecine. « Où vont numériquement les informations concernant les personnes ? Où sont-elles stockées ? Comment leur sécurité est-elle garantie ? », s’interroge-t-il. Le Français Guillaume Dumas, professeur de psychiatrie computationnelle à l’université de Montréal (Canada), ajoute : « En vertu du Patriot Act, les données hébergées aux Etats-Unis ne sont, selon moi, pas en sécurité car elles peuvent être saisies par un gouvernement pour des raisons politiques. »

Depuis Harvard, John Torous apporte d’autres réserves. « Je ne suis pas contre le fait que ces plateformes nous aident un jour à améliorer la situation mondiale en matière de santé mentale. Mais, sans investissement direct et sans construction de modèles spécifiques à la psychiatrie, les résultats ne seront pas là. Ramasser énormément de données permet peut-être d’obtenir une conversation thérapeutique, mais cela ne constitue pas une réelle thérapie. »

PEUT-ON FAIRE CONFIANCE AUX NOUVEAUX ROBOTS CONVERSATIONNELS SPÉCIALISÉS EN SANTÉ MENTALE?

Le 25 novembre 2025, au colloque parisien Adopt AI, la société allemande HelloBetter a officiellement lancé Ello, chatbot spécialisé en santé mentale. « Comme on se brosse les dents chaque jour, Ello est conçu pour gérer le stress quotidiennement. Tout un chacun peut avoir besoin un jour de parler à quelqu’un », a relevé devant une salle comble Hannes Klöpper, PDG de l’entreprise.

Cette société est aussi à l’origine d’une application proposant des programmes de thérapie cognitivo-comportementale remboursés par la sécurité sociale allemande et utilisée « par 20 % des psychiatres », notamment pour des cas de burn-out, d’après M. Klöpper. HelloBetter met en avant sa culture académique en affirmant avoir réalisé trente essais contrôlés randomisés (comparaison avec des utilisateurs d’un placebo) de son application, conçue à partir des travaux du professeur de psychologie David Daniel Ebert (université technique de Munich).

Ce nouveau chatbot a été nourri des « interactions de HelloBetter avec ses 140 000 patients », précise son PDG. Surtout, des psychologues entrent en relation avec l’utilisateur, par chat ou par téléphone, en cas de signal de détresse détecté. Pour certifier l’efficacité d’Ello sur le sommeil, l’anxiété et la dépression, « un essai contrôlé randomisé est prévu au premier trimestre de 2026 », précise le dirigeant.

Ello va cependant devoir prouver scientifiquement sa crédibilité. Un premier revers vient en effet de toucher la société américaine Slingshot AI, qui a levé 93 millions de dollars (80 millions d’euros) à l’été 2025 pour lancer Ash, son chatbot spécialisé. Un journaliste britannique de The Verge a révélé le 10 décembre qu’Ash n’arrivait pas, en cas d’urgence, à lui donner le bon numéro de la ligne d’assistance au su***de : il donnait le numéro américain et non le numéro anglais, lieu de résidence de l’utilisateur. « Si une entreprise ne peut même pas faire apparaître le bon numéro d’urgence, cela vous indique que l’outil n’est pas prêt pour les soins cliniques », remarque le psychiatre John Torous. Ce dernier a été auditionné, le 18 novembre, à la Chambre des représentants des Etats-Unis dans le cadre d’une enquête sur les risques des chatbots. Le même mois, le comité consultatif sur la santé numérique de la Food and Drug Administration, l’agence américaine chargée de la surveillance des produits alimentaires et des médicaments, s’est penché sur la difficulté de prouver leur efficacité.

