17/02/2026
« Il m’arrive en effet d’avoir des contrôles à faire, que quelqu’un qui s’essaye à pratiquer la psychanalyse vienne me parler de son exercice, des problèmes que cet exercice fait lever en lui. Ce que j’essaye d’introduire, d’insinuer dans sa manière – tout en la respectant dans sa singularité, le praticien aussi a droit à la singularité – ce que j’essaye d’y insinuer c’est le point de vue du singulier. Bien sûr, à l’occasion, j’accepte le problème posé en termes de classes diagnostiques, mais toujours en tentant de le désamorcer dans ce qu’il a de trop insistant, pour faire prévaloir ce que je crois plus proprement psychanalytique : le point de vue anti-diagnostique. Le diagnostic viendra de surcroît ». (Miller, 2008, Choses de finesse)
Jacques Alain Miller parle du particulier et du singulier. Alors, comment définir le particulier à partir de ce que nous enseigne Jacques Lacan ?
Alexandre Stevens (la petite girafe n°19) notait qu’une institution de notre champ n’a pas à répondre à l’idéal du « pour tous », à l’idéal de démocratie. Une institution a à s’orienter de quelque chose d’autre que ce « pour tous », de cet universel qui se trouve au fondement de la démocratie. Alors que serait ce quelque chose d’autre ? Serait-ce le particulier ? Mais qu’est-ce que le particulier ? Comment le définir ? Peut-on faire l’équivalence entre particulier et différence ? Jacques-Alain Miller nous aide à clarifier les concepts. Il dit que « le particulier permet de former des classes cliniques ». Ce sont ces classes qui permettent de distinguer un sujet névrosé d’un sujet psychotique, un paranoïaque d’un schizophrène, un sujet hystérique d’un sujet obsessionnel. Ainsi, le symptôme dans sa définition classique, concerne d’une certaine manière, toujours quelque chose de général. Il est porté à son comble dans ce qui est appelé « un diagnostic ». Bien sûr, une certaine homogénéité est retrouvée dans les ensembles ainsi définis mais une difficulté, pourtant, surgit dans cette logique de classement.
Pour illustrer cela, Bruno de Halleux propose de se pencher sur le manuel du DSM. En effet, dans cet ouvrage il y a une rubrique puis une sous-rubrique qui indique qu’il y a un reste. Il y a quelque chose dans la rubrique épinglée qui échappe toujours à la rubrique. Ainsi, l’ensemble des parties de toutes les classes ne couvre jamais l’entièreté du réel de la clinique. Le particulier est donc d’une certaine façon, le fait de distinguer la partie d’un tout.
Ce qu’il se passe en France aujourd’hui autour de la place de la psychanalyse dans le champ du soin illustre bien la difficulté d’inclure ce qui échappe à toute volonté diagnostique. Dès lors, ceci nous fait apercevoir combien toute particularisation, si fine soit elle, risque de manquer toujours ce reste, ce quelque chose qui ne se range pas dans les particularités définies, ce reste qui s’en exclut à chaque fois. Il faut donc tirer la conclusion que le particulier ne suffit pas à rendre compte d’une clinique quelle qu’elle soit. Le particulier ne résorbe pas tout de la clinique, il y a toujours un reste. Pour tout parlêtre, il subsiste toujours quelque chose qui résiste, qui ne s’inclut pas dans le diagnostic, aussi fin soit-il. Le signifiant, aussi étendu soit-il, ne résorbera jamais de façon complète le réel comme tel. C’est pour cela que Lacan a inventé une façon d’épingler cette part non symbolisable par le signifiant qu’il a appelé « l’objet a ».
Le particulier, un fois qu’il est défini, a besoin d’être déplié. Il y a une part de ce particulier qui est universel et une autre part qui fait obstacle. Il faut donc ajouter, au particulier, un autre concept pour rattraper ce qui ne cesse d’échapper à tout effort de catégorisation diagnostique. Mais quel est donc cet autre concept ? Lacan amène alors un nouveau signifiant qu’il appelle « le singulier » et marque une distinction entre le singulier et particulier. Alors qu’est-ce que le singulier ? Lacan le définit comme « ce qu’il y a de plus unique dans chaque individu ». Il l’écrit au registre de « l’Un », de « l’Un tout seul ». Il définit le singulier comme « ce qu’il y a du plus intime d’un parlêtre ». C’est un point d’absolu. De fait, lorsque l’on parle de relatif il y en a au moins une chose par rapport à une autre. Alors que le singulier, lui, est un point d’absolu. C’est une marque qu’il va nommer « le sinthome » (dans son tout dernier enseignement). Alors, le «sinthome » comment le définir ? Il ne se définit pas. Pourquoi ? C’est une raison qui tient au signifiant lui-même. Dès lors que l’on définit le signifiant, il est universalisé, classé, rangé. Il y a utilisation d’un deuxième signifiant pour le définir et donc nous ne sommes plus dans « l’Un tout seul ». Lorsque l’on définit un concept, une fois classé, une fois rangé, il peut être rangé dans une liste de concepts. Alors que le sinthome est le singulier par excellence, autrement dit, il est inclassable. Il incarne ce qu’il y a de plus singulier dans chaque individu, soit ce qui fait l’ombilic du parlêtre, ce qui n’est pas en lien avec l’Autre, ce qui reste hors sens. C’est une marque, une griffe, un reste qui ne va jamais se résorber par le symbolique, par le sens, par la significantisation, par l’interprétation, par le déchiffrement.
Jacques-Alain Miller dit que « le sinthome est le singulier comme tel, c’est une catégorie logique mais aussi aux limites de la logique, le singulier ne ressemble à rien. Il existe ou encore il ek-siste à la ressemblance, il est hors de ce qui est commun, parce que le langage ne dit que ce qui est commun ».
Ainsi, le singulier contrarie la question du diagnostic. Jacques-Alain Miller ajoute à ce propos « ce qui fait l’embarras du clinicien dans le contrôle, c’est souvent la question principale qu’on amène : s’agit-il d’une psychose ou d’une névrose ? Le sujet est-il plutôt obsessionnel ou hystérique ? Cette hystérie est-elle en réalité une psychose ? L’intelligence du praticien se laisse solliciter par le souci de répartir et d’assigner le patient à une classe ou à une autre. Ça se constate. Cette inquiétude-là est d’ailleurs très difficile à déplacer chez le praticien. Difficile de lui apporter la paix que peut faire régner le point de vue du singulier, en tant qu’il comporte un laisser-être : laissez être celui qui se confie à vous, laissez-le être dans sa singularité. » (Choses de finesse, 2008)
Ce reste, cette marque initiale, ce point d’incomparable propre au singulier est inassimilable à l’autre, jamais ce reste ne trouvera à s’inclure dans une organisation symbolique, quelle qu’elle soit.
Epinglage effectué par Lorraine de Montjoye, participante à la Section clinique de Bruxelles et relu par Bruno de Halleux.