06/03/2026
Tu veux vraiment savoir comment s’est passée ma journée ?
Chronique où l’amour résiste à tout… sauf aux détails
Avant, le soir quand je rentrais, Steph me demandait comment s’était passée ma journée.
Comme ça. Naturellement.
Comme dans les couples normaux, ceux où l’on partage tout y compris les miettes de biscotte dans le lit et les secrets de salle de bains.
Alors je racontais.
Je commençais toujours calmement. Une petite mise en bouche.
« Globalement, ça va… »
Erreur de débutante.
Parce qu’ensuite, il y avait Monsieur Marcel.
Monsieur Marcel et sa diarrhée explosive, concept abstrait pour le commun des mortels mais très concret pour un carrelage blanc, un tapis berbère innocent et une infirmière en blouse trop optimiste.
Je décrivais. La trajectoire. L’intention artistique involontaire.
Nico hochait la tête. Courageusement.
Puis venait Madame Germaine.
Sa plaie.
Pas une plaie timide. Une plaie vivante, expressive, qui suinte avec la régularité d’une fontaine municipale mal entretenue.
Je parlais de textures. De nuances chromatiques inconnues du nuancier Pantone.
Nico clignait des yeux. Souvent. Très vite.
Et enfin, le bouquet final.
Madame Dedée.
Madame Dedée ne vit pas dans un appartement.
Elle cohabite avec le concept même du chaos.
Chez elle, le désordre n’est pas un état, c’est une philosophie.
Le syndrome de Diogène, version coloc’ longue durée.
Les rats ne sont pas des nuisibles, ce sont des voisins discrets. Presque polis.
Je racontais les odeurs, celles qui s’installent dans les narines comme un bail à durée indéterminée.
Les sons.
Les sensations sous les chaussures.
Et de temps en temps, dans un égarement de sincérité professionnelle… le goût.
Oui. Le goût.
Ne me jugez pas. J’ai déjà assez fait ça moi-même.
Aujourd’hui, Steph ne me demande plus comment s’est passée ma journée.
Il me dit :
« Tu veux manger quoi ce soir ? »
Avec cette prudence de quelqu’un qui sait que certaines réponses peuvent ruiner un dîner, une digestion et une vision du monde.
Je le regarde.
Je souris.
Je l’aime.
Parce qu’il est resté.
Malgré Marcel.
Malgré Germaine.
Malgré Dedée et sa faune urbaine.
Et quelque part, dans son silence inquiet, je sais que j’ai gagné.
La paix conjugale, parfois, tient à une simple règle :
«Ne jamais demander à une infirmière à domicile comment s’est passée sa journée.»