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Psychosexotraumatologie - Auto-Hypnose, Mouvement et Conscience

29/05/2026

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

Quand le miroir conjugal se brise
Demande d’amour, dette narcissique et impossibilité d’être comblé par l’autre

Quand le miroir conjugal se brise, ce n’est pas seulement le couple qui se fissure ; c’est parfois l’ancien enfant en soi qui revient demander à être vu.

I. Quand la séparation révèle autre chose que la fin de l’amour

Dans certains couples, la séparation ne vient pas seulement sanctionner la fin de l’amour.

Elle révèle parfois l’échec d’une fonction beaucoup plus profonde : celle du miroir conjugal.

Le partenaire n’est plus seulement celui avec qui l’on partage une vie, une maison, des habitudes, des projets. Il a longtemps été celui qui devait confirmer l’existence de l’autre, lui renvoyer une image suffisamment aimable, suffisamment vivante, suffisamment stable.

Mais lorsque cette fonction se dérègle, le partenaire cesse d’être un appui narcissique. Il devient au contraire celui qui trouble, qui conteste, qui fragilise, ou qui ne reflète plus l’image attendue.

Alors le couple ne souffre pas seulement d’un désamour.

Il souffre d’une défaillance du reflet.

L’un demande à l’autre :
« Dis-moi que j’existe. Dis-moi que je vaux. Dis-moi que je suis encore désirable, regardable, légitime. »

Mais l’autre ne répond pas comme il faudrait. Ou bien il répond mal. Ou bien il répond avec ses propres failles, ses propres hésitations, ses propres besoins.

Et là commence parfois une violence silencieuse.

II. Le partenaire comme miroir narcissique

Dans la vie amoureuse, le partenaire occupe toujours, en partie, une fonction de miroir narcissique.

Ce n’est pas pathologique en soi.

Aimer, c’est aussi être reconnu dans le regard de l’autre. C’est sentir que notre présence compte, que notre parole a du poids, que notre corps reste regardé, que notre existence fait différence dans le monde de quelqu’un.

Le couple ne se nourrit pas seulement de désir sexuel ou d’organisation quotidienne. Il se nourrit aussi de cette confirmation subtile :
« Tu es là pour moi. Je te vois. Tu comptes. »

Être aimé, c’est parfois se sentir rassemblé dans le regard de l’autre.

Mais cette fonction devient fragile lorsque l’un des partenaires attend du couple une réparation narcissique totale.

L’autre n’est plus seulement aimé. Il devient celui qui doit combler une faille ancienne, réparer un manque de confiance, soutenir une image de soi vacillante, donner une sécurité intérieure que le sujet ne parvient pas à construire seul.

Le couple devient alors très lourd.

Il ne s’agit plus seulement d’aimer.

Il s’agit de porter l’existence narcissique de l’autre.

III. La demande d’amour qui n’en finit pas

Certaines plaintes conjugales disent moins :
« Tu ne m’aimes plus »
que :
« Tu ne me confirmes pas comme je voudrais être confirmée. »

L’autre est alors sommé de devenir un miroir parfait.

Il devrait comprendre sans qu’on lui dise.
Soutenir sans jamais faillir.
Rassurer sans se lasser.
Admirer sans être sollicité.
Deviner les besoins avant même qu’ils soient formulés.

Cette demande peut devenir immense, parce qu’elle ne s’adresse pas seulement au conjoint réel. Elle s’adresse à des blessures beaucoup plus anciennes.

Derrière la demande adressée au partenaire, il y a parfois l’enfant qui n’a pas été suffisamment vu, la femme ou l’homme qui ne s’est jamais senti assez reconnu, le sujet qui attend encore qu’un autre vienne lui dire enfin :
« Tu es assez. »

Mais aucun conjoint ne peut durablement occuper cette place sans s’épuiser.

Car l’amour peut soutenir.
Il peut reconnaître.
Il peut sécuriser.
Mais il ne peut pas remplacer entièrement le travail interne de construction narcissique.

