10/04/2026
Quand un site se targue de vous informer, alors qu'il invente totalement ses dires... 😢
Je dois encore aujourd'hui consacrer un post à une question qui me préoccupe parce qu'elle touche à la qualité de l'information mise à disposition des parents francophones.
Le site TDAH Focus (une nouvelle fois) diffuse depuis plusieurs mois des contenus sur le TDAH de l'enfant qui posent un problème grave de probité scientifique.
Je reprends aujourd'hui un nouvel exemple récent et précis, parce qu'il illustre un mode de fonctionnement éditorial qui mérite d'être nommé publiquement. Dans une publication récente, TDAH Focus affirme ceci : une étude publiée dans Frontiers in Psychiatry en 2024 aurait quantifié une relation dose-réponse entre temps d'écran et risque de TDAH chez l'enfant, avec un risque multiplié par 1,6 à une heure par jour, par 2,8 à deux heures, et par 3,7 au-delà de deux heures.
La phrase est accompagnée d'un visuel choc et d'un lien vers un article du site. J'ai pris le temps de remonter à la source. Voici ce qu'on découvre :
1. Les chiffres cités ne proviennent d'aucun article publié dans Frontiers in Psychiatry. Ils proviennent d'une preprint déposée en octobre 2024 sur la plateforme medRxiv, signée Wu et collaborateurs, portant sur 41 494 enfants du district de Longhua à Shenzhen. Cette preprint porte explicitement, en bas de chaque page, la mention rappelant qu'elle n'a pas été certifiée par évaluation par les pairs et qu'elle ne doit pas être utilisée pour guider la pratique clinique. Attribuer ces chiffres à Frontiers in Psychiatry est factuellement faux.
2. Plus troublant encore, il existe bien un article publié dans Frontiers in Psychiatry en 2024 sur le lien entre écrans et TDAH chez l'enfant. Il s'agit de Meng et collaborateurs, qui utilisent une méthodologie plus solide. Leurs résultats sont nettement plus prudents, ils ne fournissent aucun gradient dose-réponse du type cité, et les auteurs eux-mêmes précisent que la causalité identifiée n'est pas robuste et nécessite confirmation.
TDAH Focus passe cette étude sous silence et lui substitue les chiffres frappants d'une preprint non validée, tout en empruntant la légitimité de la r***e dans laquelle elle aurait dû être citée. Cette opération mérite d'être nommée pour ce qu'elle est, à savoir un emprunt d'autorité scientifique au service d'un effet rhétorique.
3. L'étude réellement citée, par ailleurs, ne mesure pas le risque de TDAH diagnostiqué. Elle mesure un score de dépistage rempli par les parents, le SDQ, qui peut refléter de l'anxiété, des troubles du sommeil, une dysrégulation émotionnelle ou un tempérament actif. Transformer ce score en risque de TDAH est précisément le type de raccourci qui alimente le surdiagnostic et la confusion clinique chez les francophones.
Si l'on s'en tenait à cette seule publication, on pourrait parler d'erreur isolée. Mais l'article complet hébergé sur le site, intitulé « TDAH et Écrans : Pourquoi la fin du jeu déclenche une crise », accumule d'autres affirmations qui ne résistent pas à la vérification.
On y lit que le cerveau TDAH produirait 30 à 40 pour cent de dopamine en moins en baseline, chiffre inventé qui ne correspond à aucune mesure validée en neurochimie du TDAH à ma connaissance.
On y lit que les écrans déclencheraient une libération dopaminergique de plus 200 à 400 pour cent en 10 à 15 minutes, chiffre tout aussi fabriqué.
On y lit que l'activité du noyau accumbens d'enfants TDAH jouant à Fortnite serait comparable à celle d'adultes consommant de la cocaïne légère, comparaison sensationnaliste qu'aucune étude n'a jamais établie.
On y trouve une référence à une étude attribuée à Volkow 2021, dans le Journal of Child Psychology, avec des effectifs précis de 184 enfants TDAH versus 156 neurotypiques, dont la trace est introuvable dans la littérature scientifique (il n'y a pas les références de toutes ces affirmations à la fin de l'article ...).
On y lit que jouer dehors produirait 30 pour cent de dopamine sur une heure quand jouer à Fortnite produirait 350 pour cent en 15 minutes, phrase qui n'a aucun sens neurochimique et qui n'est sourcée nulle part.
À cette accumulation de potentielles inventions chiffrées s'ajoute un problème éditorial qui frappe dès la lecture.
De larges portions du texte ne sont tout simplement pas écrites en français. On y trouve des phrases comme « Cerveau TDAH produit 30-40% dopamine inférieure baseline neurotypique », « Concentration jeux symptôme TDAH, pas preuve absence TDAH », « Pression sociale pairs renforce obligation ».
Ce style télégraphique sans articles, sans verbes conjugués, sans liaisons grammaticales, n'est ni du français standard ni du français professionnel. Il porte la signature caractéristique d'un texte généré par intelligence artificielle puis publié sans relecture humaine. Un témoignage attribué à une mère contient même la phrase « Mon fils pouvait passer littéralement 8 décembre », fragment incompréhensible qui suggère une hallucination de génération non corrigée.
Pour un site qui se présente comme rédigé par une pharmacienne et révisé médicalement par une psychologue clinicienne, et qui vend par ailleurs un programme à 87 euros, cette qualité éditoriale n'est pas acceptable.
Je tiens à être clair sur une chose. Cette critique n'est pas dirigée contre les personnes qui animent le site à titre individuel. Elle est dirigée contre une pratique éditoriale qui mélange fabrication de chiffres, attributions scientifiques fausses, génération automatisée non relue, et exploitation commerciale de l'angoisse parentale.
Cette pratique a un coût réel. Elle culpabilise des parents qui ne le méritent pas. Elle re**rde le diagnostic différentiel chez des enfants dont les difficultés relèvent en réalité d'anxiété, de troubles du sommeil ou de difficultés contextuelles, parce que les écrans deviennent le coupable désigné. Elle pollue le travail des cliniciens francophones qui doivent ensuite défaire ces croyances en consultation. Elle contribue à dégrader la confiance générale dans l'information sur le TDAH au moment précis où cette confiance est la plus nécessaire.
Aux parents qui me lisent, je veux dire ceci. Vous méritez mieux que des chiffres inventés et des comparaisons avec la cocaïne. Vous méritez une information honnête sur ce qu'on sait, ce qu'on ne sait pas, et ce qui reste à explorer.
Aux confrères et consœurs du champ francophone, je veux dire qu'il devient à mon sens nécessaire que les voix scientifiquement compétentes prennent position publiquement quand des pratiques éditoriales de cette nature se généralisent. Le silence collectif les laisse prospérer.