31/03/2026
Excellent texte de Monsieur
Éric-Emmanuell Schmitt :
VOUS TUEZ LE TEMPS? IL SE VENGE.
De nos jours, on voit partout des gens qui tuent le temps. Ils l’assassinent avec application– sur une application. Le temps reste une victime facile: il ne se défend pas, n’appelle pas la police , ne porte pas plainte. Il se contente de passer. Beaucoup profitent de cette faiblesse pour l’abattre dans les tramways, les salles d’attente, les files d’aéroport, même dans les cafés où, jadis, l’on conversait.
L’arme du crime tient dans un petit rectangle lumineux que chacun garde dans sa poche. On le sort avec gravité. On y fait tomber des cubes, des pierres précieuses ou des pilules de couleur. On les empile, on les fait disparaître sous un petit bruit de grelot qui signifie la victoire. Puis on recommence. Le cube glisse, le cube s’effondre.
L’un de ces jeux, d’une profondeur métaphysique remarquable, s’appelle Candy Crush. Il consiste à ordonner des bonbons dans un royaume peuplé de sucreries géométriques : pastilles roses, losanges verts, carrés bleus, caramels orange. Les friandises tombent, disparaissent et sont aussitôt remplacées. Parfois survient un miracle: quatre bonbons s’alignent. Apparaît alors un berlingot rayé qui explose et emporte toute une rangée de sucreries. C’est la Révolution française dans une boîte
de dragées.
Tous ces jeux sont d’une simplicité enfantine: déplacer des choses pour les faire disparaître. Peut-être une métaphore de notre époque. L’homme moderne déplace des cubes jusqu’à ce qu’ils s’annulent. Le lendemain, il recommence. Le cube, patient, attend. Et le vide s’installe.
Naguère, dans ces moments flottants de l’existence, l’homme lisait un livre. S’il n’en avait pas, il rêvait. S’il ne rêvait pas, il regardait les nuages. Les nuages ont ceci d’admirable qu’ils ne réclament pas de batterie et changent de forme sans qu’on les
aligne par trois. On y voit des chevaux, des dauphins, parfois Napoléon. Mais cette activité exige une faculté : l’imagination. Elle n’est pas fournie avec les téléphones.
Lire fatigue : il faut tourner les pages. Écrire fatigue davantage : il faut trouver des idées. Quant à rêver, c’est une activité dangereuse qui risque de produire des inventions, des poèmes, des romans ou des symphonies. Les cubes présentent un avantage immense : ils ne mènent nulle part.
On pourrait croire que ces jeux rendent heureux. Ils rendent surtout attentif : à l’alignement parfait de trois bonbons violets. L’humanité avait inventé Homère, les cathédrales et la théorie de la relativité ; elle aligne désormais des losanges.
La morale est simple : on peut tuer le temps avec des cubes. Mais le temps se venge. Et il emporte tout. Il faut donc se méfier des cubes : sous une apparence inoffensive , ils mangent les heures comme des termites une bibliothèque. Il faut se méfier encore plus de Candy Crush : on y entre pour deux minutes; on en ressort obèse, avec un après-midi disparu.
Voilà pourquoi il vaut mieux lire un livre. Ou rêver. Ou regarder passer les nuages...
Retrouvez ici la chronique publiée par le journal La Montagne ,
"Groupe La Montagne - Centre France" :
Romancier, dramaturge et réalisateur franco-belge, Eric-Emmanuel Schmitt est reconnu pour une œuvre à la fois accessible, humaniste et profondément philosophique. Les livres de ce membre de l’académie Goncourt, parmi lesquels "Oscar et la dame rose", "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran",...