03/25/2026
Thaleia allait bientôt mourir.
Et contrairement aux femmes de Spartes qui mourraient en couche, elle ne serait pas enterrée auprès des guerriers.
Ce n'était pas une certitude encore, sa mort imminente, mais elle en était tout de même convaincue. Elle flatta de façon absente son ventre arrondis, partagée entre l’ennui et la peur alors qu’elle supervisait le travail de Chrysis. L’esclave s’affairait au métier à tisser depuis les petites heures du matin, continuant à fabriquer l’étoffe pour les célébrations de Panathénées. Les mains de la jeune tisseuse tremblaient alors qu’elle continuait à manipuler habilement les fils. Thaleia fit comme si elle n’avait rien remarqué, et réprimanda même Chrysis pour sa lenteur.
L’offrande devait être prête à temps. Les chances de survie de Thaleia en dépendaient.
Au loin, son bébé se mit à pleurer. Son cœur se serra. Elle aurait tant aimé aller le prendre dans ses bras, enfouir son visage dans ses joues chaudes de larmes, serrer sa rondeur de bambin contre elle, mais la peur, toujours la peur, cette damnée peur, qui la retenait. Il valait mieux que son fils ne l’aima pas trop. Il valait mieux qu’il s'attachât à sa nourrice et à ses grandes sœurs plutôt qu’à sa mère.
Elle donna finalement congé à Chrysis, puis marcha vers l’autel d’Athéna, situé un peu plus au choeur de ses appartements. Myrto l’y attendait déjà avec le panier de gâteau au miel. Thaleia donna congé à la domestique, ne souhaitant pas être observée pendant le sacrifice. Elle voulait être seule.
Seule, avec le nouveau bébé qui germait dans son ventre, avec sa destinée, avec sa requête envers la déesse. Elle déposa en tremblant les gâteaux sur l’autel, alluma de l’encens, puis chuchota à voix basse:
‘’Athéna Polias, protectrice de la cité, me voici encore une fois devant toi avec une requête en échange de cette offrande: protège ma famille, mon foyer et mes enfants. Souviens-toi de toutes les offrandes que je t’ai faites par le passé, et en échange étends également cette protection à moi-même, et à mon enfant à naître. Si tu exauces mes demandes, je te donnerai le voile qui se tient présentement sur mon front.’’
Elle termina sa supplication en pleurant, des larmes qu’elle essuya avec colère. Elle se revit, il y avait à peine plus d’un an, au même endroit, en train de dire les mêmes mots, et pourtant…
La sensation de la flaque dans son dos lui revint malgré elle à la mémoire… ainsi que la chaleur, la viscosité, l’odeur. Elle se vit couchée sur son lit de sang, son fils à peine naissant qui pleurait dans les bras de quelqu’un, de qui, elle n’arrivait pas à s’en souvenir, tout était flou, mais elle se souvenait très clairement du son, le son de sa vie qui s’échappaient d’elle en rivières, le même son que l’eau qu’on versait d’un vase… puis la sensation de la main de la sage-femme qui se frayait un chemin à l’intérieur d’elle, et le cri inhumain qu’elle aavait poussé ensuite.
Athéna ne l’avait pas protégé, cette fois-là. Ou peut-être que oui, parce qu’elle avait survécu. Il ne fallait pas en vouloir à la déesse. Mais chaque fois, c’était de pire en pire. Tellement de sang…
‘’Maman?’’
Elle sursauta. Agaristé se tenait sur le porche, des fleurs dans les mains. Sa grande de huit ans au front toujours penseur.
‘’Je voulais venir donner des fleurs.’’, dit d’une voix déterminée son aînée, les sourcils froncés. Elle avait sans doute dû ramasser beaucoup de courage pour se présenter devant elle. Sa fille s’avança avant qu’elle ne pu répondre, et se présenta devant l’autel:
‘’Artémis Lochia, toi qui présides aux douleurs de l’enfantement, je t’offre souvent des fleurs, des fleurs sauvages comme ta nature. Je t’offre ces fleurs pour que tu protèges ma mère. Si tu la gardes en vie, et hum mon petite frère ou ma petite soeur aussi bien sûr, je promet de t’offrir des fleurs jusqu’à la fin de ma vie.’’
Cette fois, Thaleia laissa ses larmes couler sans tenter de les retenir, touchée par le geste. Elle venait de réaliser que ses naissances difficiles avaient peut-être aussi affecté sa fille. Agaristé ne se souvenait peut-être pas de l’accouchement de sa jeune soeur, mais assurément qu’elle se souvenait de celle de son frère.
