04/25/2026
Autisme et « dépression »
Les femmes autistes sans déficience intellectuelle ni langagière utilisent fréquemment le camouflage social (ou masking) pour masquer leurs traits autistiques. Cela peut parfois faciliter leur intégration sociale, mais entraîne souvent un diagnostic tardif, un épuisement intense (burn-out) et une détresse psychologique liée à la perte progressive de leur identité aux yeux de personnes qui auraient dûes les accepter et les accueillir dans leurs différences, mais qui ne l’ont pas fait.
Dès la petite enfance, au lieu de vivre leur enfance au même titre que leurs camarades, elles observent, étudient et imitent les comportements sociaux. Elles scriptent des conversations et intériorisent leurs difficultés, passant souvent inaperçues malgré des défis quotidiens, continus et intenses.
La dépression chez les femmes autistes sans déficience langagière ni intellectuelle, pratiquant le camouflage social, est multifactorielle. Elle résulte d’une combinaison de facteurs génétiques, de facteurs socio-environnementaux et d’un épuisement chronique lié à la nécessité de se conformer à un monde neurotypique peu adapté à leurs besoins.
Parmi les femmes autistes sans déficience langagière ni intellectuelle qui pratiquent le camouflage social, qui sont présentement diagnostiquées (ou non-diagnostiquées) comme présentant ce qui est actuellement appelé un TSA, la dépression est environ quatre fois plus fréquente que dans la population générale.
Voici les principaux facteurs explicatifs de cette statistique :
1. Les facteurs génétiques et neurobiologiques jouent un rôle important. Plusieurs études indiquent notamment des niveaux atypiques de sérotonine, impliquée dans l’humeur, le sommeil et le sentiment de bien-être. Une diminution de cette dernière peut être associée à l’irritabilité, aux comportements répétitifs et à un sentiment de tristesse. De plus, des altérations du transport de la dopamine, notamment dans le cortex orbitofrontal, peuvent influencer à la baisse la motivation à rechercher des interactions sociales, en particulier dans les contextes spécifiques où ces dernières sont vécues comme peu gratifiantes ou sécurisantes.
2. L’hyperréactivité au stress constitue également un facteur déterminant. Une amygdale plus volumineuse que la moyenne peut entraîner une réponse au stress plus intense et une surcharge sensorielle rapide.
Les fluctuations hormonales (cycle menstruel, périménopause) amplifient aussi les difficultés de régulation émotionnelle, les surcharges sensorielles et le burn-out, augmentant ainsi le risque de dépression.
3. Le camouflage social fait partie du quotidien des filles et des femmes autistes sans déficience langagière ni intellectuelle qui pratiquent le camouflage social et ce, dès leurs premiers contacts sociaux. En outre, lorsque les liens précoces n’ont pas été sécurisants, ce mécanisme peut devenir encore plus marqué, agissant comme une stratégie de survie et de compensation pour imiter les comportements neurotypiques et se fondre dans la norme. Sachant que cela peut réduire les risques d’abus, d’intimidation, de rejet ou de violence, il s’agit rarement d’un choix pleinement conscient.
4. L’épuisement profond ou burn-out autistique joue aussi un rôle majeur dans la dépression. Le camouflage est une stratégie cognitivement coûteuse qui, combiné aux enjeux sensoriels constants et à d’autres facteurs, peut mener à un burn-out autistique : un état de fatigue extrême, d’impossibilité d’accomplir les tâches habituelles, de grande solitude intérieure et de détresse psychologique. Ce phénomène diffère du burn-out chez les personnes neurotypiques, car les limites et les “batteries” (sociale, environnementale, sensorielle, etc.) des personnes autistes sont dépassées de manière chronique, avec un effet cumulatif sur des mois, voire des années.
5. La perte d’identité est un autre facteur déterminant. Cacher sa nature pour éviter les violences multidimensionnelles, le rejet ou le harcèlement peut engendrer un profond sentiment de déconnexion de soi et une perte de sens.