IV. Sécuriser l’autre est aussi un acte d’amour

Il serait toutefois trop simple de dire que celui qui demande trop est seul responsable.

Dans un couple vivant, sécuriser l’autre fait aussi partie de l’amour.

L’amour n’est pas seulement passion, admiration ou intensité. Il est aussi capacité à offrir une forme de fiabilité.

Dire à l’autre :
« Je suis là. Je te prends en compte. Ton inquiétude ne m’est pas indifférente. Je ne me moque pas de ce qui te fragilise »
peut constituer un acte amoureux essentiel.

Certains partenaires ont besoin d’être rassurés non par caprice, mais parce que leur histoire les a rendus vulnérables à l’abandon, au doute, à l’effacement.

Le problème commence lorsque la demande de sécurité devient impossible à satisfaire.

Lorsque chaque geste de l’autre est jugé insuffisant.
Lorsque chaque effort est annulé.
Lorsque toute présence est dévalorisée dès qu’elle ne comble pas totalement.

Alors le partenaire peut avoir le sentiment de donner sans jamais atteindre l’autre.

Il sécurise, mais cela ne suffit pas.
Il soutient, mais cela ne suffit pas.
Il reste, mais cela ne suffit pas.

Comme si la phrase inconsciente devenait :
« Tu peux bien m’aimer, tu ne me combleras jamais. »

V. Dévaloriser l’apport de l’autre pour ne pas reconnaître sa dépendance

Dans certains couples, l’un des partenaires semble ne jamais pouvoir reconnaître ce que l’autre apporte.

Il le minimise.
Il le conteste.
Il le rend insuffisant.
Il y glisse du doute.
Il rit lorsque l’autre parle de lui.
Il déplace la scène pour empêcher que le récit de l’autre prenne consistance.

Mais cette dévalorisation peut avoir une fonction défensive.

Reconnaître l’apport de l’autre, ce serait aussi reconnaître sa propre dépendance.

Dire :
« Tu m’as aidée. Tu m’as soutenue. Tu as été important pour moi »
peut devenir psychiquement menaçant pour un sujet qui lutte contre un sentiment de dette ou de fragilité narcissique.

Alors, pour ne pas se sentir redevable, il attaque ce qu’il reçoit.

Il transforme l’aide en insuffisance.
Le soutien en contrôle.
La présence en défaut.
La sécurité en déception.

Ce mouvement est très douloureux pour le partenaire, car il a le sentiment que rien de ce qu’il donne ne peut être accueilli comme tel.

Son amour ne parvient jamais à devenir un don reconnu.

Il est immédiatement disqualifié.

VI. Le rire qui fissure le miroir

Dans certaines séances de couple, un détail frappe : le rire.

Un partenaire tente de parler de lui, de son vécu, de sa perception des choses, et l’autre rit.

Ce rire peut paraître léger, presque anodin. Mais cliniquement, il peut avoir une fonction très destructrice.

Il vient désorganiser la parole de l’autre.
Il introduit du doute.
Il suggère :
« Tu te racontes mal. Tu te prends trop au sérieux. Ce que tu dis de toi n’est pas fiable. »

Le rire devient alors une manière de prendre le pouvoir sur le récit de l’autre.

Celui qui parle perd pied. Il nuance, se corrige, hésite, se défend. Il ne sait plus très bien s’il a le droit d’affirmer ce qu’il ressent.

Le miroir conjugal se brise à cet endroit.

Car le partenaire n’est plus celui devant qui l’on peut déposer une parole.

Il devient celui qui la fissure avant même qu’elle puisse se former.

VII. Le miroir impossible

Dans ces couples, chacun peut finir par échouer dans la fonction qu’il attend de l’autre.

Elle cherche un miroir qui la confirme, mais elle attaque ce miroir dès qu’il ne reflète pas exactement l’image attendue.

Lui voudrait peut-être être reconnu dans son récit, mais il vacille dès qu’il est contesté.

