28/05/2024
« LA NÉVROSE selon Jung est, à chaque époque, intimement liée aux problèmes du temps. Elle représente, en somme, un essai malencontreux de l’individu pour résoudre en son sein le problème général. La névrose, c’est la désunion existentielle en soi-même. Chez la plupart, le motif du désaccord est que le conscient voudrait rester fidèle à son idéal moral, alors que l’inconscient tend vers son idéal immoral (« immoral » selon la conception actuellement régnante), le conscient s’efforçant de le nier. Les sujets qui souffrent d’une névrose de cette sorte sont des sujets qui voudraient être plus corrects, plus adaptés qu’ils ne le sont à leurs vies.
Mais, le conflit peut aussi se présenter en sens contraire : il est des êtres qui, en apparence, sont bien peu convenables et qui ne se font pas la moindre violence ; cela n’est au fond que la pose d’un pauvre pécheur, car leur côté moral gît dans leurs arrières-plans, tombé dans l’inconscient aussi bien qu’avait été tout à l’heure refoulée chez l’homme vertueux la nature impudique. »
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« Le névrosé sent vivre en lui l’âme d’un enfant qui supporte mal les restrictions dont le sens lui échappe et que, partant, il ressent comme arbitraires. Il cherche bien, il est vrai, à faire sienne la morale régnante, mais cela l’achemine vers une désunion et, en quelque sorte, vers une guerre civile avec lui-même ; car il veut à la fois d’une part se libérer, et d’autre part s’opprimer ; c’est précisément cette lutte intestine qu’on appelle névrose. Si ce conflit était nettement conscient dans toutes ses composantes, il n’en résulterait sans doute pas de symptômes névrotiques. Ceux-ci ne prennent naissance que lorsque le sujet ne parvient pas à voir l’autre côté de son être et l’urgence des problèmes qu’il entraîne. Ce n’est qu’à cette condition, semble-t-il, que se constitue le symptôme, qui est comme une expression du côté méconnu de l’âme humaine. »
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« si nous ne faisons pas entrer ce côté négatif de notre nature dans l’ensemble, nous ne sommes pas complets : si nous nions ce corps nous ne sommes plus des êtres à trois dimensions, mais des êtres aplatis et qui ont perdu leur essence. […] S’allier à cette ombre, cela revient à accepter l’instinct et à accepter aussi ses dynamismes gigantesques, qui menacent à l’arrière-plan. »
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« On peut prétendre à bon droit que l’acquisition du raisonnable a été la plus grande conquête de l’humanité. Mais rien ne dit qu’il doive nécessairement continuer à en être ainsi, ou, qu’en fait, cela continuera ainsi. La terrible catastrophe de la première guerre mondiale a porté un coup terrible aux défenseurs, même les plus optimistes, de la culture rationnelle. »
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« L’idée d’un être divin, tout-puissant, est partout répandue, sinon consciemment, du moins de façon inconsciente, car cette idée constitue un archétype. […] C’est pourquoi je crois qu’il est plus sage de reconnaître consciemment l’idée de Dieu ; à son défaut, c’est tout simplement quelque chose d’autre qui se trouve déifié, et, en général, quelque chose de très insuffisant et de très bête, à la mesure de ce que peut élaborer une conscience prétentieuse et dûment « éclairée ». »
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« Si belle et si parfaite que l’homme puisse trouver sa raison, il peut être tout aussi sûr qu’elle ne constitue en tout cas qu’une des fonctions intellectuelles possibles et qu’elle ne cadre qu’avec l’aspect des phénomènes qui lui correspond. Or, cet irrationnel est également une fonction psychologique, à savoir l’inconscient collectif, alors que la raison est essentiellement liée à la conscience.
Le conscient a besoin de raison, pour découvrir d’abord un ordre dans le chaos des cas individuels désordonnés qui peuplent l’univers et pour ensuite créer cet ordre, créer une coordination au moins dans les domaines humains. Nous avons une tendance louable et utile à exterminer, dans toute la mesure possible, en nous et hors de nous, le chaos de l’irrationnel. En apparence, on a poussé fort loin cette façon de procéder.
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« l’attitude rationnelle civilisée aboutit nécessairement à son contraire, c’est-à-dire à la dévastation irrationnelle de la civilisation. En fait on n’a pas le droit de s’identifier avec la raison elle-même ; car l’homme n’est pas seulement raisonnable ; il ne peut pas l’être et ne le sera jamais. Tous les maîtres d’école de la civilisation devraient en prendre bonne note. L’irrationnel ne doit et ne peut être exterminé. Les dieux ne peuvent et ne doivent pas mourir. »
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« Ce n’est qu’à l’époque dites « des Lumières » que l’on s’aperçut que les dieux n’existaient pas en réalité et qu’ils n’étaient que des projections ; par cela même leur règne était fini. Mais la fonction psychique qui leur correspondait n’était nullement abolie pour autant : elle devint l’apanage de l’inconscient et, après cette transformation, les hommes, eux, se trouvèrent empoisonnés par un excès de libido qui, auparavant, était investie et employée dans le culte des images divines. La dépréciation et le refoulement d’une fonction aussi importante que le sentiment religieux ont naturellement des conséquences notables pour la psychologie de l’individu : le reflux de cette libido renforce dès lors l’inconscient dans des proportions énormes, de sorte qu’il commence à exercer une action puissante, une influence excessive sur le conscient, par l’activation de ses contenus collectifs archaïques.
Rappelons d’ailleurs que le « siècle des Lumières » se termina par les massacres de la Révolution française. Actuellement encore, nous assistons à cette révolte des forces destructives de l’âme collective. Le résultat en a été un massacre général tel qu’on n’en avait jamais vu. C’est précisément ce que recherchait l’inconscient. Sa position avait été, au préalable, démesurément renforcée par le rationalisme de la vie moderne, rationalisme qui dépréciait surtout ce qui était irrationnel et qui par là replongeait, refoulait dans l’inconscient la fonction de l’irrationnel.
Mais, une fois cette fonction passée dans l’inconscient, elle exerce de là une influence dévastatrice et incoercible ; elle agit comme une maladie incurable dont le foyer ne peut être extirpé parce qu’il demeure invisible. Dès lors, l’individu – et avec lui le peuple tout entier – est astreint, de façon contraignante, à vivre l’irrationnel, à le vivre de telle sorte qu’il va devoir utiliser son idéalisme le plus pur et ses dons les plus subtiles pour réaliser selon une formule aussi parfaite que possible les folies de l’irrationnel. »
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« Il n’est qu’une possibilité : reconnaître l’irrationnel comme une fonction psychique qui, puisqu’elle existe toujours, doit être nécessaire ; et considérer ses contenus, non pas comme des réalités concrètes (ce serait faire un pas en arrière !) mais comme des réalités psychiques, car il s’agit de données efficientes, donc de choses réelles. »
In - Psychologie de l’inconscient,
Carl Gustav Jung
Image : Octavio Ocampo. "VISIONS DE QUICHOTTE. (1989)"