Thaleia flatta les cheveux de sa fille, se forçant à sonner joviale à travers sa tristesse.
‘’Artemis? Tu ne veux pas être fidèle comme ta maman à Athéna?’’
‘’Hum. J’adore Athéna aussi’’ répondit-elle après un long temps de réflexion, les sourcils froncés de concentration ‘’mais pour ce qui s’en vient, je pense qu’Artemis est plus puissante.’’
Thaleia n’eut pas envie de la corriger, souhaitant profiter du moment quelques secondes de plus. Qui savait combien de moment comme celui-ci pourrait-elle encore avoir?
Les jours et les offrandes passèrent. Pour Athena de la part de Thaleia, pour Artemis de la part de sa fille.
Puis l'esclave Chrysis termina enfin l'étoffe pour Athena. Juste à temps pour les Grandes Panathénées.
Juste à temps, parce que Thaleia avait commencé à avoir des contractions.
Elle n'en parla pas, parce qu'elle ne voulait pas que Iasonas lui interdisit de participer à la procession à la fin de la fête, lors de l'anniversaire d’Artemis. Elle allait donner son offrande à la déesse, et la déesse allait la sauver de son prochain enfantement, c'était ainsi que les choses se produiraient.
Le matin même, elle eut de la difficulté à cacher ses douleurs qui venaient et partaient, pendant que Myrto peignait ses cheveux. Son aînée Agaristé se tenait près d'elle, sa fille en fait ne la lâchait plus depuis les cinq derniers jours, elle avait probablement deviné quelque chose, elle était trop observatrice, sa grande. La chaleur lui pesait, son front perlait de sueur. Elle mentit à sa domestique, blâmant la chaleur comme cause de son mal être. Respirer. Elle devait respirer, contenir la pression croissante dans son ventre, ne pas la laisser la happer. Tellement de pression. Trop de pression. Elle se mentait à elle-même, mais elle savait, elle reconnaissait ces sensations familières. Elle enserra fort l'étoffe de son offrande, cherchant un point d'ancrage dans les fibres du tissu.
À la fin d’une contraction, Thaleia secoua ses épaules, ramassa l'étoffe et se leva debout pour se mettre en marche, rejoignant son époux qui calinait leur bébé dans la cour intérieure. Les filles étaient là aussi, se tenant bien droites. Agaristé jetta un regard inquiet en direction de sa mère. Thaleia voulut se diriger vers sa fille pour la réconforter mais arrêta sa marche, foudroyée par une nouvelle vague de douleur, celle là d'une violence inattendue. Un glapissement lui échappa des lèvres, et malgré elle, ses mains se posèrent sur son ventre arrondi.
En panique, elle se força à ouvrir les yeux et continuer sa marche, mais trop t**d Ianosas l'avait vu, il avait compris. Non, non, non, non, non… Le cœur de Thaleia se crispa de terreur.
Elle se mit à pleurer, tombant à genoux et s’agrippant au bord de l'étoffe de son époux qui était maintenant au-dessus d'elle.
“Je vais appeller la sage femme” dit-il d'un ton catégorique, déjà prêt à tourner le dos, faisant signe à son esclave de trouver l’accoucheuse. Mais Thaleia gardait ses mains accrochées à Ianosas, ses pleurs devenus des sanglots.
“Pitié, mon mari…”
Il se retourna vers elle, son regard se voilant un instant de douceur.
“Non, Thaleia. Tu ne peux pas me suivre. Reste à la maison avec les enfants, c'est ta place. Je sais que… que tu es inquiète.”
Il se pencha, et ramassa lentement l’étoffe qui était tombée par terre.
“Je vais le faire pour toi.”
Et sur ses mots, il était déjà parti.
“Adieu” chuchota Thaleia à bout de souffle, ses yeux maintenant secs. Face à son destin, sa terreur s'était transformée en fatalité, alors qu'elle sentait une autre vague naître dans son ventre et que le corps d’Agaristé s'était jeté dans ses bras vides. À travers la douleur, elle sentit également le petit corps d’Alcyonée se joindre à celui de sa grande sœur. Sa plus jeune était trop petite pour comprendre, mais elle devinait que sa maman n'allait pas bien. Incapable d'ouvrir les yeux, Thaleia réussit à les enserrer plus fort dans ses bras, à sentir l'odeur du soleil dans leur cheveux. Ses filles. Elle resta là tout le long de la contraction, respirant en silence, concentrée sur la sensation de leur corps pressé contre elle. La pression la lâcha d'un coup, et elle se releva.