Un seul projet de chatbot thérapeutique, Therabot, non commercialisé et développé par des chercheurs du Dartmouth College (New Hampshire), a pour l’instant réalisé des essais contrôlés randomisés. Mais, déplore John Torous, le groupe témoin était une « liste d’attente » (soit les personnes utilisent Therabot, soit elles ne font rien). Ces essais, dit-il, « nous montrent que des gens présentant des problèmes de santé mentale peuvent utiliser un chatbot, ce que nous savions déjà. Nous voulons une étude comparant un chatbot thérapeutique à un chatbot de simple conversation afin d’isoler l’effet réel de la thérapie ». Pour cet expert de la psychiatrie numérique, « il est inquiétant que personne n’ait encore produit une étude de haute qualité avec un véritable groupe de contrôle actif. »

Le Monde du 14 janvier 2026

« LE LIVRE DE NICOLAS DEMORAND SUR SA BIPOLARITÉ EST UN PLAIDOYER POUR LA PSYCHIATRIE PUBLIQUE »En cette année faisant d...
07/11/2025

« LE LIVRE DE NICOLAS DEMORAND SUR SA BIPOLARITÉ EST UN PLAIDOYER POUR LA PSYCHIATRIE PUBLIQUE »

En cette année faisant de la santé mentale une cause nationale, la psychologue Laure Westphal, dans une tribune au « Monde », salue le geste du journaliste, qui peut contribuer à une meilleure prise en charge des maladies mentales, en pleine explosion. Encore faudrait-il réinvestir dans les structures de soin, aujourd’hui en déshérence.

L’éclat d’Intérieur nuit, le livre de Nicolas Demorand (Les Arènes), se mesure aux 120 000 exemplaires vendus en librairie et aux multiples remerciements que l’auteur reçoit quotidiennement. « Il y avait dans le pays une masse de souffrance qui n’arrivait pas à se formuler », en a-t-il conclu, dans l’émission « La Grande Librairie » [sur France 5 ] le 28 mai.

En effet, plus d’un tiers de la population française est, ou sera, concerné par une affection psychiatrique. Nul ne sait s’il aura à faire face à sa part d’indomptable ou à celle d’un proche. Les ruptures de l’équilibre psychiques abondent à l’adolescence, après un événement traumatique, ou comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. L’hôpital public peut le traiter, comme Nicolas Demorand l’a découvert après son errance médicale.

A cela s’ajoutent des affections psychiques plus insidieuses : l’essor des dépressions est exponentiel ; les idées suicidaires des jeunes adultes prolifèrent depuis la pandémie ; la prescription de certains psychotropes s’accroît. Aux côtés de services de psychiatrie publique saturés, les consultations chez les libéraux explosent (26 % d’augmentation pour nous les psychologues entre 2019 et 2022, si l’on en croit les statistiques du site Doctolib). La douleur psychique a un coût économique : la maladie mentale était en 2024 le premier poste de dépenses de l’Assurance-maladie.

Le tour de force de Nicolas Demorand est de tenter de faire d’un stigmate un levier. Grâce à un juste diagnostic, les « malades mentaux » pourraient cesser de craindre d’être disqualifiés.

LE PRIX DU DÉNI

Encore aujourd’hui, 50 % d’entre eux préfèrent se taire. Le prix du déni est élevé. Nombreux sont ceux à « s’automédiquer » par des addictions, à exprimer leur mal-être par des somatisations ou des conduites agressives envers eux-mêmes ou autrui. On peut espérer qu’au treatment gap – le ret**d délétère dans la mise en place d’un traitement – se substitue un « MeToo » qui favorise la demande de soins.

La solitude concourt à ce que la maladie mentale soit la première raison des arrêts maladie de longue durée. La « santé » de l’individu dépend en majeure partie de la qualité de son inscription dans le collectif. Avant de s’exposer avec courage, Nicolas Demorand a puisé dans son travail à la radio la force de lutter. La citoyenneté n’est-elle pas thérapeutique ? 35 % des Français déclarent encore, hélas, qu’ils seraient gênés de travailler avec une personne qu’ils sauraient affectée par des troubles psychiques, si l’on en croit des chiffres diffusés par le collectif Santé mentale, grande cause nationale.

A la différence de la bipolarité, la dépression est généralement transitoire. Mais si cette clinique du désespoir n’est pas soignée, elle peut aussi devenir chronique. Les 16 % de Français ayant pâti de traitements discriminatoires ces cinq dernières années sont deux fois plus concernés. La progression du taux d’hospitalisations pour des gestes auto-infligés chez les adolescentes et jeunes femmes est alarmante.

