05/03/2026
Belle lecture et bonne soirée 🌱
Thérapie de couple : le piège des alliances
La thérapie de couple commence souvent par une demande trompeuse : “Aidez-nous à rester ensemble.” En réalité, le couple ne vient pas seulement chercher une solution ; il vient déposer une crise d’homéostasie. Ce qui tenait — même mal — ne tient plus. Et la tentation du thérapeute est immédiate : entendre une plainte et, presque malgré soi, se mettre à regarder le couple depuis un seul angle. Or la première éthique de la thérapie de couple est là : ne pas être aspiré dans une alliance.
Dans beaucoup de dyades, chacun arrive avec la sensation d’être le plus loyal, le plus sincère, le plus sacrifié. Et le thérapeute devient une figure à conquérir : il faudrait qu’il reconnaisse enfin “qui a raison”. Le risque est majeur : s’identifier à l’un des partenaires, puis sentir l’autre comme un obstacle, un abusif, un froid, un immature, un coupable. À partir de là, la cure se dégrade : le thérapeute est vécu comme traître par celui qui n’est pas “choisi”, et la séance devient tribunal. Le couple se rejoue en direct, mais avec un tiers qui n’est plus tiers.
II. Le couple n’est pas deux personnes : c’est une organisation
On oublie trop facilement qu’un couple est un système. Même dans la douleur, même dans le reproche, il y a une fonction de lien : quelque chose s’y tient, parfois au prix d’une grande souffrance, parfois au prix d’un arrangement pervers, parfois au prix d’une anesthésie. Entrer en thérapie, c’est toucher cet équilibre. Et ce n’est pas parce que le couple bouge, tremble, se disloque, que la thérapie a échoué : c’est souvent l’inverse. Le mouvement révèle ce qui était déjà fissuré.
La question n’est donc pas : “Est-ce que ça marche ?”
La question est : “Qu’est-ce qui devient enfin visible ?”
III. Quand le sexuel devient un champ de ruines
Certains couples arrivent en ayant déjà tenté des solutions “extrêmes” pour relancer le désir : clubs échangistes, sexualité multipartenaires, scénarios de transgression, consommation du sexuel comme preuve de modernité ou comme pansement contre l’ennui. Ce qui est frappant, dans ces situations, c’est que le sexuel n’est plus un langage intime : il devient un protocole, une performance, parfois un commerce — et, très souvent, une tentative désespérée de ne pas sentir la perte.
Quand ces couples racontent leurs expériences, on voit parfois se dessiner un paysage : excitation d’abord, puis sidération, jalousie, dette, honte, comparaison, effondrement. Le lieu même de la “libération” se révèle être un lieu d’effraction. Et l’on comprend alors que l’érotisme n’était pas un jeu : il servait à éviter une vérité du lien — la fragilité, la rivalité, l’angoisse d’être remplacé, la peur de ne plus être désiré.
Le sexuel, ici, n’est pas “libre”. Il est chargé.
IV. Peut-on expérimenter le sexuel sans perdre toutes ses illusions ?
C’est une question éthique, et non une question morale. Il ne s’agit pas de condamner, mais d’évaluer : qu’est-ce qui, dans ce couple précis, peut être traversé sans devenir destructeur ?
Car le couple ne se brise pas seulement sur l’infidélité. Il se brise sur ce qui suit :
l’impossibilité de symboliser,
la dette (“j’ai accepté pour toi / donc tu me dois”),
la vengeance (“tu as pris, je prendrai”),
la comparaison (“je ne serai jamais assez”),
l’humiliation muette,
le secret,
la perte de l’exception (“je ne suis plus ‘ton’ unique”).
Dans certains couples, l’expérience sexuelle “ouverte” révèle une vérité : la relation était déjà un contrat fragile, déjà un échange de preuves, déjà une mise en concurrence. Ce n’est pas la pratique qui détruit : c’est ce qu’elle met à nu.
V. La fonction du thérapeute : créer un espace tiers, pas une scène de justification
Dans ces situations, le thérapeute ne peut pas être un arbitre du bien et du mal. Mais il ne peut pas non plus être un témoin passif. Il a une responsabilité : nommer la structure quand elle devient dangereuse.
Créer un espace tiers, c’est permettre que le couple entende ce qui se joue derrière les actes :
la peur d’être abandonné,
le besoin de puissance,
l’angoisse de castration,
le fantasme de remplacer l’intime par le spectaculaire,
la tentative de relancer le désir sans affronter la douleur du lien.
Et c’est aussi poser un cadre : si la sexualité devient un lieu d’effraction, si elle sert de test sadique (“preuve que tu m’aimes”), si elle détruit l’estime, alors le thérapeute doit pouvoir dire : ici, on ne soigne plus, on abîme.
VI. Quand proposer la rupture n’est pas un échec
Il existe un moment clinique où l’on comprend que le couple ne traverse pas une crise : il traverse une dissolution. Non pas une simple incompatibilité, mais une configuration où l’un des deux ne peut plus être sujet, où le lien exige l’effacement, où la violence — parfois psychique, parfois sexuelle, parfois symbolique — devient la langue principale.
Proposer la rupture, dans certains cas, n’est pas “abandonner” le couple. C’est introduire une vérité : il y a des liens qui ne se réparent pas sans se perdre soi-même. Et il y a des couples qui viennent en thérapie non pour se sauver, mais pour être autorisés à se quitter sans culpabilité.
La thérapie de couple peut alors avoir accompli quelque chose de précieux :
transformer le chaos en lecture,
rendre à chacun sa responsabilité,
sortir de la confusion,
éviter que la destruction se prolonge sous le masque de l’espoir.
VII. La boussole : protéger le vivant
La question finale n’est pas : “Peut-on continuer ?”
La question est : “Qu’est-ce qui protège le vivant en chacun ?”
Parfois, la réponse est un travail de réparation : retrouver un langage, restaurer le tiers, réinventer l’intime.
Parfois, la réponse est une séparation. Une séparation pensée, accompagnée, cadrée, pour que l’on cesse de faire du lien un champ de ruines.
Dans tous les cas, il faut le redire : ce n’est pas parce qu’un couple ne “tient” pas que la thérapie échoue. Il arrive qu’elle réussisse précisément là : dans la capacité retrouvée à ne plus s’effondrer pour rester.
Joëlle Lanteri – Psychanalyste