16/12/2025
Tellement réaliste….
Les Élèves Infirmiers & le Libéral
Par Tof Ton Stétho – IDEL nomade, coach ESI en milieu légèrement apocalyptique.
Il y a deux mondes dans la vie d’un soignant :
✨ Le monde de la théorie, celui des salles de cours, des UE, des schémas de perfusion, et des phrases comme :
« Le patient est au centre de la prise en charge. »
Et puis…
🔥 Le monde du libéral, où le patient est partout sauf au centre, où le centre c’est :
– la boîte à clés
– le chien qui veut te manger
– le portail qui ne s’ouvre jamais
– et la tournée qui t’a échappé depuis le premier pansement de 6h12.
Et au milieu de tout ça…
Arrivent les élèves infirmiers. 🌱
Adorables. Courageux. Motivés.
« Aujourd’hui, je vais être pédagogue.
Calme.
Patient.
Un mentor.
Un vrai. »
Et puis… j’ai un élève.
Pas n’importe quel élève.
L’ESI version fresh.
Celui qui arrive reposé, hydraté, sourire yoga, peau lumineuse, carnet vierge…
et surtout… batterie à 100 %.
Il dit :
— « Trop hâte de découvrir le libéral ! »
Je réponds pas.
Je le regarde.
Je sais que la vie va faire le briefing à ma place.
Je pose LA question :
— « T’as mangé ? »
Lui, tranquille, zen, téléphone dans la main :
— « Non, je mangerai plus t**d. »
Je souris.
Pas un sourire moqueur.
Un sourire de vétéran.
Parce que “plus t**d”, en libéral, ça veut dire :
20h05, debout devant son frigo, en silence, la bouche ouverte, le regard vide.
Avant même qu’on démarre, il sort le téléphone.
Petite photo.
Selfie discret dans la voiture.
Story :
« Premier jour en libéral 💉✨ »
Moi, dans ma tête :
Oui. Poste. Profite.
Je lui tends le trousseau.
42 clés.
7 badges.
Un bip.
Et un truc qui ouvre une niche pour chien…
(dont je ne connais même plus le chien, mais bon, ça fait partie du patrimoine).
Je dis :
— « Trouve la clé de Mme Renée. »
Il fixe le trousseau comme si je venais de lui donner une bombe.
— « Elles se ressemblent toutes… »
— « Exact. Bienvenue dans ta première compétence transversale. »
Premier patient.
Sixième étage.
Ascenseur en panne.
Moi, dans ma tête :
Classique.
Lui, dans sa tête :
Donc l’enfer existe. Et il a des marches.
Je monte.
Je cours pas.
Je fais ce qu’on appelle une marche professionnelle rapide.
Je me retourne.
Lui ?
Toujours trois mètres derrière.
Toujours sur son téléphone.
— « Ça va ? »
— « Oui oui, je prends des notes… »
“Des notes”, mon œil.
Il est en train de chercher :
« combien de pas avant la mort ».
Entre deux étages, selfie discret.
Story :
« cardio du matin 😅 »
On arrive chez Mme Mireille.
89 ans.
Aucune touche pause.
Elle parle comme si elle était payée au mot.
Elle regarde l’élève :
— « Oh qu’il est mignon… Vous êtes célibataire ? Vous aimez les femmes mûres ? »
Lui :
— « Heu… je… »
Elle :
— « Parfait. Je vais vous raconter ma vie depuis 1943. »
L’élève regarde l’heure.
Il croit qu’on est là depuis 40 minutes.
Ça fait 4 minutes.
Je lui dis :
— « Tu veux essayer le pansement ? C’est facile. »
Il dit oui.
Toujours optimiste.
Il soulève.
Sous le pansement :
une grotte,
deux stalactites,
un truc qui semble respirer.
— « MAIS… c’est béant !!! »
— « Oui. »
— « C’est profond ! »
— « Oui. »
— « ÇA VIT ! »
— « Non. Ça, c’est ta main qui tremble. »
Là, il ne prend pas de selfie.
Première victoire.
Fin du soin.
On sort.
On est en ret**d.
Donc je cours.
Je n’annonce rien.
Je cours.
Derrière :
— « Attends moi !!! »
— « Je suis à jeun !!! »
— « Tu mangeras quand tu seras diplômé. COURS ! »
Il court.
Il court mal.
Mais il court.
C’est beau.
On dirait un jeune faon en stage.
Dans la voiture, il est livide.
— « On mange quand ? »
Je réponds :
— « Ce soir. »
Il rit.
Puis il comprend que je ne plaisante pas.
Et là…
Il prend son téléphone.
Regard vide.
Il ne fait plus de story.
Il ouvre l’application Notes et écrit juste :
“Prévoir petit-déj demain. Urgent.”
— « On en a encore combien ? »
Moi :
— « Beaucoup. »
Puis je précise, pour l’honnêteté pédagogique :
— « Encore douze. »
Il respire.
Son ventre fait des bruits inquiétants.
J’ai presque pitié.
Dans la voiture, à la fin.
Il me regarde, fatigué, déshydraté, affamé, traumatisé, vivant quand même :
— Franchement… je savais pas que c’était ça le libéral.
— C’est intense.
— C’est éprouvant.
— C’est fou.
— C’est magnifique.
— Et vous… vous êtes des machines.
Moi, sourire fatigué mais vrai :
— Non… on est juste des IDEL.
Il hoche la tête.
Respect total.
Un élève en libéral, c’est :
toujours 3 mètres derrière,
toujours en mode « j’ai faim, je suis perdu »,
toujours avec un téléphone à la main,
toujours à deux doigts de pleurer,
mais toujours émerveillé de découvrir le vrai métier.
Le libéral, ça ne se raconte pas.
Ça s’attrape.
Ça se vit.
Ça te transforme.
Et les ESI qui passent chez nous…
Ils ne l’oublient jamais.