26/01/2022
Anne Dufourmantelle
Ma rencontre avec cette auteure a été décisive dans l’articulation de mon parcours. Son écriture
limpide et puissante ne cesse de m’inspirer. Je vous propose donc de découvrir ses livres que décrit
en quelques mots cet article en hommage à sa vie, son œuvre et sa mort brutale et sacrificielle.
"Née à Paris le 20 mars 1964, Anne Dufourmantelle a trouvé la mort le 21 juillet 2017, sur la plage
de Pampelonne, près de Ramatuelle (Var), dans des circonstances tragiques en portant secours au
fils d’une de ses amies âgé de 10 ans, qui était en train de se noyer. Au cours de ce sauvetage, elle a
succombé à un arrêt cardiaque. Anne Dufourmantelle avait 53 ans.
Philosophe et psychanalyste, amie de Jacques Derrida et d’Avital Ronell – elle publiera un dialogue
avec chacun (De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997, et American Philo, Stock, 2006) –, elle mêlait
avec bonheur ses activités de philosophe et de psychanalyste, tout en étant à la fois éditrice
(d’abord, chez Calmann-Lévy, puis chez Stock) et chroniqueuse au journal Libération. La
compagne de l’écrivain Frédéric Boyer était aussi diplômée de l’université de Brown (à Providence,
Etats-Unis) et enseignante à NYU, se réclamant d’une inspiration spinoziste pour cerner les
relations entre fatalité et liberté, thème majeur de l’ouvrage qu’elle consacra en 2007 à La Femme
et le Sacrifice, d’Antigone à « La Femme d’à côté » (Denoël).
Analysée par Serge Leclaire et membre active du Cercle freudien, elle recevait ses patients avec une
douceur extrême, au cinquième étage sans ascenseur de son cabinet de la rive gauche. Cette
« chercheuse inlassable », comme le souligne le psychiatre et psychanalyste Guy Dana, son ami et
« superviseur », faisait preuve aussi d’une « humanité exceptionnelle », attentive aux souffrances
d’autrui et prête à se dévouer en toutes circonstances. Elle regardait le rêve comme l’instrument
majeur d’une transformation de soi : « On peut rendre fou quelqu’un, disait-elle, en l’empêchant de
rêver. On peut aussi sauver sa vie en écoutant ses rêves à temps. » (L’Intelligence du rêve, Payot,
2012).
En 2009, dans En cas d’amour. Psychopathologie de la vie amoureuse (Payot), elle décrivait les
souffrances des couples – querelles, jalousies, séparations, trahisons – en se demandant pourquoi
tant d’hommes et de femmes prennent un malin plaisir à répéter inconsciemment des situations
anxiogènes au point de se transformer la vie en supplice permanent. Mais surtout, elle se demandait
en quoi la dictature de la transparence, propre à la société postmoderne, portait atteinte à l’intimité
de chacun. D’où sa réflexion sur une nécessaire Défense du secret (Payot, 2015).
La douceur et le risque
Anne Dufourmantelle n’était pas tendre avec les mères. Dans un essai de 2001, La Sauvagerie
maternelle (Calmann-Lévy), elle n’hésitait pas à affirmer que toute mère est sauvage, en tant
qu’elle fait le serment, inconsciemment, de conserver toujours en elle le lien qui l’unit à son enfant
depuis la naissance. Et elle soulignait que cette attitude se perpétuait bien souvent de mère en fille.
Et pourtant, face aux violences du monde contemporain, elle soutenait l’idée que la douceur est une
puissance infinie. Elle en faisait une fête permettant de transformer « l’effraction traumatique » en
créativité : « La douceur appartient à l’enfance, elle est un retour sur soi, le nom secret de la
beauté et de l’élan mystique » (Puissance de la douceur, Payot, 2013).
C’est dans un livre de 2011, L’Eloge du risque (Payot), qu’elle développe ce qui a été son
engagement le plus émouvant. Elle y commente en effet la célèbre phrase d’Hölderlin : « Là où
croît le péril, croît aussi ce qui sauve » pour affirmer que ce temps du risque – celui des résistants –
serait le contraire miraculeux de la névrose. Prendre le risque d’aimer, de vivre afin de s’extirper de
toute dépendance, tel serait pour le sujet l’essentiel de toute forme d’éthique. Anne Dufourmantelle
aura eu, jusque dans cette mort tragique, le courage de se saisir du magnifique poème d’Hölderlin.
Dates clefs
• 20 mars 1964 Naissance à Paris
• 1997 Crée chez Calmann-Lévy la collection « Petite bibliothèque des idées », où elle publie
avec Jacques Derrida « De l’hospitalité »
• 2001 « La Sauvagerie maternelle » (Calmann-Lévy)
• 2011 « Eloge du risque » (Payot)
• 2013 « Puissance de la douceur » (Payot)
• 2015 Premier roman, « L’Envers du feu » (Albin Michel)
• 21 juillet 2017 Mort à Pampelonne (Var)
Article d’Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »)
Photographie Alain Laboile.