Autrefois qualifiée de psychose maniacodépressive, la bipolarité n’est pas nouvelle. La fonction thérapeutique de l’écriture non plus. « Si je n’inspire pas, j’expire », m’expliquait l’usager suicidaire d’un atelier d’écriture. La douleur prend la forme d’une production et s’assume, par la signature de l’œuvre. Antonin Artaud (1896-1948) et d’autres ont ainsi tenté de sublimer leur chaos interne. Ils ont laissé leur nom à des services de psychiatrie de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

SU***DE

Les ateliers thérapeutiques d’expression sont pour maints patients précaires, le seul lieu de socialisation. On parle ici des hôpitaux de jour, des centres d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP), cette offre de soin et de réhabilitation dont l’accès avait été facilité par la psychiatrie de secteur. En raison de ses faibles ressources, elle périclite au niveau national.

Certes les psychotropes se sont diversifiés (antipsychotiques, thymorégulateurs, etc.). Ils sont prescrits dans un cadre d’alliance thérapeutique pluridisciplinaire, conjointement à la psychothérapie. Le « malade » y est entendu comme pourvu d’un savoir sur sa maladie et d’un savoir-faire qu’il étaye dans cette relation – ce qu’a permis le démantèlement de la psychiatrie asilaire dans les années 1960.

Mais lorsque les soins sont délayés ou discontinus, ils sont d’autant plus longs et difficiles. Environ 20 % des patients bipolaires non traités décéderaient par su***de. L’espérance de vie de personnes souffrant d’affections psychiques serait réduite de 15 ans par rapport aux autres. Ainsi « soigner les patients sans soigner l’hôpital [reste] de la folie », pour paraphraser [le psychiatre et psychanalyste] Jean Oury (1924-2014).

Pour établir un diagnostic et prescrire, il faut être formé. Des internes apprennent désormais leur métier « sur le tas », dans des services en sous-effectif, accablés de charges administratives. Découragés de s’y épanouir, les médecins et les infirmiers se détournent du secteur psychiatrique.

DÉSERTS PSYCHIATRIQUES

Pléthore de patients attendent, comme Nicolas Demorand, un second souffle. Or, ils sont de plus en plus triés et éconduits par un personnel acculé à pallier le plus urgent. En France, des durées d’hospitalisation écourtées et des déserts psychiatriques laissent des malades en état d’incurie seuls chez eux, dans la rue, ou dans des familles démunies.

En 40 ans, 60 % des lits ont été fermés. Le virage ambulatoire s’est fait avec des moyens réduits. Les listes d’attente y sont au mieux de plusieurs mois, les entretiens écourtés et espacés. En libéral, les généralistes sont trop consultés pour des pathologies psychiatriques. De manière similaire, le dispositif Mon soutien psy est inapte à traiter des patients aux affections graves, nécessitant mieux que des prises en charge multiples chez des professionnels sursollicités et peu concertés.

On peut remercier l’auteur d’Intérieur nuit de son plaidoyer pour l’hôpital public. Les oscillations d’humeurs, les fluctuations que connaît toute affection psychiatrique aiguë ou chronique requièrent l’alternance et la conjugaison de soins menés en hospitalisation complète ou en ambulatoire pour éviter l’errance, non pas diagnostique, mais thérapeutique.

Par Laure Westphal
Psychologue

Le Monde du 24 juin 2025

EN PSYCHIATRIE, UNE PRISE EN CHARGE PRÉCOCE DES JEUNES POUR ÉVITER UNE PATHOLOGIE CHRONIQUEIntervenir au plus près des p...
07/11/2025

EN PSYCHIATRIE, UNE PRISE EN CHARGE PRÉCOCE DES JEUNES POUR ÉVITER UNE PATHOLOGIE CHRONIQUE

Intervenir au plus près des premières manifestations psychotiques chez les adolescents et les jeunes adultes réduit le risque qu’ils basculent dans une psychose durable. Or, l’offre de soins se révèle bien en dessous des besoins et des enjeux de santé publique.

