09/04/2020
COVID-19/Conjoncture socio-économique/Vulnérabilité
Comprendre le Corona virus sur le regard psychologique :
(Et si notre état d’ignorance et de pauvreté était, en quelque sorte, un facteur de protection par rapport aux troubles psychologiques que le Covid-19 pourrait engendrer ?)
La personne humaine est présentée et acceptée scientifiquement comme étant un construit tridimensionnel, formant un tout cohérent et indissociable : une dimension biologique, une dimension sociologique et une dimension psychologique.
Ceci étant dit, ce que nous sommes aujourd’hui est un agencement complaisant entre une première dimension qui est la biologique - représentée par tout ce que nous sommes physiquement, comme : les acquis parentaux et/ou ancestraux et tout ce qui nous vient de personne -, faisant de chacun de nous un être unique et spécial. Nous avons également en nous une dimension sociologique, construite à partir de l’ambiance sociale dans laquelle nous évoluons (les institutions dites de socialisation ainsi que l’environnement sociale globale) ; et, enfin, notre dimension psychologique caractérisée par notre manière singulière de percevoir la vie, d’interpréter notre environnement et d’agir en conséquence. Cette dernière dimension joue un rôle crucial par rapport à notre survie, surtout lorsque nous faisons face à des évènements stressants ou traumatiques, comme c’est le cas actuellement.
Au moment où le monde assiste, de manière presqu’impuissante, à la tombée de cette pandémie (le Covid-19), l’individu humain se voit profondément affecter dans son corps physique, social et psychologique. Notre univers, qui a été perçu, pour la majorité d’entre nous, comme un acquis stable, contrôlable, nous servant de repère, est devenu en quelque temps une sorte de menace contre nous-mêmes. Nous perdons le contrôle de notre famille, de nos amis, de nos lieux de rencontre, de nos habitudes, de nous-mêmes, laissant un arrière-gout plutôt désagréable, comme si nous n’avons jamais vraiment eu le contrôle de quoi que ce soit.
Par rapport à de tels constats les réactions psychologiques de la personne humaine peuvent être très différentes.
Voici quelques niveaux et types de réactions :
Premier niveau d’appréciation de la pandémie Covid-19 sur le plan psychologique :
Les plupart des individus vont ressentir un ou plusieurs des symptômes caractéristiques du Covid-19 sans être effectivement infectés. C’est ce que les psychologues appellent des « faux-patients », avec des « symptômes imaginaires » dans le sens qu’ils ne traduisent pas un état réel de morbidité. Pourtant, ces symptômes, considérés comme étant « imaginaires » sur le plan médical, sont à examiner et à normaliser sur le plan psychologique, sachant que, dans la majorité des cas, ils disparaitront sans aucune prise en charge spécifique (c’est de l’auto-guérison). Dans le cas contraire, ils peuvent déboucher sur des troubles psychologiques graves comme celui de l’« hypochondrie », par exemple.
A ce niveau-là, les symptômes, quoiqu’imaginaires, vont être amplifiés, et la personne va avoir de plus en plus la conviction qu’elle est réellement infectée, même si tous les tests démontrèrent le contraire. Une telle éventualité est probable surtout du côté de ceux et celles qui vivent cette pandémie comme un évènement traumatique, voire un évènement brusque, catastrophique et inhabituel.
Deuxième niveau d’appréciation de la pandémie Covid-19 sur le plan psychologique :
Il est d’une évidence que nous sommes des êtres pluridimensionnels. Et l’affectation de l’une de nos dimensions nous affecte entièrement. Du coup, la prise en charge d’une personne affectée doit-être aussi pluridisciplinaire. Car, l’individu infecté du Covid-19 souffre dans son corps biologique des douleurs liées à la maladie ; souffre aussi dans son corps social parce qu’il est brutalement retiré de sa société ; souffre encore dans son mental en considérant qu’il est rejeté, abandonné même par ses plus proches, comme s’il n’a jamais été vraiment d’une grande utilité. Une telle situation faite de rejet et d’abandon peut créer de sérieux troubles psychologiques, comme : la dépression, l’anxiété, l’état de stress aigu, les troubles de l’humeur, les troubles paniques, mais aussi des troubles psychosomatiques et associés (troubles gastriques, variations au niveau de la tension artérielle, du rythme cardiaque, du taux de sucre dans le sang, de graisse dans l’organisme, etc.), provoqués par un niveau de stress élevé et persistant.
