01/01/2026
Le sang sur ma basket gauche avait à peine eu le temps de sécher. Il appartenait à un garçon de dix-neuf ans qu’on avait perdu aux urgences, en salle de déchocage, moins d’une heure plus tôt. Je n’avais pas eu le temps d’essuyer quoi que ce soit. Je n’avais pas eu le temps de rappeler sa mère. Je n’avais même pas eu le temps de pleurer.
À la place, j’étais assise dans une salle de réunion glaciale, à écouter un consultant trentenaire nommé Hugo m’expliquer pourquoi j’étais « inefficace ».
Hugo portait un costume qui valait probablement plus cher que ma voiture. Il pointait un laser sur un graphique en dents de scie, comme une chaîne de montagnes. Il appelait ça « l’optimisation du parcours de soins ».
Je baissai les yeux sur mes mains. Elles sont rugueuses, sèches, et elles tremblent à peine. Ces mains ont tenu des nouveau-nés et des grand-mères en fin de vie. Mon badge dit Marianne, infirmière. Cela fait trente-quatre ans que je fais ce métier. Je posais des perfusions quand Hugo apprenait encore à attacher ses lacets.
« En s’appuyant sur un tri prédictif piloté par l’IA, dit Hugo en souriant comme s’il venait de découvrir le feu, on peut réduire les contacts physiques infirmier-patient de 45 %. On crée une expérience plus fluide. Et ça nous permet de basculer vers un modèle d’effectifs allégé. »
« Effectifs allégés. »
C’est le vocabulaire propre pour dire : on va retirer trois collègues du planning, vous donner dix patients de plus, puis vous apporter des viennoiseries quand quelqu’un craquera dans un couloir.
La salle était silencieuse. Cinquante d’entre nous — médecins cernés, infirmières au dos cassé, aides-soignants épuisés — étions là, dans la pénombre, trop fatigués pour nous battre. Toujours trop fatigués.
Puis Hugo prononça la phrase qui me fit me lever.
« Pensez le patient comme un client, dit-il avec assurance. Il faut le faire passer plus vite dans le système. Moins de parole, plus de traçabilité. L’algorithme gère l’empathie, maintenant. »
L’algorithme gère l’empathie.
Je me levai. Mes genoux craquèrent, sec comme un coup de feu dans le silence.
« Excusez-moi », dis-je. Ma voix était râpeuse après douze heures de service sans boire correctement.
Hugo cligna des yeux, son pointeur trembla sur l’écran. « On fera les questions à la fin, madame. »
« Je ne serai plus là à la fin », répondis-je.
Je m’avançai vers le devant. Je ne marche plus vite, mais je sais occuper l’espace.
« Vous avez utilisé le mot “faire passer”. Vous avez parlé de “points de contact”. »
Je me tournai vers la salle. Au premier rang, des cadres pianotaient sur leurs téléphones comme si la vie se résumait à des tableaux.
« Laissez-moi vous raconter ma matinée », dis-je.
« Je n’ai pas “traité un client” en chambre 412. Je me suis assise auprès de Monsieur Renaud. Quatre-vingt-deux ans. Quarante ans à se lever tôt, à travailler dur, à porter sa vie sur ses épaules. Et ce matin, on lui a expliqué que le centre de rééducation dont il a besoin ne serait pas disponible comme prévu. »
Je pris une inspiration. La colère me brûlait la poitrine.
« Monsieur Renaud est terrifié. Pas par la douleur. Par demain. Sa femme est morte il y a deux ans. Et demain, on parle de le renvoyer dans un appartement vide. Il m’a demandé : “Marianne… si je meurs cette nuit, qui donnera à manger à mon chat ?” »
Je regardai Hugo. Il avait l’air perdu. Ses données n’avaient pas de colonne pour les chats.
« Votre tablette peut lire sa tension », dis-je. « Elle peut générer des comptes rendus, faire cocher les cases, produire des traces propres. Mais est-ce qu’un algorithme peut tenir une main qui tremble ? Est-ce qu’une IA peut voir qu’un homme de cet âge pleure en silence parce qu’il se sent de trop, parce qu’il a honte d’avoir besoin des autres ? Pendant vingt minutes, c’est ce que j’ai fait. Et c’est exactement ça que vous appelez “inefficace”. »
Le silence devint lourd. Un silence qu’on entend parfois dans une église, quand plus personne n’ose respirer trop fort.