Angelina va bientôt avoir 16 ans. Assise au fond de sa chaise dans le bureau de la docteure Marie-Alix Laroche, elle fait rouler les larges perles grises de son bracelet sous la pulpe de ses doigts. « Tu m’as dit la dernière fois que tu avais la sensation d’être observée, que tu avais l’impression que les autres te voulaient du mal et que tu voyais des ombres, énumère la psychiatre au sein du Centre d’évaluation pour les jeunes adultes et adolescents (C’JAAD), au groupe hospitalier universitaire (GHU) Paris psychiatrie & neurosciences, en ce jour de la fin mai. L’idée est de lister tout ça et de voir comment tu le vis au quotidien. » Angelina, dont le prénom a été modifié, comme celui des autres jeunes interrogés, acquiesce. Pieds croisés et épaules un peu rentrées, elle est accompagnée de sa mère.

« Cela t’arrive-t-il d’avoir des sensations étranges dans ton corps ? », demande la docteure Laroche d’une voix douce, mais pas infantilisante. « Oui, j’ai l’impression d’avoir des insectes qui courent sur ma peau, ou que des trucs me piquent », répond la jeune fille. Elle confie aussi avoir l’impression de ne pas toujours être celle qui pense dans sa tête, comme s’il y avait quelqu’un d’autre. Que lui disent ces pensées ? « De sauter d’un endroit assez haut, glisse Angelina. Mais je ne les écoute pas », ajoute-t-elle.

L’adolescente a été adressée par son pédopsychiatre pour une suspicion de trouble du spectre de l’autisme (TSA) et des symptômes d’allure psychotique. La docteure Laroche lui fait passer un entretien clinique semi-directif afin de mesurer le risque de transition psychotique des symptômes selon l’intensité, la fréquence, la durée et leur impact au quotidien. « Elle présente ce qu’on appelle des symptômes psychotiques atténués, analyse la spécialiste après la consultation. Pour le moment, elle n’adhère pas totalement à ses perceptions, mais leurs répercussions demeurent importantes. »

« Si ces manifestations peuvent se résoudre par elles-mêmes, on sait qu’un tiers de ces jeunes à risque fera un premier épisode psychotique [PEP] », précise la professeure de psychiatrie Marie-Odile Krebs, qui dirige l’unité. Pionnière dans l’intervention précoce en France, elle a lancé le réseau Transition en 2006, avec pour objectif de diffuser ces nouvelles approches sur le territoire.

Le PEP se caractérise par des symptômes psychotiques non plus atténués mais significatifs, durant plus de sept jours et sans disparaître spontanément. A ce stade, le retentissement est évident. Ces PEP peuvent avoir des conséquences dramatiques. Oman, 26 ans, raconte avoir tenté de se su***der après avoir vu sa santé mentale se détériorer durant ses deux années de classe préparatoire scientifique. « Bien souvent, il y a une dégradation progressive de l’état mental – anxiété, difficultés de concentration, isolement –, sans que cela soit ni repéré ni spécifique aux psychoses », explique Valeria Lucarini, psychiatre au sein de l’unité.

« FENÊTRE DE VULNÉRABILITÉ »

« On prend en charge le plus tôt possible les 15-30 ans, les plus à risque de développer un trouble psychique sévère, pour limiter la progression des troubles et de leurs complications », détaille la professeure Krebs. Il a été démontré que la durée de psychose non traitée est corrélée à une évolution défavorable à long terme.

Pour rappel, les psychoses sont des syndromes essentiellement définis par une distorsion de la réalité, avec des manifestations « en plus » (hallucinations, idées délirantes), ou des éléments « en moins » (perte d’envie de faire des choses, manque de cohérence de la pensée). On y retrouve les schizophrénies ou encore les troubles bipolaires, avec une prévalence de 1 % à 2,5 % de la population.

