23/05/2026
Mi-mars, David Clarinval a autorisé le Calantha sur les champs de pommes de terre belges. Le Calantha, c'est un pesticide d'un genre nouveau. Il agit en désactivant un gène précis du doryphore, l'insecte qui attaque les cultures. Aucun produit fonctionnant ainsi n'a jamais été autorisé dans l'Union européenne. Son évaluation scientifique européenne est en cours depuis avril 2025, et n'est pas terminée. La Belgique passe outre, invoque l'urgence, et l'utilise sur 95 000 hectares jusque fin août. Le ministre fédéral de l'Agriculture justifie : il faut sauver les rendements.
Sauf que les rendements ne sont pas le problème. Le secteur traverse une crise de surproduction violente, et les chiffres parlent d'eux-mêmes. La Fontane est la variété dominante des champs belges. Sur le marché libre (cotation Belgapom), son prix a explosé en 2024 jusqu'à 600 euros la tonne au printemps, niveau historique jamais atteint. Puis l'effondrement : 150 euros en début 2025, 50 euros en juin, et 15 euros début 2026. Les contrats 2026-2027 viennent de tomber à 140 euros, en baisse de 22 %, avec une réduction des volumes contractualisés de 15 %. Le réseau des producteurs belges et voisins demande lui-même de réduire les surfaces. Personne dans la filière n'a réclamé ce pesticide.
Alors à qui sert-il vraiment ? D'abord aux six géants belges de la frite surgelée, Clarebout, Lutosa, Agristo, Mydibel, Ecofrost et Farm Frites, qui contrôlent 90 % du marché et ont besoin d'un approvisionnement sans accident pour leurs lignes industrielles. Ensuite à GreenLight Biosciences, la firme américaine qui produit le Calantha. Coup double pour elle : un précédent réglementaire en Europe, et 95 000 hectares de données de terrain pour étoffer son dossier d'autorisation européenne en cours.
Cette décision a une histoire. Le cabinet Clarinval a employé en 2021 un ancien lobbyiste de Belplant, la fédération de l'industrie des pesticides. Le ministre assiste à ses assemblées générales. Des ONG comme PAN Europe (Pesticide Action Network) ou Corporate Europe Observatory documentent depuis cinq ans son alignement constant avec ce lobby : néonicotinoïdes prolongés en 2020, glyphosate soutenu en 2023, démantèlement du règlement européen de réduction des pesticides en 2024.
Récapitulons. Pas d'urgence réelle, puisque le secteur est en surproduction. Pas de demande de la filière agricole, qui n'a rien réclamé. Une procédure européenne contournée alors que la Belgique est elle-même chargée de l'évaluer. Deux bénéficiaires clairement identifiés : six industriels belges de la frite et une firme américaine. Et un ministre dont l'alignement avec le lobby des pesticides est documenté depuis cinq ans par des ONG européennes.
Ce n'est pas un débat technique entre partisans et adversaires d'une nouvelle technologie de l' industrie des pesticides. C'est un cas d'école de capture réglementaire. Un ministre fabrique une urgence qui n'existe pas, pour autoriser un produit qui ne sert ni les agriculteurs ni les consommateurs, mais des intérêts industriels précis. Et il le fait en mobilisant le vocabulaire de l'écologie et de l'innovation.
Ce n'est pas une politique agricole. C'est un service rendu, emballé en transition.
Ibne Muna