17/12/2025
Katty Langelez-Stevens nous a dressé, à la Section Clinique de Bruxelles, le parcours historique d’une fusion et d’une séparation de la schizophrénie et de l’autisme, du début des années 1900 jusqu’à nos jours ! En voici quelques extraits.
Quel est l’enjeu de vouloir nommer différemment 𝑠𝑐ℎ𝑖𝑧𝑜𝑝ℎ𝑟𝑒́𝑛𝑖𝑒 et 𝑎𝑢𝑡𝑖𝑠𝑚𝑒, se demande K. Langelez ? […] « Une polémique a animé la communauté scientifique pendant des années pour savoir si les 𝑑𝑖𝑛𝑔𝑜𝑠, en Australie, étaient des chiens ou une espèce à part. En 2020, la question est tranchée : le dingo est un 𝑐𝑎𝑛𝑖𝑠 𝑓𝑎𝑚𝑖𝑙𝑖𝑎𝑟𝑖𝑠 , chien domestique retourné à la vie sauvage…. Quel est l’enjeu de ce conflit taxonomique ? C’est un enjeu de vie ou de mort car le signifiant a bel et bien des effets réels. En effet, si les dingos sont une espèce à part entière, alors cette espèce est en voie de disparition et il y a donc lieu de les protéger malgré sa dangerosité. Mais si les dingos sont des chiens comme les autres ( c’est ce qui a été conclu !), il faut les éliminer car ils sont un danger pour l’homme. Concernant l’autisme, les enjeux diagnostiques sont tout aussi importants. Si l’autisme est une maladie psychiatrique comme la schizophrénie, alors sa prise en charge est psychiatrique et les places d’accueil sont, par conséquent, dans les services psychiatriques, comme cela fut longtemps le cas en France. Mais si l’autisme est reconnu comme une entité à part entière, détachée de la schizophrénie, s’il est génétique, neurologique, et qu’il est le résultat d’une atteinte corporelle irréversible, il n’est pas associé à la subjectivité de la famille, ce qui la libère de la culpabilité d’une part et d’autre part, il donne accès aux soins que la société réserve aux personnes porteuses de handicap et des places s’ouvrent dans des institutions pour personnes en situation de handicap. On comprend l’enjeu vital qui a rendu cette bataille diagnostique acharnée ! E. Laurent fait remarquer dans 𝐿𝑎 𝑏𝑎𝑡𝑎𝑖𝑙𝑙𝑒 𝑑𝑒 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑖𝑠𝑚𝑒, 𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑓𝑎𝑖𝑠𝑜𝑛𝑠 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑖𝑒 𝑑’𝑢𝑛𝑒 𝑔𝑒́𝑛𝑒́𝑟𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑝𝑠𝑦𝑐ℎ𝑎𝑛𝑎𝑙𝑦𝑠𝑡𝑒𝑠, ℎ𝑒𝑢𝑟𝑒𝑢𝑠𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒́𝑙𝑖𝑣𝑟𝑒́𝑠 𝑑𝑒 𝑙’ℎ𝑦𝑝𝑜𝑡ℎ𝑒̀𝑠𝑒 𝑎𝑏𝑠𝑢𝑟𝑑𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑎𝑢𝑠𝑒 𝑑𝑒 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑓𝑎𝑢𝑡𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑎𝑟𝑒𝑛𝑡𝑠, 𝑒𝑡 𝑠𝑝𝑒́𝑐𝑖𝑎𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑚𝑒̀𝑟𝑒𝑠. Il ajoute plus loin 𝑞𝑢’𝑢𝑛 𝑠𝑢𝑗𝑒𝑡 𝑛𝑒 𝑐𝑒𝑠𝑠𝑒 𝑝𝑎𝑠 𝑑’𝑒̂𝑡𝑟𝑒 𝑢𝑛 𝑠𝑢𝑗𝑒𝑡, 𝑚𝑒̂𝑚𝑒 𝑠𝑖 𝑠𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑟𝑝𝑠 𝑒𝑠𝑡 ℎ𝑎𝑛𝑑𝑖𝑐𝑎𝑝𝑒́. Qu’il y ait du biologique en jeu n’exclut pas la particularité qui se passe de la constitution du sujet, comme être parlant. »
« Par conséquent, y a-t-il à poser un diagnostic pour le psychanalyste ? En psychiatrie, l’intérêt du diagnostic est clairement lié à la question du traitement médicamenteux, d’où l’organisation des DSM consécutifs, guides de prescriptions. En psychanalyse, le diagnostic a un tout autre intérêt. Il permet de cerner dans quel monde de langage on se trouve, comment fonctionne la langue du sujet et cerner son rapport à l’inconscient. […] L’importance de préciser le fonctionnement structural de la langue du sujet se situe dans l’outil de traitement psychanalytique qui est l’𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑝𝑟𝑒́𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛. Autrement dit, comment parle-t-on au sujet que nous accompagnons sur le chemin de sa subjectivité ? Il est important de connaître le lieu duquel nous parlons, celui qu’occupe le sujet, celui auquel il nous place et à partir duquel nos interventions porterons. Donc, au-delà du 𝑑𝑖𝑎𝑔𝑛𝑜𝑠𝑡𝑖𝑐 𝑑𝑒 𝑠𝑡𝑟𝑢𝑐𝑡𝑢𝑟𝑒, il y a le 𝑑𝑖𝑎𝑔𝑛𝑜𝑠𝑡𝑖𝑐 𝑠𝑖𝑛𝑔𝑢𝑙𝑖𝑒𝑟.