Elle se plaint de ne pas être assez portée.
Lui se sent invalidé.
Elle doute de lui.
Il doute alors de lui-même.
Son doute confirme à ses yeux qu’il n’est pas assez solide.
Et elle redouble la plainte.

Le couple entre dans une boucle narcissique extrêmement douloureuse.

Plus elle cherche une confirmation, plus elle attaque ce qui pourrait la soutenir.
Plus il est attaqué, plus il devient fragile dans sa présence.
Plus il devient fragile, plus elle se sent abandonnée par un miroir insuffisant.

Chacun devient alors pour l’autre la preuve de ce qui manque.

VIII. La dette dans le lien

La question de la dette est souvent centrale.

Lorsqu’un partenaire dépend financièrement, socialement ou matériellement de l’autre, cette dépendance peut être difficile à psychiser.

Celui qui reçoit peut se sentir inférieur, redevable, ou menacé dans son narcissisme. Il peut alors chercher à rééquilibrer la relation par un autre pouvoir.

Par exemple, devenir celui qui sait pour l’autre.
Celui qui surveille sa santé.
Celui qui interprète ses failles.
Celui qui juge ses fragilités.
Celui qui dit :
« Tu as besoin de moi aussi. »

La dette matérielle se transforme alors en pouvoir psychique.

Le soin peut devenir une manière de reprendre une place.

Ce n’est pas nécessairement conscient. Ce peut même être vécu comme une attention sincère. Mais dans le lien, cela produit parfois une inversion : celui qui dépend matériellement devient gardien du corps ou de la santé de l’autre, et retrouve ainsi une position de maîtrise.

IX. La plainte comme refus d’être comblée

Il arrive que la plainte conjugale ne cherche pas réellement une solution.

Elle cherche à maintenir l’autre dans une position d’insuffisance.

La plainte dit :
« Tu ne me donnes pas assez. »

Mais elle peut aussi dire plus secrètement :
« Je ne veux pas reconnaître ce que tu donnes, car cela me rendrait dépendante de toi. »

Dans ce cas, aucune réponse ne convient vraiment.

Si l’autre se rapproche, il envahit.
S’il s’éloigne, il abandonne.
S’il rassure, il ne rassure pas assez.
S’il se défend, il confirme qu’il n’écoute pas.

La plainte devient alors un dispositif de maintien du lien autant qu’un dispositif d’attaque.

Elle permet de rester attaché à l’autre tout en le maintenant en défaut.

C’est là toute sa puissance paradoxale : elle conserve le lien en le rendant impossible.

X. Le regard archaïque de la mère

Derrière cette demande adressée au partenaire, il y a parfois une demande beaucoup plus ancienne.

Le conjoint est appelé à occuper une place impossible : celle du premier regard qui aurait dû attester l’existence du sujet.

Ce regard archaïque est souvent celui de la mère, ou de la première figure de soin. Un regard qui devait dire sans mots :
« Tu es là. Tu comptes. Je te vois. Tu es recevable dans le monde. »

Lorsque ce regard a manqué, lorsqu’il a été froid, instable, intrusif, jugeant ou insuffisamment accordé, le sujet peut chercher plus t**d dans le couple une réparation de cette faille première.

Il ne demande pas seulement à être aimé.

Il demande à être enfin fondé dans le regard de l’autre.

Mais cette demande est immense.

Car le partenaire amoureux, même aimant, ne peut pas redevenir la mère archaïque. Il ne peut pas rejouer indéfiniment la scène première de reconnaissance. Il ne peut pas garantir à l’autre une existence débarrassée de toute faille.

Alors la déception revient.

Le conjoint devient coupable de ne pas donner ce qui, peut-être, avait manqué bien avant lui.

Et le couple se retrouve chargé d’une dette qui le précède.

XI. Le travail clinique : restaurer deux sujets là où chacun demandait un miroir

Le travail avec ces couples consiste souvent à sortir progressivement de la logique du miroir.

