12/04/2026
12 avril 2026
L’œil loge dans le creux d’une oreille, féminine. L’intrus descend, furtivement, la paroi fine de la nuque et s’enhardit au-delà de l’épaule, jusqu’au sillon tracé entre deux seins fermes, piriformes.
Les poires appartiennent à une jeune fille en fleur, cheveux fins et bruns, balayant les épaules. Elle est vêtue sous sa veste, printanière, entrouverte, d’un chemisier mauve, léger, échancré. Jeans fuselle ses jambes.
Le péquin flirte avec la chance, fidèle compagne, finalement, depuis le début de l’aventure, écriture. La munificente pose jeunesse épanouie à côté de sa carcasse vieillie.
La jolie est venue s’asseoir sur son banc, parc Jean Royère, alors qu’il cultivait, dans sa tête, un carré bégonias de son jardin. L’élégante l’a fait, poliment, émettant de ses lèvres minces l’autorisation de poser son séant sur les mêmes lattes que le sien. Le lourdaud opina, bien-sûr.
Maintenant, la svelte, visage oblong, parcourt, absorbée, les pages d’un livre. Elle s’extirpe de la réalité. Elle crée la sienne. C’est spectacle gratuit, éphémère, qu’offre un vigoureux soleil égaré en avril. Le taquin printemps fait éclore les fleurs et les décolletés.
J’accompagne l’explorateur (l’œil) puisque c’est le mien, dans le strict cadre de la décence. L’étoffe du vêtement protège la pudeur. il n’ira pas plus loin que le tissu protecteur.Tout le reste, l’imagination le complétera.
Oh là là ! N’allez pas imaginer ce qui n’est pas. La libido n’a rien à voir à l’affaire. Il n’y a pas, au couvent, un moine, ancien pensionnaire d’un monastère du marquis de Sade !
Non, peintre frustré, j’épanche ma soif des lignes parfaites. Je me pourlèche de leurs contours lorsque celles-ci choisissent les courbes pour exprimer la perfection.
J’agis pareil, là où je les débusque. Un mur, une végétation dense ou maigre, le nu d’un objet insignifiant, provoquent un analogue intérêt, amenant quelquefois à la vibration d’un monde étrange jusqu’aux derniers replis de mes poils..
Je ne cite pas les œuvres d’art, cela va de soi, J’alimente ma grange, du beau à traduire. Je le fais par nécessité de vivre l’intensité que diffuse le détail. J’ajoute aussi pour vous balader dimanche, dans le pré de mes neurones. Cela offre une raison anodine à mon acharnement à respirer, différent, l’oxygène qui nous entoure.
Et bien voilà, aveu, pas trop difficile à révéler, je n’écris que pour recevoir la vérité poétique de l’existence.
Ce matin, au café des Arts, j’ai rencontré Mike, le basque libertaire. Le fumeur de petits cigares, patientait, au bistrot, en attendant sa moitié en soins chez son kiné.
J’apprends qu’il fut précurseur en son temps, épousant femme plus âgée que lui. iI convient qu’elle s’avérait être la seule apte à supporter ses humeurs anarchistes. Il ajoute qu’amoureux de la solitude, sans sa compagne, l’indomptable aurait tourné isolement. Il eut fallu qu’il soit créateur, précise-t-il, pour vivre son enchantement.
Sur ce, avec son accent caractéristique, mon pote utilise une expression qui capte mon attention « la ficelle des muscles » en parlant des soucis de santé de sa femme. Retour dans ma tour d’ivoire, je vérifie sur mon assistant Wikipédia sa signification. Nada, que dalle, l’érudit internet ne la connais pas, non plus, l’expression..
Le grisonnant gamin est un donc un monsieur Jourdain de la poésie. Tiens, envie, je lui dédie ce nouveau volet du rite dominical. Il faudra que je lui dise que je prolonge nos échanges, le dimanche, sur un mur aussi virtuel que nos propres existences.
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TOILE ABSTRAITE
Toile de peintre abstrait dans le ciel, trois bandes, une bleue entre deux blanches. C’est une œuvre, sans signature, dans laquelle s’engouffrent autant l’infini que la sérénité, une audacieuse expression de la beauté nue, sans fabrication. .
Je me nourris, yeux dessillés, de cette superposition de rectangles dans lesquels il y certainement réponse à une question existentielle que je ne me suis jamais posée, la vivant, en ma chair, n’ayant nul besoin de l’exprimer. J’y pioche dans cet art éphémère, d’un ciel caméléon, l’appréciation du mystère, dans toutes ses compositions.
Expliquer s’avère vain. L’essentiel est de vibrer avec l’objet, le paysage, l’humain sans y chercher une raison à leurs existences. C’est l’effort qu’il faut consentir pour entrer en soi, dépasser ses limites, rendre possible la féerie entre le visible et l’invisible.
***
JE M’ÉCRIS MOI
Je m’écris moi
sans chercher
à me faire reconnaître
Je m’écris moi
parce que je m’ignore
***
RIDES
Visage réparé
par les branches
de ses veines
cèle ses rides
ou les fait apparaître
dans la mastication
des lèvres
d’une phrase secrète
***
LA CITADELLE
Citadelle que ciel
réprimande
se défend :
« Je fus abri avant
d’être défense
Je fus noisette
avant d’être beurre
Et pourquoi ne serai-je pas
le doigt qui indique ta présence ? »
***
STAGNANTE
Grenouilles coassent sur la page
d’un archipel de nénuphars
L’étang fume de l’encens !
Cailloux des chemins
- or des pas -
conduisent
tout droit vers l’anse
des feux-follets
oh fut furieuse
l’eau avant de croupir
au milieu de la boue
Serge Mathurin THÉBAULT