Elle embrassa Alcyoné une dernière fois, puis la reconduit à Chrysis qui tenait son fils dans ses bras. Le bébé s'était endormi. Thaleia regarda son visage, le grava dans sa mémoire, et se dirigea vers ses appartements, incapable de lui dire au revoir. Son précieux fils qu'elle n'aurait jamais eu le temps de connaître. L'esclave quitta avec les deux plus jeunes, et Agaristé marcha avec sa mère.
L'accouchement dura tout le jour, et une partie de la nuit. Aucune sage-femme de qualité n’avait pu être dépêchée, pas pendant les grandes Panathénées, impossible. Une esclave de Thrace était présente, une vieille femme qui avait elle-même eu plusieurs enfants, mais Thaleia se fichait d'elle, sachant que sa présence n’allait pas arrêter le déroulement de sa destinée.
Thaleia criait, perdue déjà entre deux mondes, incapable de tolérer la douleur des contractions, fébrile et tremblante. Elle chuchota pitié alors qu'une nouvelle vague commença à monter alors que la dernière venait tout juste de la quitter; elle vomit, puis hurla, incapable de bouger même si elle sentait que son corps avait besoin de s’accroupir. Elle s'entendit grogner à travers sa contraction, comme si elle observait une autre personne.
“Ne dites pas ça, mère” supplia sa fille “vous n'allez pas mourir, ce n'est pas vrai.”
Avait-elle parlé? La sensation de poussée arrêta, la pression céda ensuite. Son bébé donna un coup dans son ventre.
“Viens” ordonna sa fille en la prenant sous le bras et en la soulevant. “Nous allons faire une offrande.”
Une offrande de quoi, de sang? Thaleia se mit à rire. Mais le courage de sa fille lui donna du courage, et elle avança lentement en direction de l'autel d’Athena.
Une autre contraction se mit à monter, alors qu'elles étaient rendues dans le jardin, accompagnée d’une terrible intuition, elle m***a, et m***a encore, inexorablement; Thaleia, le souffle coupé, tomba à genoux au sol, criant et grognant à travers la douleur, sa peur transformée en rage, elle rugit et écarta un de ses genoux, sentant la tête de son enfant écarter sa chair.
La contraction se termina, la tête encore entre deux mondes. Thaleia leva les yeux vers le ciel, elle ne pouvait pas tolérer de reconnaître l'existence de ce nouvel enfant. Elle la vit alors, la pleine lune, et se mit à sourire.
“J'aurais peut-être dû faire mes offrandes à Artemis, après tout. Agaristé avait raison” pensa-t-elle
Et avec la prochaine contraction, elle poussa le reste du corps. Quelqu'un ramassa son bébé, qui, elle l’ignorait. Elle était tombée immédiatement au sol, les yeux levés vers le ciel, fixés sur la lune. Elle constata vaguement, en arrière plan, une flaque de sang s'accumuler sous elle, puis même cette sensation la quitta. La douleur, aussi, s'était dissipée, elle n'avait plus mal; tout était doux, comme une belle couverture. Thaleia regardait la lune, priant Artemis, paisible. La dernière chose qui la quitta fut la sensation de la main de sa fille qui flattait la sienne.
*****
“Maîtresse, j'en ai trouvé à Pláka!”
L’esclave tenait un panier rempli de feuilles argentées, le sourire aux lèvres.
Agaristé inspecta la qualité de la cueillette.
“Merci Mesta, tu as bien fait. Il en pousse partout, maintenant, n'est ce pas?”
Elle renvoya la jeune fille, et contempla avec fierté les plantes, les caressant avec amour presque. Agaristé tria les tiges et conserva les plus belles; les autres seraient séchées et serviront pour ses infusions.
La jeune femme se leva en protestant: c'était devenu si difficile, avec sa grossesse avancée. Elle se traîna en claudiquant jusqu’à l'autel de son quartier, prête à donner les feuilles d'Artémis en offrande à la déesse.
La plante qui était magiquement née à l'endroit où était morte sa mère, sous les rayons de lune, et qu'on avait commencé à voir apparaître partout dans la ville, comme née du néant.
Agaristé savait que la déesse avait alors répondu à la requête de sa mère, juste avant qu'elle ne les quitte. Et que cette plante était son cadeau pour les protéger qu’une telle tragédie n'arrive.
Son bébé donna un coup dans son ventre. Agaristé souris. Elle s'apprêtait à donner naissance pour la 3e fois, pleinement confiante de donner à nouveau naissance.
Et pourquoi aurait-elle eu peur?
Elle avait la plante d’Artemis et de sa maman pour la protéger.
🌿
Illustration par Lesluv 🖤