Il ne s’agit pas de supprimer le besoin d’être reconnu. Ce besoin est profondément humain.

Il s’agit plutôt de permettre que chacun puisse redevenir sujet devant l’autre.

L’un doit pouvoir dire :
« Voilà ce que je ressens »
sans être immédiatement ridiculisé, corrigé ou déqualifié.

L’autre doit pouvoir dire :
« Voilà ce que j’attends »
sans transformer cette attente en exigence impossible de réparation totale.

La question devient alors :
comment passer d’un couple où chacun cherche à être confirmé narcissiquement à un couple où deux sujets peuvent se rencontrer dans leur limite ?

Cela suppose de reconnaître que l’amour ne comble pas tout.

Mais aussi que ne pas tout combler ne signifie pas ne pas aimer.

C’est peut-être là l’un des points les plus difficiles dans certains couples : accepter que l’autre puisse aimer réellement tout en restant imparfait, limité, parfois maladroit, parfois insuffisant.

Et qu’une présence imparfaite peut néanmoins être une présence précieuse.

XII. Aimer sans devoir réparer l’image de l’autre

Dans les couples les plus pris dans cette logique, le partenaire devient responsable de l’image que l’autre a de lui-même.

S’il ne rassure pas, il est coupable.
S’il ne confirme pas, il blesse.
S’il existe trop depuis lui-même, il trahit la demande implicite.

Mais aimer ne peut pas signifier porter seul l’identité de l’autre.

Aimer peut sécuriser.
Aimer peut reconnaître.
Aimer peut soutenir.

Mais aimer ne peut pas garantir à l’autre une image de soi définitivement apaisée.

Le miroir amoureux est nécessaire, mais il ne peut pas devenir la seule source d’existence du sujet.

Sinon, le couple devient une scène d’épuisement mutuel : l’un demande sans fin à être confirmé, l’autre s’effondre sous le poids de cette mission impossible.

Le travail clinique ouvre alors une question essentielle :

Comment aimer sans exiger de l’autre qu’il nous sauve de notre propre faille ?

Et réciproquement :

Comment soutenir l’autre sans accepter de devenir le gardien épuisé de son narcissisme ?

C’est peut-être à cet endroit que le couple peut recommencer à respirer.

Non pas lorsque chacun devient le miroir parfait de l’autre, mais lorsque chacun accepte enfin que l’autre ne soit pas un miroir, mais un sujet.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

23/05/2026

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

Le temps amoureux : entre ivresse narcissique et traversée du réel
Pourquoi certains ne vivent que l’éblouissement de la rencontre
I. L’intermezzo amoureux

Il existe, dans certaines rencontres amoureuses, un temps très particulier.

Un temps presque hors du temps.

Le monde ordinaire paraît suspendu. Les gestes les plus simples prennent une intensité nouvelle. Une parole, un message, un regard, une attente de quelques heures deviennent des événements intérieurs considérables.

Le sujet ne vit plus exactement au même rythme. Il se réveille autrement. Il attend. Il espère. Il se sent traversé par une énergie qu’il croyait parfois perdue.

Tout semble soudain reprendre couleur.

Ce moment amoureux inaugural agit comme un intermezzo psychique : une parenthèse enchantée entre la vie d’avant et ce que le sujet imagine déjà comme une possible renaissance.

L’autre apparaît alors comme celui ou celle qui rend au monde sa vibration.

Mais cet éblouissement ne concerne pas seulement l’autre.

Il concerne aussi l’image de soi retrouvée dans le regard de l’autre.

Le sujet ne se sent pas seulement amoureux.

Il se sent à nouveau désirable, vivant, choisi, parfois même réconcilié avec lui-même.

II. L’amour naissant comme relance narcissique

La psychanalyse permet de comprendre combien l’amour naissant touche profondément au narcissisme.

Freud, dans ses textes sur la vie amoureuse, montre que l’objet aimé n’est jamais seulement un autre extérieur. Il est aussi investi comme support d’idéal, de réparation et de complétude.

