03/07/2026
Tsé quand tu fais le ménage de tes papiers et que tu tombes sur un texte oublié qui a pourtant été publié?
Est-ce vraiment différent quelques 7 années plus t**d ? Je te le remets ici:
La maltraitance institutionnelle en CHSLD
Le 7 janvier dernier, jâai eu le privilĂšge dâaccompagner ma prĂ©cieuse grand-mĂšre dans ses derniers instants de vie. Je lâavais prĂ©alablement veillĂ©e toute la fin de semaine au CHSLD oĂč elle demeurait depuis 9 ans.
Ce placement fut une grande Ă©preuve. Jâai constatĂ© les effets dĂ©vastateurs dâun placement en Ă©tablissement sur une personne du grand Ăąge, et le dĂ©clin accĂ©lĂ©rĂ© dâune autonomie dĂ©jĂ assombrie par le passage du temps. Jâai accompagnĂ© ma PrĂ©cieuse dans le dĂ©conditionnement de lâusage de ses jambes, certes affaiblies et incertaines, mais fonctionnelles avec une aide Ă la marche. JâĂ©tais lĂ quand elle devait intĂ©grer quâelle Ă©tait contrainte dâĂȘtre attachĂ©e dans sa chaise (pour sa sĂ©curitĂ©) ou d'uriner dans une culotte d'incontinence. Ă son regard affolĂ© en me disant : « Je dois aller Ă la toilette, je vais uriner dans mes culottes », jâai dĂ» lui rĂ©pondre que ce nâĂ©tait rien, quâelle avait maintenant une couche-culotte. Quand elle se salissait aprĂšs avoir Ă©tĂ© changĂ©e, jâai appris Ă changer une couche et Ă assurer ses soins de base pour Ă©viter les dĂ©lais indus.
Au fil des conditions se dĂ©tĂ©riorant et des Ă©conomies faites au dĂ©triment de la qualitĂ© de vie des patients les plus vulnĂ©rables, jâai constatĂ© la nĂ©gligence et la maltraitance institutionnelle. Par exemple, on vĂ©rifiait lâhumiditĂ© dâune culotte avant de la changer. Quand ce nâest pas assez mouillĂ©, ça attend⊠Ma PrĂ©cieuse faisait un nombre incalculable dâinfections urinaires. Ă chacune, elle prĂ©sentait des manifestations de dĂ©lirium (pertes de contacts avec la rĂ©alitĂ©, discours dĂ©cousu, agitation, manque dâattention, mĂ©moire Ă court terme atteinte, grande anxiĂ©tĂ©, peur). Ces manifestations sont rĂ©versibles quand on en Ă©limine les causes. Chaque fois, je demandais un test urinaire. Chaque fois, positif.
Pour donner un sens Ă tout ça, jâai acquis des connaissances universitaires de deuxiĂšme cycle en Ă©tude du vieillissement et gĂ©rontologie. Je me suis documentĂ©e notamment sur la bientraitance des prĂ©posĂ©s aux bĂ©nĂ©ficiaires qui Ćuvrent auprĂšs dâaĂźnĂ©s vulnĂ©rables. Jâai compris que lâorganisation des soins elle-mĂȘme est un terrain fertile Ă la maltraitance.
Pour pouvoir survivre en tant quâemployĂ©s ou proches, on doit rationaliser des pratiques irrespectueuses de la dignitĂ© des personnes malades et de celle des soignants. On tente de « rentabiliser » une offre de services de soins incompatible avec l'aspect financier. Pourtant, il en coĂ»te une fortune pour demeurer dans une chambre privĂ©e payante dâun CHSLD : maximum 1910,40 $ par mois (RAMQ.gouv.qc.ca).
Une musicothĂ©rapeute a dĂ©jĂ travaillĂ© avec ma grand-mĂšre et dâautres usagers du centre. Elle sâest alors remise au piano, ce qui a stimulĂ© ses fonctions cognitives et sa dextĂ©ritĂ© fine, amĂ©liorĂ© son estime de soi et son humeur, et diminuĂ© son niveau dâanxiĂ©tĂ©. Le poste de cette spĂ©cialiste a Ă©tĂ© supprimĂ© sans informer les participants que « leur Julie » les quitterait. Grande tristesse dans le cĆur de ma PrĂ©cieuse et dâautres participants. Coupures obligent.
Sachez que ma PrĂ©cieuse a Ă©tĂ© infirmiĂšre-chef dans lâunitĂ© gĂ©riatrique de lâhĂŽpital Saint-Luc pendant des dĂ©cennies. Elle s'est fait un devoir dâexpliquer les raisons de sa retraite « prĂ©cipitĂ©e » Ă 63 ans : « Les coupures ont affectĂ© la qualitĂ© des soins. JâĂ©tais incapable de tolĂ©rer ça. Jâaimais mieux voir mes patientes bĂ©nĂ©volement plutĂŽt que de mal faire mon travail. » Ironiquement, elle a Ă©tĂ© exposĂ©e Ă cette violence organisationnelle 25 ans plus t**d.
Quand je rĂ©flĂ©chis Ă la vieillesse, Ă ma vieillesse, je dĂ©plore quâon mette autant dâĂ©nergie, toute notre vie, pour se construire un sens identitaire, mais quâune fois trĂšs vieux, on ne soit plus quâune personne ĂągĂ©e malade. Comment pouvons-nous taire ce que ces personnes ont construit ?
