14/05/2026
Deuiller...
DEUILLER
(Chronique par Nathalie Plaat - Le Devoir 11 mai 2026)
Nos deuils sont emplis de vie, et c’est bien là une des grandes contradictions de ce que la mort représente.
Le mot m’avait été offert en cadeau, comme ça, gratuitement, déposé doucement au cœur d’une conversation qui n’avait pas ce but — soit celui de me sauver de quoi que ce soit — mais qui, par sa tournure, avait pris les allures du soin. Stéphane Crête avait déposé ce mot pour un public venu l’entendre lors d’un entretien que j’avais le bonheur de mener. Et, comme ça arrive souvent, alors que je pense travailler, je n’avais fait que m’enrichir de tous les sillons creusés par une autre personne que moi. Il avait déposé ce mot: «deuiller», faisant d’un verbe un mot qu’on a, d’ordinaire, l’habitude de subir, tombant plutôt sur nous comme une sentence, comme un objet lourd et dur que nous serions obligés de porter, le temps qu’on le redépose, qu’on s’en débarrasse, comme si notre rapport à cet objet précis ne nous avait pas profondément transformés.
Devenu verbe, il prenait soudain quelque chose de sa qualité active, plus en phase avec sa nature qui, on le sait, implique tout notre être, et bien plus que dans cet emploi réducteur qu’on lui accole souvent dans l’horrible expression: «faire son deuil». Au fond, ce qu’il y a d’actif dans le deuil, ce n’est pas tant ce qu’on en fait que ce qu’on le laisse faire en nous. «Deuiller», ce serait donc tout simplement, prendre acte du fait que nous avons en nous des couches et des couches de cette douleur cumulée, qui surgit lorsque nous faisons l’expérience de la perte, de la limite, de la faillite de notre satisfaction, et qu’il faudrait bien arrêter de penser qu’il est possible de classer nos deuils comme on classerait nos papiers d’impôts.
C’était l’hiver dernier, mais c’est au début de ce mois de mai, au sortir de ma participation à un colloque intitulé «Fond d’écran», que le mot me revient. Organisé par la réputée r***e de psychanalyse Filigrane, il nous a conviés à réfléchir ensemble sur la place de la psychanalyse, à l’ère des intelligences artificielles et autres applications conversationnelles, qui, qu’on le veuille ou non, gagnent du terrain sur ce qui, jusque-là, avait été l’apanage des psys. J’y ai tenu une conférence aux côtés du psychologue Thomas Rabeyron, de l’Université de Lyon, et de la psychanalyste et philosophe Hélène Tessier, professeure émérite de l’Université Saint-Paul. J’y ai appris tout un tas de choses, notamment que, dans quelques secondes, à peine, il sera possible de converser avec des applications qui iront jusqu’à imiter les «hum hum» bien sentis des psys, et qui, pourquoi pas, pourraient peut-être même intégrer des silences dans leur écoute du patient.
Je me suis dit alors que, si nous réapprenions à «deuiller» de manière collective, peut-être pas seulement dans les bureaux des psys, ce serait bien là une véritable manière de résister à la robotisation de l’existence. Cela demanderait d’abord qu’on s’y attarde, à nos deuils, même si nous sommes souvent tentés de classer l’affaire, d’exposer notre diplôme des étapes du deuil toutes franchies et de redevenir «comme avant» avec un petit quelque chose en moins, peut-être.
On les laisse traîner dans des recoins de nous, nos deuils, comme des choses inutilisables désormais, croyant souvent qu’il s’agira de les laisser attraper la poussière, pour qu’ils ne nous embêtent plus, dans la course du temps. Or, nos deuils sont emplis de vie, et c’est bien là une des grandes contradictions de ce que la mort représente, pour nous, les humains. Nous sommes porteurs de «choses mortes» qui, toutes mortes qu’elles sont, charrient néanmoins une énergie qui, lorsqu’on la néglige, a tendance à se manifester de manière détournée, tronquée, ou, pour parler psychanalyse, «névrotique».
Nous buvons, fumons, achetons, surtout, consommons, les objets ou les corps, parfois, pour ne pas «deuiller». Nous nous occupons à compulser de diverses manières, pour ne pas nous retrouver nez à nez avec nos fantômes, qui nous parlent de ces absents qu’on n’a jamais réussi à remplacer, qu’on continue à chercher parfois sous des visages qui prennent les allures de leurres. Et dans notre monde, l’offre de leurres est nombreuse. Nous pouvons désormais converser avec des robots qui nous donnent l’impression qu’elle n’existe pas, la faille en nous.
Lors de la table ronde mettant fin au colloque, animée par l’éditeur Nicolas Lévesque, nous avons d’ailleurs tous éclaté de rire en imaginant que la psychanalyse résisterait aux intelligences artificielles avec ce slogan patenté par le public et les conférenciers : «Notre espoir est notre faillite!»
Évidemment, nous savions bien que les entreprises, ainsi que tous les gouvernements, ne trouveraient pas très vendeuse une telle proposition et qu’ils seraient bien davantage tentés par la mise en place de logiciels, ne faisant qu’un pas de plus dans cette logique comptable qui leur a fait, déjà, depuis les années 1980, progressivement évacuer les méthodes psychothérapeutiques nécessitant plus de dix séances et dont la visée n’était pas, derechef, une diminution des symptômes de tous les services publics.
Mais il s’agissait justement de cela, pour nous, de proposer de tenir des lieux où l’existence de la limite, les deuils, les pertes, l’absence de «réponse à votre entière satisfaction» existerait encore.
On ne sait dire si ce sera la psychanalyse qui offrira ces lieux, tout enrubannée qu’elle est encore trop dans son inaccessibilité, embourgeoisée depuis sa création même, dans une société victorienne où, déjà, c’était un luxe de consulter un psychanalyste. Ce l’est toujours, dans la plupart des cas. Pour la grande majorité des gens, il est impossible de se payer des séances de psychanalyse, ou alors, ils ne trouvent juste pas de psychothérapeutes disponibles pour eux. Ce problème, qui a tendance à être évité massivement dans les cercles réflexifs autour de la psychanalyse, est pour moi le plus urgent: l’accessibilité. Nous devons repenser nos méthodes, accepter aussi d’adapter nos honoraires, repenser notre rapport au service public, réinvestir le communautaire, si nous voulons faire partie de la suite.
Parce que la psychanalyse, surtout celle qui se dépouille de ses référents passéistes au psychosexuel infantile, englué d’une pensée patriarcale qui n’aide plus personne à penser sa vie, a tout de même le grand mérite de prendre la question du deuil au sérieux, la plaçant au cœur de ce qui, chez l’humain, réclame un grand travail psychique.
Elle continue ainsi de résister à la si vaste tendance à embrasser le dogme de la régulation par l’action et, pour cela, elle demeure un lieu unique, nous faisant comprendre qu’il y a bien, oui, des limites à notre satisfaction, et que c’est bien la conscience de cela qui nous rend humains, vivants, incarnés, et, au fil du travail, de plus en plus authentiquement nous-mêmes.