Dans la rencontre amoureuse, le sujet ne rencontre pas uniquement une personne réelle. Il rencontre aussi une image de lui-même réanimée par le désir de l’autre.

Être regardé avec intensité peut produire une véritable restauration narcissique.

Le sujet éprouve alors :
« Je compte. »
« Je plais. »
« Je suis attendu. »
« Je suis irremplaçable. »

Ce n’est pas rien.

Certains êtres, longtemps blessés dans leur sentiment de valeur, peuvent se sentir soudain relevés par l’amour de l’autre. Le regard amoureux fonctionne alors comme une lumière projetée sur des zones qui étaient restées dans l’ombre.

Mais cette relance est fragile.

Car si l’amour vient réparer trop massivement le narcissisme, il risque aussi de devenir dépendant de cette intensité première. Le sujet ne cherche plus seulement à aimer l’autre : il cherche à retrouver, par l’autre, l’état dans lequel il s’est senti miraculeusement restauré.

III. Comme un bref stade du miroir

Il y a parfois, dans le début amoureux, quelque chose qui évoque le stade du miroir décrit par Lacan.

L’enfant, devant le miroir, se découvre comme une forme unifiée alors même que son vécu corporel est encore morcelé. Il se reconnaît dans une image qui lui donne une cohésion imaginaire.

Dans la rencontre amoureuse, quelque chose de voisin peut se rejouer.

Le sujet se voit dans le regard de l’autre comme plus beau, plus vivant, plus entier qu’il ne se sentait auparavant. L’autre lui renvoie une image agrandie, unifiée, presque idéalisée de lui-même.

Cette expérience peut être profondément euphorisante.

L’amour naissant dit parfois au sujet :
« Tu es plus que ce que tu croyais. »
« Tu es aimable. »
« Tu es visible. »
« Tu peux exister autrement. »

Mais cette image, comme toute image spéculaire, comporte aussi un piège.

Elle peut fasciner.

Le sujet risque alors de s’attacher moins à l’autre qu’à l’image de lui-même que l’autre lui renvoie.

Il aime celui ou celle qui lui permet de se sentir enfin complet.

IV. La chimie du commencement

Il ne faut pas mépriser non plus la dimension corporelle et hormonale de la passion amoureuse.

L’amour naissant engage le corps.

Il produit de l’excitation, de l’attente, de l’euphorie, parfois une concentration presque obsessive sur l’autre. Les rythmes du sommeil, de l’appétit, du désir, de l’énergie se modifient.

Le corps participe à l’illusion d’un monde réenchanté.

Ce n’est pas seulement une fiction psychique.

La passion amoureuse est aussi une expérience somatique.

Le sujet vit l’autre comme une source de stimulation permanente. Il attend le message. Il guette le signe. Il rejoue mentalement une phrase, un regard, une scène.

Cette intensité peut donner l’impression d’une vérité absolue.

Pourtant, elle est aussi un état transitoire.

Un état d’embrasement.

Et toute la question clinique est de savoir ce que le sujet pourra faire lorsque cet embrasement commencera à se modifier.

V. Ceux qui ne vivent que l’éblouissement

Certains sujets semblent ne pouvoir aimer que le commencement.

Ils aiment l’entrée dans l’amour, l’ivresse des premiers jours, la montée narcissique, la découverte, la promesse.

Ils aiment le moment où tout est encore possible parce que rien n’est encore vraiment éprouvé.

L’autre n’a pas encore déçu.
Le réel n’a pas encore insisté.
Les différences n’ont pas encore produit leurs effets.

Ce moment inaugural est d’une puissance immense, parce qu’il évite encore la conflictualité du lien.

L’autre est encore largement halluciné.

Il est ce que le sujet imagine, espère, projette.

Il devient surface idéale.