« Je me souviens d’avant les écrans », continuai-je. « Avant qu’on passe des heures à cliquer, à justifier, à prouver qu’on a bien fait, de peur qu’un jour quelqu’un nous reproche de ne pas l’avoir écrit. On regardait les gens dans les yeux. On soignait des êtres humains, pas des lignes. »
Je pointai une jeune infirmière au fond de la salle. Léa. Elle avait commencé il y a trois semaines. Elle était pâle, épuisée, trop jeune pour avoir l’air déjà vidée.
« Vous voulez savoir pourquoi on démissionne ? » demandai-je.
« Ce n’est pas le sang. On sait gérer le sang. Ce n’est pas la fatigue : on a l’habitude des anniversaires manqués et des repas avalés debout. »
Ma voix se fendit.
« On démissionne parce que vous avez transformé un métier de présence en chaîne de montage. Vous essayez de faire tourner un hôpital comme un entrepôt. Scanner, valider, pousser plus loin. Mais les gens ne sont pas des colis. »
Je regardai Léa. Elle essuyait une larme.
« On a une technologie incroyable », dis-je. « On a des machines qui assistent des gestes d’une précision f***e. On a des traitements sophistiqués. Et pourtant, aujourd’hui, quand les gens sont allongés là, fragiles, inquiets, parfois honteux d’être “un poids”, la dernière chose dont ils ont besoin, c’est d’un écran qui parle à leur place. Ils ont besoin d’un être humain qui s’en soucie vraiment. »
Je pris mon sac.
« Je retourne aux urgences », dis-je. « Monsieur Renaud a besoin de ses antalgiques. Et il a besoin que quelqu’un regarde la photo de sa femme qu’il garde dans son portefeuille. Votre ordinateur ne peut pas faire ça. Moi, si. »
Je commençai à sortir. Je ne me retournai pas.
Mais je l’entendis.
Le grincement d’une chaise.
Puis une autre. Puis une autre encore.
Je regardai par-dessus mon épaule. Léa se levait. Puis le docteur Morel, cardiologue. Puis les kinés, les brancardiers, les aides-soignantes, les collègues de nuit. Un à un, le « capital humain » se leva. Ils tournèrent le dos au graphique et me suivirent vers la porte. Vers les ascenseurs. Vers le travail. Vers les chambres où des gens attendent.
Plus t**d, dans la petite salle de pause, Léa s’assit à côté de moi. Ses mains tremblaient.
« Je voulais démissionner aujourd’hui », chuchota-t-elle. « Je pleure à chaque trajet en voiture. Je pensais… je pensais que je n’étais pas faite pour ce monde-là. »
Je lui versai un gobelet de ce café brûlé qu’on boit parce qu’il n’y a rien d’autre, et parce que parfois, tenir quelque chose de chaud, c’est déjà tenir.
« Le monde change, ma chérie », lui dis-je doucement. « Tout va plus vite. Tout se mesure. Tout se numérise. Mais la douleur… la douleur est ancienne. La peur ne change pas. Et le besoin de réconfort, ça, ça ne se démode jamais. »
Je posai une main sur son épaule.
« Ne les laisse pas te convaincre que tu n’es qu’une personne qui remplit des cases », lui dis-je. « Tu es ce qui maintient un peu d’humanité dans ce bâtiment. Tu es ce qui se tient entre ces gens et le noir. »
Voilà la vérité qu’on devrait garder en tête :
On vit à une époque obsédée par l’optimisation. On mesure notre sommeil, nos pas, notre productivité. On veut tout instantané, simple, automatisé.
Mais on n’automatise pas l’empathie. On n’optimise pas la compassion.
Le jour où le pire arrive — et il arrive pour chacun de nous — tu ne penseras pas aux indicateurs. Tu ne te demanderas pas si tout a été saisi en temps réel.
Tu ne voudras qu’une chose : qu’une personne te tienne la main, te regarde dans les yeux et te dise : « Je suis là. Je te tiens. Tu n’es pas seul. »
La technologie est un outil. Mais les humains, eux, sont le remède.
Arrêtons de construire des systèmes qui traitent les patients comme des produits, et construisons un monde qui traite celles et ceux qui soignent comme ce qu’ils sont : une ligne de vie.