Ma PrĂ©cieuse a Ă©tĂ© une fille, une Ă©tudiante, une infirmiĂšre, une Ă©pouse, une mĂšre, une amie, une confidente, une voyageuse aventureuse, une bĂ©nĂ©vole, une musicienne, une curieuse politisĂ©e, instruite, intelligente, une belle-mĂšre, une grand-mĂšre, une proche aidante. Pourtant, dans ses derniĂšres annĂ©es et ses derniers instants de vie, elle nâĂ©tait plus quâune vieille madame dĂ©sorientĂ©e et malade.
En tant quâĂȘtres sociaux, nous avons besoin des autres pour prĂ©server nos capacitĂ©s cognitives. Prenez nâimporte quel ĂȘtre humain, dĂ©partisssez-le de ses avoirs, de ce quâil a Ă©tĂ©, nĂ©gligez les nombreux deuils avec lesquels il compose, confinez-le dans une chambre, visitez-le rarement, avec des Ă©changes instrumentaux et lâensemble de ses capacitĂ©s se dĂ©tĂ©rioreront. Câest ce quâa vĂ©cu ma PrĂ©cieuse, comme des milliers de personnes ĂągĂ©es au QuĂ©bec. Il me semble que ce genre de comportements, avec des bĂątisseurs de notre monde actuel, sâavĂšre une violence profonde contraire au respect de la dignitĂ© humaine.
Le QuĂ©bec est vieillissant. La pĂ©nurie de main-dâĆuvre gravissime est aujourdâhui la rĂ©ponse toute faite pour justifier des manquements au respect de la dignitĂ© humaine. Dans ce contexte, devant les difficultĂ©s de nos plus vulnĂ©rables, la mĂ©dicalisation massive est devenue une porte de sortie acceptable⊠Mais pour qui ?
Dans ses derniĂšres annĂ©es de vie, ma PrĂ©cieuse avait une « journĂ©e type » assez prĂ©visible et sous-stimulante. Toilette et dĂ©jeuner au lit. Lever Ă 11 h. DĂźner Ă 11 h 30. Retour au lit Ă 13 h, jusquâĂ 16 h 30. Souper Ă 17 h. Ă 18 h 30, retour au lit jusquâau lendemain.
Dans ce contexte, il apparaĂźt utile de donner des antidĂ©presseurs pour lâhumeur et contre lâanxiĂ©tĂ©, des anxiolytiques et des sĂ©datifs, et pourquoi pas des antipsychotiques contre les comportements de perte de contact avec la rĂ©alitĂ©.
Mais qui souhaiterait garder le contact dans une telle réalité ?
Sâinstalle alors un cercle vicieux oĂč la mĂ©dication calme lâapparition de rĂ©ponses pourtant adaptĂ©es (agitation, dĂ©sorientation, apathie, agressivitĂ©, etc.) face Ă un systĂšme dĂ©pourvu dâhumanitĂ©.
On entre dans un CHSLD parce quâon nâest plus capable de vivre dans son domicile : souvent trĂšs ĂągĂ©, en grande perte dâautonomie, voire dĂ©jĂ en fin de vie. Pourtant, la politique quĂ©bĂ©coise consacrĂ©e aux soins palliatifs ne prĂ©voyait pas la crĂ©ation de lits de soins palliatifs dans les CHSLD (MSSS, 2004).
Ma PrĂ©cieuse a agonisĂ© pendant quatre jours avant de rendre lâĂąme, sous soins de confort : antidouleurs, mĂ©dicaments contre lâanxiĂ©tĂ©, contre le mucus gĂȘnant sa respiration (commun en phase terminale).
Malheureusement, le moment dâinjection correspondait aux changements de quart de travail. Lors dâun dĂ©lai particulier, elle a Ă©prouvĂ© une grande dĂ©tresse respiratoire pendant une grosse heure suivant le moment prĂ©vu pour sa mĂ©dication. En rĂ©ponse Ă mon insatisfaction, ma colĂšre et mon impuissance, on mâa rĂ©pondu quâon Ă©tait en manque de personnel. Cela explique probablement aussi pourquoi ma PrĂ©cieuse nâa pas Ă©tĂ© changĂ©e de position de 22 h Ă 3 h pendant ma nuit de veille. Quand jâai demandĂ© lâaide du prĂ©posĂ©, il ignorait quâune dame se mourrait sur lâĂ©tage.
On est loin de la notion dâapproche holistique englobant tous les aspects de la personne. Quand on meurt d'ĂȘtre trop vieux, on ne satisfait pas les critĂšres pour bĂ©nĂ©ficier de soins palliatifs ou dâaide mĂ©dicale Ă mourir.
Comment peut-on banaliser la mort de quiconque ? On ne meurt quâune seule fois et ce peu importe notre Ăąge. La mort est certes normale, mais non banale. Câest selon moi lâĂ©tape ultime, probablement la plus difficile Ă franchir. Posons un regard critique sur notre maniĂšre de la traiter, car on sera tous confrontĂ©s un jour ou lâautre Ă la mort dâun ĂȘtre cher ou la nĂŽtre.
Le passage, on le souhaite comment ? Dans la rentabilité et la déresponsabilisation ou dans la bientraitance et la dignité ?
Karine Godin