31/05/2026
"Une fatigue de vivre avec les autres."
Voilà comment Thomas, 36 ans, a posé son mal sur la table dès les premières minutes de notre rencontre. Pas d'événement traumatique identifiable. Pas de catastrophe à raconter. Juste cette lassitude profonde, osseuse, d'avoir tout donné ,et de n'avoir jamais été à la hauteur malgré tout.
Thomas est vraiment gentil. Ce que l’on appelle « Un vrai gentil ». Il rend service avant qu'on lui demande, s'efface, ravale ses besoins avec une discrétion qui ressemble à de la générosité mais qui est, au fond, une vieille stratégie de survie : être utile pour rester acceptable. Donner pour ne pas avoir à demander ,parce que demander, dans son histoire, n'a jamais vraiment fonctionné.
Ce que Thomas n'avait pas encore tout à fait vu, c'est que cette gentillesse agit comme un signal. Elle attire, avec une régularité déconcertante, des personnes souriantes en façade et exigeantes en coulisse. Qui demandent encore, qui renégocient et ne sont jamais contents. Qui ne disent jamais vraiment merci. Et qui, quand Thomas a tout donné, se plaignent de lui ,jamais devant lui, toujours dans le dos.
Ce n'est pas la brutalité franche qui le brise. C'est ça, précisément : la douceur de façade doublée de la critique dissimulée. Quelque chose qu'on ne peut pas saisir, donc pas traiter. Alors il intériorise, encore une fois, que quelque chose en lui a manqué. Que malgré tous ses efforts, il n'a pas su faire ce qu'il fallait. Et il se sent profondément blessé, quand les remarques arrivent jusqu’à lui.
La fatigue relationnelle, c'est rarement un grand drame. C'est une accumulation silencieuse. De petits renoncements. De fois où l'on dit oui alors qu'on voulait dire non. De critiques injustes absorbées sans être nommées. Et au bout du chemin, cette conviction tenace : quoi que je fasse, ce ne sera jamais suffisant.
Nous aussi, thérapeutes, nous connaissons cet épuisement. Nous recevons des personnes qui exigent, qui renégocient, qui consomment l'espace thérapeutique ,et qui parfois, quand on pose un cadre, se retournent avec une insatisfaction qui n'attendait que l'occasion. Ce n'est pas une raison de se méfier de tous. C'est une invitation à rester attentifs à nos propres niveaux de ressource, à ces endroits en nous où nous donnons un peu trop, un peu trop longtemps.
Mon travail avec Thomas ne consiste pas à le rendre méfiant ou fermé. Mais à lui redonner accès à cette intelligence intérieure mise en veille ,cette capacité à ressentir, avant même de comprendre, quand un lien nourrit et quand il prélève. À lui permettre de rester entier dans la relation, sans se sacrifier à elle. Mais c’est aussi lui apprendre à se protéger des personnes chronophages et énergivores, celles qui lui rendent ses services par le bâton. Et c’est aussi important pour nous, thérapeutes que pour nos patients et tout un chacun, mais trop souvent négligé.
Sa/notre valeur n'est pas dans ce qu'il (ou nous) produit pour les autres. Elle est dans ce qu'il est, quand personne ne lui demande rien.
Sandra Depasse Absolem Formations