6. Les difficultés d’intégration peuvent mener à un isolement stratégique face à certains contextes sociaux marqués par des incompréhensions répétées. Le décalage ressenti, la difficulté à décoder les implicites, ainsi que le rejet ou la violence vécus depuis l’enfance (ou à l’âge adulte), contribuent à un sentiment d’impuissance, de solitude et d’inadaptation alors même que ces femmes déploient souvent des capacités d’adaptation phénoménales, mais ne sont simplement pas rencontrées dans leurs efforts par les personnes neurotypiques qui parfois n’expriment aucune curiosité ni désir de comprendre. Plusieurs de ces personnes ont plutôt le réflexe maladroit de tenter de banaliser ou de normaliser l’expérience autiste plutôt que de pratiquer l’écoute active. En ce sens, est-il surprenant qu’une personne autiste ne fasse plus l’effort vulnérable de tenter de se révéler sincèrement à une personne qui ne présente aucune ouverture à comprendre et à respecter ses différences? Est-il étonnant qu’une personne qui vit déjà des formes de marginalisation intersectionnelle ne privilégie pas ces rapports qui lui ont occasionné de la souffrance à répétition? Comment se sentir en confiance dans un lien où les limites ont été dépassées et continuent d’être dépassées sans réparation?
7. Beaucoup de femmes autistes éprouvent un fort désir d’interaction sociale. Leurs amitiés et leurs relations les plus profondes et satisfaisantes sont celles qu’elles entretiennent avec des personnes qui sont soit neurodivergentes, soit ouvertes à considérer la neurodivergence comme une réalité très complexe, unique pour chaque personne (donc non “généralisable”) et profondément “handicapante” dans plusieurs sphères de l’existence humaine actuelle, comprise ici dans une logique capitaliste de production de mort et de destruction exponentiellement rapide de la diversité des formes de vie à l’échelle planétaire. Les personnes qui comprennent que c’est la société qui construit la situation de handicap des personnes autistes (en choisissant de ne pas inclure leurs réalités et leurs besoins dans le fonctionnement notamment) sont les liens à privilégier pour les femmes autistes sans déficience intellectuelle ni langagière qui pratiquent le camouflage social, car cela leur permet d’être elles-mêmes et de de déposer le masque, même brièvement. Malgré cela, il arrivé souvent que les milieux professionnels, familiaux, académiques et autres, ne soient pas inclusifs.
8. La surcharge sensorielle (bruit, lumière, toucher) peut être constante et intense, entraînant un épuisement du système nerveux et des manifestations physiques et émotionnelles (fatigue, maux de tête, troubles digestifs, mutisme, etc.). Les enjeux au niveau des fonctions exécutives, quant à elles, se traduisent par des difficultés à organiser, planifier et gérer les imprévus qui sont exacerbées par le système nerveux qui a été solicité de manière trop intense et répétée.
En résumé, la dépression est souvent la conséquence d’une lutte constante pour évoluer dans un environnement inadapté, combinée à des facteurs neurobiologiques et à des enjeux très spécifiques et interliés. Le camouflage, bien qu’utile à court terme, contribue à un épuisement durable.
Il n’est donc pas question de fragilité. Au contraire. C’est le déploiement d’une puissance particulière de manière intense, continuelle et stratégique qui produit un épuisement. L’effort constant de s’adapter, de se camoufler et de survivre dans un monde qui ne correspond pas à ses besoins n’est pas sans prix. Le fait que ces combats complexes et constants soient invisibles signifient qu’ils ne sont pas reconnus par autrui. La dépression peut devenir récurrente face à cette surcharge qui est souvent vécue en secret, sans parler des nombreux facteurs liés à l’autisme. Si cette publication n’est pas suffisante pour vulgariser ou traduire l’ampleur des difficultés rencontrées par les femmes qui sont passées sous le radar pendant une bonne partie de leur vie, il y a su moins un contexte et un sens à la souffrance vécue et une certaine libération en ce qui concerne le sentiment de culpabilité ressenti alors que ces réalités n’ont pas été choisies.