25/04/2026
"C'est dans la nature des hommes."
C'est la phrase qu'on entend le plus souvent quand on parle de violences sexuelles. Et c'est la plus dangereuse, pas parce qu'elle est malveillante, mais parce qu'elle clôt la conversation avant qu'elle commence. Si c'est dans la nature des hommes, alors il n'y a rien à comprendre et rien à changer.
Le problème, c'est que cinquante ans de recherches montrent que cette phrase est fausse. Les comportements qu'on attribue à la "nature masculine" sont le produit d'un processus de construction sociale précis, documenté, et variable selon les cultures. Ce qui est construit peut être déconstruit.
Oui, il existe des différences biologiques entre hommes et femmes. Personne ne le nie. Mais les observations de Belotti (1973) l'ont établi clairement : avant l'âge d'un an, l'agressivité est également répartie entre filles et garçons. C'est après, quand la socialisation commence, que les comportements divergent. La biologie pose un cadre. La culture fait le reste, et ce "reste" est considérable.
En 1995, la sociologue australienne Raewyn Connell publie Masculinities, la référence mondiale sur le sujet. Il n'existe pas une masculinité unique et naturelle, mais des masculinités construites socialement, organisées en hiérarchie. Au sommet, ce qu'elle appelle la masculinité hégémonique, le modèle dominant auquel tous les hommes sont mesurés, qu'ils y adhèrent ou non.
Dès les premiers mois de la vie, les garçons sont socialisés différemment, souvent sans que les adultes s'en rendent compte. On valorise leur force physique, on les coupe de leurs émotions tout en valorisant la colère, on les sanctionne moins pour les comportements perturbants. À l'adolescence, le processus s'intensifie : prouver qu'on est un "vrai homme" aux yeux des pairs devient une pression constante. Dans les vestiaires, les groupes d'amis, les familles, les messages s'accumulent. Ne pas pleurer. Ne pas demander d'aide. S'imposer.
Ces injonctions forment un système. Et ce système a des conséquences mesurables. Les hommes qui adhèrent le plus aux normes traditionnelles de masculinité sont aussi ceux qui présentent le plus de risques de dépression, d'abus de substances, et de comportements violents. En Belgique comme partout en Europe, les hommes se suicident trois à quatre fois plus que les femmes, une donnée directement liée à l'incapacité à demander de l'aide.
"Mais je dois bien élever mon garçon comme un garçon ?"
C'est une question légitime, et cet article n'a pas vocation à alimenter le débat identitaire sur le genre, ce n'est pas son objet. On parle ici de normes de comportement qu'on transmet aux garçons, et ce qu'elles produisent.
Il y a une différence entre transmettre une identité masculine et transmettre des normes rigides. Entre dire "tu es un homme" et dire "un homme ne pleure pas", "un homme ne demande pas d'aide", "un homme s'impose". La première affirmation construit une identité. La seconde construit une cage.
Un garçon peut être fort et doux. Courageux et vulnérable. Compétitif et empathique. Les études montrent que les enfants élevés avec moins de rigidité dans les normes comportementales ne perdent pas leur identité masculine. Ils gagnent en santé mentale, en capacité relationnelle, et en stabilité émotionnelle. Élever un garçon comme un garçon, oui, mais un garçon qui sait ce qu'il ressent, qui respecte les autres, et qui sera capable de nouer des relations saines. Ce n'est pas moins masculin. C'est simplement plus humain.
La plupart des hommes ne commettent pas de violences sexuelles. Mais beaucoup se taisent quand ils sont témoins de comportements problématiques. Un ami qui fait une blague dégradante et que personne ne reprend. Un groupe WhatsApp où circule une vidéo douteuse et où personne ne dit rien. Ces silences ne sont pas neutres. Ils valident. Ils normalisent. Ils maintiennent le système.
Des études sur l'effet spectateur montrent que l'intervention d'un seul témoin peut interrompre une agression dans la majorité des cas. Ce n'est pas anodin. Ce n'est pas de la lâcheté individuelle, c'est un mécanisme social documenté, qui peut être contrecarré par une éducation spécifique.
Revenons à l'affaire Pelicot. 51 hommes. Des âges différents, des classes sociales différentes, des profils différents. Mais un point commun : ils avaient tous intégré que la sexualité féminine était disponible, que le consentement était une formalité. Ce n'est pas de la monstruosité. C'est le produit extrême d'un continuum de normes que la société transmet quotidiennement.
La question n'est pas "pourquoi ces hommes sont-ils des monstres ?" Elle est : "quels mécanismes ont rendu possible leur participation ?" Cette question est moins confortable. Elle nous inclut tous. Et c'est exactement pour ça qu'elle est plus utile.
L'article complet, avec toutes les sources et les données détaillées, est en ligne sur le blog de chronik
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Prochain article : La manosphère : cartographie d'un écosystème qui radicalise des hommes jeunes, et pourquoi elle est devenue l'une des menaces les plus documentées de notre époque.