Alors que le cerveau se développe jusqu’à 30 ans, entre 63 % et 75 % des troubles psychiques débutent avant 25 ans. « L’adolescence est une phase d’intense maturation cérébrale, relève le docteur Anton Iftimovici, psychiatre au sein du C’JAAD. Durant cette fenêtre de vulnérabilité, il y a de nombreux facteurs qui, additionnés, peuvent perturber le développement cérébral et favoriser la survenue de troubles. » Et de citer le stress, les prédispositions génétiques, les psychotraumas, la consommation de cannabis ou encore le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et le TSA.

Entre 2020 et 2023, sur les 1 035 personnes suivies par le C’JAAD, 31 % présentaient un diagnostic de TDAH et-ou de TSA. « Ces personnes ont entre trois et quatre fois plus de risques de développer une psychose qu’en population générale », remarque la docteure Lucarini. Les données internationales montrent aussi des taux significatifs de troubles dépressifs chez ces jeunes à risque.

« La plasticité du cerveau à l’adolescence est aussi une période d’opportunité, poursuit Anton Iftimovici. Il peut rattraper et réapprendre. L’idée est de résoudre des problèmes de connectivité des zones entre elles. » L’équipe intervient donc sur les fameux facteurs prédisposants, tout en renforçant les facteurs protecteurs désormais connus : engagement de la famille, sortie de l’isolement, thérapies comportementales et cognitives (TCC), école, emploi… Qu’il s’agisse d’éviter la transition vers un PEP ou la chronicisation de ce dernier, « on propose toujours quelque chose » dans l’espoir d’améliorer la qualité de vie du jeune et son fonctionnement, insiste Valeria Lucarini.

Dans l’approche classique, dite « catégorielle », telle la Classification internationale des maladies, les affections sont distinguées selon des critères. L’intervention précoce, elle, ne tranche pas et se donne du temps. « On peut halluciner sans que ce soit une schizophrénie », explique Anton Iftimovici. « On accepte de soigner sans attendre un diagnostic formel, et c’est un changement de paradigme », ajoute la professeure Krebs, insistant sur la nécessité de « limiter l’impact sur leur trajectoire de vie et de maintenir les jeunes autant que possible dans leur milieu ».

DEUX ANS DE SUIVI

Au C’JAAD, les usagers bénéficient de deux ans de suivi et sont régulièrement vus par un psychiatre. Seulement, ici, conformément aux recommandations internationales, on décentre au maximum la prise en charge autour du médecin pour la transférer au care manager, le terme consacré dans la profession pour évoquer le coordinateur de soins. « Ce dernier joue le rôle crucial de fil rouge de la prise en charge », résume Philippe Conus, professeur de psychiatrie à la faculté de Lausanne, en Suisse, et président de l’Association internationale d’intervention précoce en santé mentale. Ce manageur s’occupe des besoins psychosociaux et des compétences de la vie quotidienne des personnes « dans une perspective d’autonomisation et de réinsertion ».

Justine Picot, care manager au C’JAAD, s’est formée à la psychologie clinique avant de devenir assistante sociale et d’exercer auprès de Marie-Odile Krebs. Aujourd’hui, elle suit vingt-deux usagers : « Au début, je les vois une fois par semaine ou les contacte quotidiennement, et plutôt une fois par mois ou tous les deux mois en fin de suivi », observe-t-elle. La plupart du temps, elle voit les jeunes dans des cafés proches de leur lycée ou de leur université.

« Il y a un très bon feeling, elle est à l’écoute, sympa, et elle a rapidement identifié mes besoins, apprécie Mathias, 30 ans, qui a intégré le C’JAAD à la suite d’une hospitalisation à l’été 2024. Je la préviens si je ne vais pas bien et elle accélère les choses côté médecin. » Bénéficiaire du revenu de solidarité active, il vit chez les parents d’un ami dans l’attente d’une réponse pour un logement. Sa care manager liste les différentes aides auxquelles il peut prétendre pour son emménagement. Le duo enchaîne avec les projets de formation du jeune homme.

« On tisse un lien de proximité particulier, ils ne nous disent pas les mêmes choses qu’à leurs soignants ou qu’à leurs parents », témoigne-t-elle. Les care managers peuvent aussi se rendre à domicile afin d’aider à faire les courses ou la cuisine, d’accompagner pour un premier trajet en métro, voire aux urgences. « On prend le jeune dans sa globalité, avec un objectif de rétablissement », conclut Justine Picot, qui est aussi formée à la sexologie.