« Robert Lefort crée en 1969, avec Maud Mannoni, l’Ecole expérimentale de Bonneuil, constituée sur le modèle de l’institution éclatée, suivant les principes de la psychothérapie institutionnelle. Plutôt que de mettre l’accent sur l’institution comme garante de la greffe d’un ordre symbolique par ses règles, ses régularités, son rappel de la loi, il s’agissait de faire fond sur l’événement imprévu, contingent, hors normes.[…] Lacan assurait la supervision du petit Robert que Rosine Lefort suivait et il lui a demandé d’en rendre compte lors de son Séminaire Livre I car ce cas met en lumière ce qui se produit dans la cure lorsqu’elle est orientée par le symbolique auquel le sujet a accès dans un registre plus ou moins halluciné. Lacan qualifie le signifiant “loup” du petit Robert de surmoi, de trognon de la parole, de bout de réel. Le sujet peut être le loup mais le loup peut aussi être n’importe quoi, en tant que ça peut être nommé. C’est au fond l’état nodal de la parole. Le moi du petit Robert est complètement chaotique, la parole est arrêtée mais c’est à partir de ce signifiant “loup” qu’il pourra prendre sa place et se construire. Le “loup” comme acte de parole n’est pas ici articulé à l’échange ; il est l’effet d’une jaculation première sur le corps du sujet. C'est la première version de ce qui donnera le 𝑆1, 𝑙𝑒 𝑠𝑖𝑔𝑛𝑖𝑓𝑖𝑎𝑛𝑡 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑠𝑒𝑢𝑙.»
K.L. a ensuite effectué une étude détaillée des différences de conception de J.C. Maleval et d’E. Laurent à propos de l’autisme. Elle a finalement proposé deux 𝑠𝑐ℎ𝑒́𝑚𝑎𝑠 𝐿 (et deux nœuds borroméens) pour distinguer la schizophrénie de l’autisme (cf. ci-dessous).
*Dans la 𝑠𝑐ℎ𝑖𝑧𝑜𝑝ℎ𝑟𝑒́𝑛𝑖𝑒 (1er schéma), l’Autre, affecté d’une forclusion du Nom-du-Père, n’est pas solide, n’a pas la loi mais est présent néanmoins car il vient nommer le sujet. La flèche qui part de l’Autre vers le “Es”(le ça, point de Réel, lieu des pulsions) lui donne un nom. Dans la schizophrénie, cela se constate via la voix : la plupart du temps, des mots injurieux viennent nommer le sujet en direct du grand Autre. Le grand Autre ne nomme pas que le lieu pulsionnel mais aussi l’image dans le miroir, le petit a. Dans la schizophrénie, l’axe imaginaire (a-a’) ne tient pas bien et ne fait dès lors pas obstacle aux ravages de la voix. C’est pour cette raison qu’il est ici représenté par des vaguelettes. L’axe imaginaire n’est pas suffisamment solide pour faire obstacle au Surmoi localisé au lieu de l’Autre. Le moi n’est pas constitué. Ce qui permet de comprendre le nœud borroméen où le rond du Réel (lieu pulsionnel) et le rond du Symbolique (grand A) sont l’un sur l’autre, et où l’imaginaire est un peu présent mais ne noue rien.
*Dans 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑖𝑠𝑚𝑒, (2ième schéma) il n’y a pas du tout d’axe imaginaire (a-a’), pas même sous forme de vaguelettes. E. Laurent le dit bien : 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑖𝑠𝑡𝑒 𝑑𝑜𝑖𝑡 𝑠𝑒 𝑑𝑒́𝑏𝑟𝑜𝑢𝑖𝑙𝑙𝑒𝑟 𝑠𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑡𝑟𝑢𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑖𝑚𝑎𝑔𝑖𝑛𝑎𝑖𝑟𝑒, ce qui rend son espace subjectif tout à fait difficile à appréhender. A la place du “Es”, K.L. a dessiné un bonhomme avec un rond, manière avec laquelle une résidente des Ateliers du 94 se représente. Puisqu’il n’y a pas du tout de recours à l’imaginaire, la force des injonctions de l’Autre est encore plus terrible et l’autiste doit s’en défendre en les retournant au grand Autre et en se carapaçant. Le circuit qui passe par les objets (cf. pointillés) est ce qui peut venir à la place de l’axe imaginaire qui fait défaut. Comme nœud borroméen, il n’y a que du Réel et du Symbolique, quasiment l’un sur l’autre car le 𝑅𝑒́𝑒𝑙 𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑒 𝑆𝑦𝑚𝑏𝑜𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒 au niveau de l’autisme et l’imaginaire est représenté par un petit fil qui ne fait pas rond, ne noue presque rien.
Extraits épinglés par Sophie Boucquey, participante à la Section Clinique de Bruxelles, avec la précieuse contribution de Katty Langelez.