Troisième niveau d’appréciation de la pandémie Covid-19 sur le plan psychologique :
Le Covid-19 nous impose déjà une nouvelle manière de vivre. Si certains vont pouvoir s’adapter sans peine, dirait-on. D’autres, au contraire, n’y arriveront jamais seuls. Cette incapacité d’adaptation va provoquer pendant cette pandémie, mais surtout après, une sorte de désorganisation sociale et psychologique. Le confinement, déjà, désorganise complètement notre quotidien. Ainsi, des membres d’une même famille, par exemple, qui habituellement ne se fréquentaient qu’une à deux heures de temps par jour, vont devoir vivre des semaines, sinon des mois confinés. Cela peut créer une tension (la tension du nouveau, de l’inhabituel), pouvant conduire à la désorganisation de la structure familiale.
Parallèlement, des pertes énormes, des séparations brutales, sont et seront encore enregistrées. Un nouvel environnement social sera à construire, des deuils seront à faire, des projets seront à revoir, l’individu humain sera à reconstruire également. Dans le cas contraire, nos maux vont être multipliés amèrement. Nous aurons à assister, de manière encore plus impuissante, à des troubles de sommeil, de concentration, d’appétit, des cas su***de, de violence conjugale, de viol, de vol, d’intolérance... Le mal sera partout où nous passons, partout où nous serons.
Réactions psychologiques éventuellement des gens vivant dans la pauvreté par rapport au Covid-19 :
Nous pensons que certains pays, en particulier les plus pauvres, vont être moins affectés psychologiquement, non pas parce qu’ils sont forcément des peuples résilients, comme certains psychologues le prétendent, mais plutôt parce que :
1- ils ne pensent pas avoir beaucoup à perdre, sinon leur vie ;
2- certains d’entre eux ne croient pas encore que le Covid-19 est bien réel ;
3- d’autres, qui sont aveuglement croyants, profitent pour se rappeler : « qu’il y a toujours un Dieu pour les pauvres » ;
4- et lorsqu’ils comprendront que la pandémie est vraiment réelle, leur cerveau aura déjà intégré le choc et ils ne seront pas vraiment surpris. Ainsi, ils vivront cela comme une situation stressante et non comme un évènement traumatique.
Notons qu’il est un fait psychologique que, dans un moment de trouble et d’instabilité, comme celui dans lequel nous sommes aujourd’hui, notre degré de préoccupation, de stress et d’anxiété est généralement fonction de nos craintes face à des éventuelles ruptures. Par rapport à cela, ceux qui n’ont jamais été socialement et économiquement considérés comme éléments intégraux d’une quelconque structure sociétale ressentiront éventuellement une préoccupation moins intense par rapport à cette pandémie. Car, leur quotidien n’est pas si moins pénible que le Covid-19. Cet avantage psychologique peut aussi avoir une répercussion positive par rapport à leur réhabilitation physique en cas d’infection.
Sachant que la reconstruction de la société doit se faire obligatoirement avec des gens en bonne santé physique, sociale et psychologique, l’UPSAM (Unité de Promotion pour la Santé Mentale) veut continuer à être psychologiquement au service de la population Haïtienne, pour qu’ensemble, nous poussions nous sortir de cette impasse, ne serait-ce qu’avec la motivation suffisante pour recommencer ou continuer notre vie de peuple. Ainsi, nous transformerons cette adversité en opportunité, tout en restant/devenant une société solidaire et résiliente (Boris, 2005).
Samuel SYNAL
Psychologue clinicien/Spécialiste en santé mentale
Coordonnateur adjoint de l’UPSAM