En parallèle, le C’JAAD propose des groupes de gestion du stress, de réhabilitation psychosociale – comment interagir avec l’autre – et de remédiation cognitive – travailler sur la concentration et la mémorisation. La structure bénéficie aussi de deux médiatrices de santé-paires, c’est-à-dire elles-mêmes concernées par des troubles psychiques. « J’apporte mon expérience, ma bienveillance et de l’espoir », souligne Elsa, qui intervient dans des ateliers et lors de certaines consultations et propose des entretiens individuels. En tout, l’équipe compte une vingtaine de personnes, dont deux tiers de personnel non médical.

Quant aux médicaments de type antipsychotiques, « ils ne sont pas recommandés s’il n’y a pas de PEP », précise la docteure Laroche. Et pour cause : ils n’empêchent pas la survenue d’un trouble, mais restent clés pour traiter les symptômes d’un épisode caractérisé. « Il faut par ailleurs les prescrire à petites doses, complète la professeure Krebs. A ce stade, les patients répondent mieux aux traitements, mais les tolèrent moins bien, ce que beaucoup de professionnels ignorent. »

DES FAMILLES ASSOCIÉES

Le soutien familial est l’un des autres piliers de l’intervention précoce. « Cent pour cent des proches sont sollicités », selon la spécialiste. Pour les situations de premier épisode psychotique, la structure propose un programme de psychoéducation – I Care-You Care –, avec dix séances de deux heures, à destination des jeunes et de leur famille qui y assistent le même jour mais dans des salles séparées.

Le programme balaie de nombreuses thématiques : le lien entre stress et vulnérabilité cérébrale, la façon de prendre soin de soi, la consommation de toxiques et de jeux vidéo, les changements d’humeur… Côté parents s’y ajoutent des techniques de communication. « On reprend des choses qu’on avait un peu oubliées, comme d’encourager et de féliciter notre enfant dans ses progrès », pointe Bénédicte, dont le fils Léo a fait un PEP en avril 2024. « C’était important pour lui qu’on y participe, se remémore-t-elle. Le soir, on partageait ce qu’on venait d’apprendre et puis on se disait : “Tiens, ce serait bien de mettre ça en place.” »

Dans le jardin du C’JAAD, Elsa, la paire-aidante, retrouve Antoine un mercredi de juin. Alors que la fin de sa prise en charge dans l’unité approche, le jeune homme de 20 ans, qui a connu plusieurs hospitalisations, s’inquiète. « Ici, on m’écoute et je n’ai pas l’impression d’être un moins que rien », confie-t-il. La paire-aidante le rassure : « On ne va pas te lâcher dans la nature comme ça ! » L’équipe se réunira plus t**d pour réfléchir à l’orientation des soins. Selon les situations, cela peut être un arrêt du suivi ou la poursuite de ce dernier en libéral, une redirection vers l’offre de secteur – type CMP – ou vers d’autres structures spécialisées – addictologie, par exemple.

Dans ces services spécifiques, les taux de transition des jeunes à risque de psychose vers un PEP sont de 10 % à 15 %, contre 30 % à 40 % avec un seul suivi en psychiatrie. Selon une méta-analyse d’essais cliniques randomisés parue dans JAMA Psychiatry en 2018, les bénéficiaires de ce type d’offre de soins présentent une amélioration significative de leurs symptômes, de leur fonctionnement global et de leur qualité de vie, en comparaison du traitement habituel. Les risques d’hospitalisation et d’arrêt du traitement diminuent respectivement de 26 % et de 30 %. Enfin, le rétablissement concerne 57,3 % d’entre eux, contre 50,7 %, soit presque sept points de plus.

Ainsi, Oman n’a presque plus connu d’hospitalisation depuis sa prise en charge au C’JAAD. Il vient même de finir un master et se trouve désormais admissible au capes pour devenir enseignant. Selon la méta-analyse, les participants à des programmes d’intervention précoce ont 12,6 % de chance en plus d’être scolarisés ou employés que ceux pris en soin dans un cadre traditionnel.