Mais lorsque le quotidien arrive, lorsque la répétition s’installe, lorsque l’autre révèle son opacité, ses limites, ses habitudes, ses résistances, l’éblouissement peut se dissoudre brutalement.

Le sujet ne découvre pas seulement que l’autre est imparfait.

Il découvre que l’amour ne le maintient plus dans l’état d’exception narcissique du début.

Et pour certains, cette chute est insupportable.

VI. La poudre de perlimpinpin et le retour du réel

La rencontre amoureuse produit parfois une poudre de perlimpinpin psychique.

Elle n’est pas mensonge au sens banal.

Elle est enchantement.

Elle suspend momentanément la pesanteur du réel. Elle fait croire que le manque pourrait disparaître, que le corps ne vieillira plus, que l’autre viendra réparer les blessures anciennes, que la solitude sera enfin abolie.

C’est sans doute pour cela que tant de poètes, de romanciers et de cinéastes ont vidé des encriers entiers autour de l’amour.

Ils tentaient de saisir ce moment impossible où le monde semble transfiguré par un seul regard.

Mais le réel revient toujours.

Il revient dans :

les habitudes,
les frustrations,
les désaccords,
les corps fatigués,
les différences de rythme,
les demandes contradictoires,
les limites de chacun.

Le réel ne détruit pas forcément l’amour.

Mais il détruit l’illusion que l’amour pourrait abolir le manque.

Et c’est là que certains couples échouent.

Non parce qu’ils ne s’aiment pas.

Mais parce qu’ils ne supportent pas que l’amour cesse d’être un miracle permanent.

VII. Le désenchantement comme épreuve structurante

Le désenchantement amoureux est souvent vécu comme une perte.

Mais il peut aussi devenir une étape essentielle.

Lorsque l’autre cesse d’être seulement miroir, promesse ou idéal, il peut enfin devenir sujet.

Un sujet séparé.
Un sujet imparfait.
Un sujet opaque.
Un sujet qui ne correspond pas entièrement à l’image attendue.

C’est là que commence parfois le véritable amour.

Non plus l’amour de l’éblouissement, mais l’amour de la traversée.

Aimer suppose alors d’accepter que l’autre ne soit pas là pour maintenir indéfiniment l’état d’exaltation initiale.

Il ne s’agit plus d’être sauvé par la rencontre.

Il s’agit de construire un lien avec quelqu’un qui ne pourra jamais combler entièrement le manque.

Le désenchantement devient alors non pas la fin de l’amour, mais la fin d’un certain régime imaginaire de l’amour.

VIII. De l’amour-passion à l’amour comme travail psychique

Lacan rappelle que le désir se soutient du manque. Or l’amour passionnel tente parfois de nier ce manque.

Il veut la fusion. Il veut l’évidence. Il veut l’abolition de la séparation.

Mais aimer dans la durée suppose au contraire d’accepter que l’autre reste autre.

Cette acceptation demande un travail psychique considérable.

Elle demande :

de renoncer à l’objet idéal,
de tolérer la frustration,
de supporter les écarts,
de traverser les conflits sans les vivre comme destruction du lien,
de transformer le désir au fil du temps.

L’amour durable n’est donc pas seulement une affaire de fidélité ou de morale.

C’est une capacité psychique.

La capacité de continuer à investir l’autre lorsque l’ivresse narcissique du commencement s’est déplacée.

La capacité de réinventer le lien après la chute de l’illusion.

IX. Ceux qui célèbrent la traversée

Certains couples parviennent à faire cette traversée.

Ils ne cherchent pas à maintenir artificiellement l’intensité inaugurale. Ils acceptent que l’amour change de forme.

Ils découvrent que la durée ne consiste pas à répéter éternellement le premier éblouissement, mais à créer d’autres formes de présence.

La passion se transforme parfois en confiance.
L’excitation devient familiarité vivante.
Le miroir narcissique laisse place à une reconnaissance plus profonde.
L’idéalisation cède à une tendresse plus réelle.

Ces couples ne sont pas exempts de conflits.

