18/05/2026
6h47.
Cuisine de Mme Ginette.
Le café chauffe doucement. La biscotte croustille. La télé tourne déjà sur une chaîne info avec un bandeau rouge catastrophe édition collector.
Et là…
Mme Ginette lève les yeux vers moi avec un air grave.
Très grave.
— “T’as vu Tof… ils parlent de "l’handavirus des ânes"…”
Silence.
Je reste immobile avec mon tensiomètre dans la main.
Parce qu’il y a une microseconde… où mon cerveau entend réellement :
“Le virus… des ânes.”
Déjà rien que le nom… on dirait une maladie inventée après trois Ricard et une réunion de crise sur Zoom.
😐
Et honnêtement… avec les dernières années qu’on a vécues… plus rien ne me surprend vraiment.
Je regarde la télé.
Experts. Graphiques. Courbes. Ministre en direct.
La totale.
Puis arrive LA phrase.
La phrase qui donne immédiatement des flashbacks à tous les soignants de France.
— “Nous avons suffisamment de stocks pour tenir trois mois.”
Trois mois.
Magnifique.
La même ambiance que :
— “Le navire est parfaitement insubmersible.” — “Le Titanic ? Aucun souci.” — “Cette prise multiple supportera largement le chauffage.”
😌
Et là… tu sens le TSPT administratif des soignants remonter doucement par les cervicales.
Parce qu’on connaît le scénario.
Au début :
— “Tout est sous contrôle.”
Puis :
— “Les recommandations évoluent.”
Puis :
— “Les professionnels de santé doivent faire preuve d’adaptation.”
Traduction française officielle :
— “Débrouillez-vous avec trois masques, une boîte de gants périmée, un sac poubelle comme blouse et votre force mentale.”
😌
Et pendant ce temps…
Les IDEL repartent sur les routes.
Masque sur le nez. Gel hydroalcoolique dans une poche. Lecteur Vitale qui bippe comme un Tamagotchi sous tension. Et probablement bientôt un nouveau protocole CPAM de 47 pages intitulé :
“Comment réaliser 14 soins techniques en zone infectieuse tout en restant rentable avec une augmentation de 30 centimes.”
Parce qu’au fond… qu’est-ce qui a réellement changé depuis 2020 ?
Les patients ? Plus lourds. Plus techniques. Plus précaires.
Les soins ? Toujours plus lourds.
Les responsabilités ? Version premium XXL.
La paperasse ? Elle se reproduit plus vite que le virus.
Le carburant ? On dirait du parfum de luxe.
Les contrôles CPAM ? Maintenant on dirait des enquêtes Netflix.
Et après toutes ces années…
La grande revalorisation historique des infirmiers libéraux :
🥁
30 centimes.
Trente.
Centimes.
Étalé sur 2 ans...
Même le caddie du supermarché demande plus d’investissement personnel.
😌
Puis Mme Ginette me regarde.
— “Enfin bon… heureusement qu’on vous a.”
Je souris doucement.
Parce qu’en vrai… on sait très bien comment ça va finir.
À 20h.
Avec des gens aux fenêtres. Des casseroles. Des applaudissements.
😌
Alors je vous en supplie… gardez vos casseroles.
Car je vais être honnête.
Si demain il y a une nouvelle alerte sanitaire… je ne suis même plus certain de pouvoir refaire ce qu’on a fait en 2020.
Pas parce qu’on ne sait pas travailler. Pas parce qu’on ne veut pas aider. Pas parce qu’on serait devenus “moins soignants”.
Mais parce qu’il y a des cicatrices invisibles que personne n’a vraiment regardées.
2020…
On a tout donné.
Corps. Âme. Temps. Famille. Santé mentale.
On sortait bo**er pendant que le pays était enfermé. Routes vides. Villes silencieuses. Patients terrorisés. Téléphones qui sonnaient sans arrêt.
Et nous au milieu.
À improviser chaque journée comme des pompiers dans un bâtiment qui brûle.
Un jour fallait tester. Le lendemain vacciner. Puis rassurer. Puis faire des tournées Covid. Puis travailler au vaccinodrome. Puis refaire des tests toute la journée. Puis réorganiser les cabinets. Puis comprendre des protocoles qui changeaient plus vite qu’une météo en montagne.
— “Masque obligatoire.” — “Non finalement…” — “Oui mais FFP2 dans certains cas.” — “Isolement 7 jours.” — “Non 5.” — “Enfin sauf si…”
Même les virus ne savaient plus où ils habitaient.
😌
Et malgré ça…
On était là.
Fatigués mais là. Stressés mais là. Parfois mal protégés… mais là quand même.
Parce qu’on croyait sincèrement servir à quelque chose. Parce qu’on pensait qu’après ça… peut-être… les choses changeraient enfin.
Le regard. La reconnaissance. Les moyens. Le respect.
Puis la tempête s’est calmée.
Et progressivement…
Les héros sont redevenus des coûts. Les indispensables sont redevenus des charges. Les soignants sont redevenus des suspects administratifs.
Retour des contrôles. Retour des indus. Retour des courriers menaçants. Retour de cette sensation permanente d’être regardés comme des fraudeurs potentiels avant même d’être considérés comme des professionnels.
Comme si toutes ces heures… toutes ces vaccinations… tous ces week-ends… toutes ces prises de risques… avaient été rangées dans un vieux carton “merci, au revoir”.
😌
Le plus dur finalement… ce n’est peut-être pas la fatigue.
C’est la désillusion.
Parce qu’en 2020… beaucoup de soignants ont découvert leurs limites physiques.
Mais après 2020… beaucoup ont découvert leurs limites émotionnelles.
Et ça… ça laisse un goût étrange.
Celui d’avoir traversé une guerre sanitaire… pour revenir ensuite remplir des justificatifs afin de prouver qu’on mérite 30 centimes de plus.
🚑🩺