« Peut-on considérer que l’accès aux soins est satisfaisant au regard de l’urgence de la situation ? Non », dénonce la professeure Krebs. Si le réseau Transition compte aujourd’hui dix-sept centres à vocation régionale et cinquante-trois centres de proximité, il faudrait une offre deux ou trois plus importante pour absorber les besoins, assure la psychiatre.

De son côté, la direction générale de l’offre de soins indique que l’expérimentation d’un programme similaire à celui de l’unité du C’JAAD est en cours dans trois centres de la région des Pays de la Loire. Financée au titre de l’article 51 – une mesure dérogatoire apparue en 2018 dans la loi sur le financement de la Sécurité sociale permettant de financer un projet expérimental –, l’offre pourrait entrer dans le droit commun après évaluation des résultats prévus pour 2026.

« SYSTÉMATISER LE TRAVAIL EN RÉSEAU »

En attendant, ici et là, l’intervention précoce se développe selon les bonnes volontés des équipes et les opportunités financières – appels à projet lancés par les agences régionales de santé par exemple. « Mais nous manquons d’un cahier des charges basé sur un modèle international qui a fait ses preuves et des indicateurs de mesure d’efficacité et de fidélité au fameux modèle », note la professeure Krebs – comme cela se fait au Canada, par exemple. « Il est temps de donner les moyens au réseau Transition pour harmoniser la situation sur le plan national », poursuit-elle.

La spécialiste déplore aussi que les campagnes nationales actuelles pour favoriser le bien-être chez les adolescents aient dans le même temps, et paradoxalement, éclipsé les besoins en psychiatrie. « On ne s’imagine pas que des troubles sévères puissent survenir chez les jeunes, constate-t-elle. Si cela reste une minorité d’entre eux, il est impératif de réfléchir à un parcours de soins pour combler le vide entre les dispositifs de première ligne et les services comme les nôtres. » A titre d’exemple, les études rapportent un délai moyen de deux ans entre un PEP et l’accès au traitement.

L’Inserm, le GHU et le réseau Transition ont développé un questionnaire d’auto-évaluation (Primo), à destination des jeunes et accessible en ligne, qui devrait permettre de faciliter et d’optimiser l’orientation vers les spécialistes.

Il reste à former massivement les acteurs de première ligne au repérage – soignants en milieu scolaire et universitaire, médecins généralistes et professionnels des maisons d’adolescents – et les spécialistes en ville ou dans les centres médico-psychologiques aux nouvelles modalités de prise en charge, qui bousculent la psychiatrie traditionnelle.

« Cela suppose de transformer notre pratique, et donc de nous réorganiser, reconnaît Marine Lardinois, psychiatre à Lille et cofondatrice de l’Association des jeunes psychiatres et des jeunes addictologues. Tout en gardant une politique sectorielle, il faut systématiser le travail en réseau au-delà du champ sanitaire. Cela impose un vaste travail de sensibilisation des partenaires au contact des jeunes. » La médecin y voit une façon pour les spécialistes de retrouver du sens dans leur métier « en se réappropriant les missions de base de la psychiatrie de secteur », la détection précoce et la prise en soins précoce des troubles.

Début septembre, le ministre de la santé de l’époque, Yannick Neuder, a chargé, entre autres, la professeure Krebs de réaliser d’ici à décembre un état des lieux des dispositifs existants dans le cadre d’une mission interministérielle. Cette dernière devra effectuer des recommandations de repérage, d’orientation et de prise en charge. Le cardiologue de formation avait formulé l’objectif « ambitieux mais nécessaire de structurer [un modèle national] d’ici à 2027 ».

En parallèle, la Haute Autorité de santé a annoncé en juillet le lancement des travaux d’élaboration des recommandations de bonnes pratiques pour le repérage et le suivi « des personnes présentant un premier épisode psychotique ou un risque d’évolution vers une psychose ». De quoi espérer réduire ainsi les pertes de chance de nombreux jeunes ?

Le Monde du 3 novembre 2025

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