Au contraire, ils apprennent souvent à faire du conflit un espace de différenciation plutôt qu’une menace d’effondrement.

Ils acceptent que le lien ne soit pas toujours magique, mais puisse rester vivant.

Ils célèbrent non seulement l’instant de la rencontre, mais la capacité à se retrouver après les désillusions.

X. Ceux qui échouent devant le réel

D’autres couples ou d’autres sujets ne parviennent pas à traverser cette chute.

Dès que le réel convoque l’autre dans sa complexité, quelque chose se ferme.

Le partenaire cesse d’être support d’idéal et devient obstacle, gêne, déception, parfois même persécuteur.

Le sujet peut alors chercher ailleurs la même intensité première.

Nouvelle rencontre.
Nouveau miroir.
Nouvelle relance narcissique.
Nouvel intermezzo.

Mais ce qui est recherché n’est pas toujours un autre amour.

C’est parfois la répétition d’un état.

L’état d’être ébloui.

L’état d’être à nouveau exceptionnel dans le regard de quelqu’un.

Le sujet devient alors dépendant non de l’autre, mais de l’instant où l’autre le fait se sentir vivant.

La rencontre est consommée comme une renaissance brève.

Puis le réel revient, et le cycle recommence.

XI. Le malentendu contemporain autour du couple

Notre époque valorise fortement l’intensité.

Il faut vibrer, ressentir, être transporté, être bouleversé. L’amour est souvent mesuré à la puissance de ses débuts, à la force de l’évidence, à l’ivresse du commencement.

Mais la clinique oblige à poser une autre question.

Un amour est-il vrai parce qu’il est intense ?

Ou devient-il vivant lorsqu’il parvient à se transformer ?

Le temps amoureux ne peut pas rester éternellement celui de l’éblouissement.

S’il reste figé dans cette exigence, il condamne souvent le sujet à la déception, car aucun lien réel ne peut maintenir indéfiniment la sidération du début.

La durée du couple ne vaut pas en elle-même.

Un couple peut durer tout en étant psychiquement mort.

Mais la durée devient précieuse lorsqu’elle permet une transformation conjointe.

Lorsque chacun, au contact de l’autre, peut continuer à devenir.

XII. La véritable question du temps amoureux

La question clinique n’est donc pas seulement :
« S’aiment-ils encore ? »

Mais peut-être :
« Que font-ils du temps qui passe ? »

Le temps peut user.
Il peut figer.
Il peut éteindre.

Mais il peut aussi approfondir.

Il peut permettre au couple de quitter le théâtre flamboyant de l’idéalisation pour entrer dans une présence plus vraie.

L’amour ne consiste peut-être pas à conserver intacte la poudre de perlimpinpin du commencement.

Il consiste à découvrir ce qui reste possible lorsque cette poudre s’est dissipée.

Alors seulement, l’autre n’est plus seulement celui qui nous éblouit.

Il devient celui avec qui l’on peut traverser le réel.

Et peut-être est-ce là la forme la plus profonde du lien amoureux : non pas rester prisonnier de l’instant où tout commence, mais accepter que l’amour véritable commence parfois après la fin de l’enchantement.

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

15/05/2026
~ « Voir sa vie comme une salle d’attente de l’amour, c’est passer à côté de sa vie.” ~Si vous avez envie de rencontrer ...
15/05/2026

~ « Voir sa vie comme une salle d’attente de l’amour, c’est passer à côté de sa vie.” ~

Si vous avez envie de rencontrer d’autres célibats…peut-être pas pour votre match sentimental (quoi que, mais nous ne vous offrons aucune garantie là dessus😅)… mais bien pour partir à la rencontre de vous-même et des autres face à l’amitié, l’amour, le célibat… et ce avec convivialité, humour et sans vous prendre la tête…

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Déception après déception, la quête d’un partenaire devient parfois une injonction infernale. Un travail à temps plein, qui finit par empoisonner l’existence. P...

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