28/02/2026
D'une certaine façon, cela s'applique également au patient qui demande à son masseur-kinésithérapeute, en plus de la séance prévue pour le dos, de "regarder un petit coup son genou" ou de commenter le compte-rendu d'examen de sa mère.
“Puisque vous êtes là…”
Il y a une phrase qui devrait être classée monument historique de la tournée libérale.
“Puisque vous êtes là…”
Puisque vous êtes là, vous pouvez prendre la tension ?
Puisque vous êtes là, mettre les bas ?
Puisque vous êtes là, passer avant 8h ?
Puisque vous êtes là, aller à la pharmacie ?
Puisque vous êtes là, rassurer maman ?
Puisque vous êtes là, sortir la poubelle ?
À ce stade, je ne suis plus Tof.
Je suis Alexa avec mon stétho.
Sauf que.
Entre “puisque vous êtes là” et “c’est remboursé”, il y a un petit personnage discret mais redoutable : la CPAM.
Et son livre sacré : la NGAP : la nomenclature générale des actes professionnels.
La NGAP, ce n’est pas un buffet à volonté.
C’est une carte précise.
Ce qui est dedans → remboursé selon règles précises.
Ce qui n’est pas dedans → hors nomenclature.
Et hors nomenclature, ça veut dire possible…
mais non pris en charge.
La tension isolée sans changement de traitement pour se rassurer.
Le dextro chez le patient non insuliné.
Les collyres chez quelqu’un qui voit très bien où mettre la goutte.
Les bas de contention chez monsieur autonome.
Le pilulier isolé sans trouble cognitif ou psychiatrique.
Ce ne sont pas des micro-soins gratuits.
Ce sont des actes non remboursés.
Donc si on les fait…
ils sont facturés directement.
Avec tact.
Avec mesure.
Avec devis.
Avec facture.
Pas avec une FSE déguisée en opération commando.
Et puis il y a le pack “service plus”.
— Vous pouvez passer avant 8h ?
— Il y a une urgence médicale de nuit ?
— Non, on se lève tôt, on veut déjeuner avant d'aller faire nos courses au marché.
Passer avant 8h sans justification médicale, ce n’est pas une majoration nuit NGAP.
Mais ça peut être convenu… et facturé au patient.
— Vous pouvez aller à la pharmacie ?
— Vous pouvez donner à manger ?
— Vous pouvez refaire le lit ?
Là, on n’est plus dans la nomenclature.
On est dans “tant que vous y êtes”.
Et soyons honnêtes entre nous, collègues.
Beaucoup d’IDEL n’osent pas.
On absorbe.
On rattache au BSI comme on cache un objet sous le tapis.
On bidouille une ordonnance en se disant que ça passera…
jusqu’au jour où la CPAM débarque, version contrôle, et transforme notre “petit service” en joli courrier d’indus.
Et là, d’un coup, le soin hors nomenclature devient très payant… mais pour nous.
Ou
Parfois
Souvent
Toujours
on le fait gratuitement.
Pas par faiblesse.
Par cœur.
Parce que “les pauvres, ils n’ont pas les moyens”.
Et parfois, c’est vrai.
Mais parfois aussi, le salon accueille une télé XXL,
le smartphone dernier cri est financé en 24 mensualités.
l’abonnement salle de sport premium,
et trois plateformes de streaming.
Encore une fois, ce n’est pas un jugement.
C’est un décalage.
On n’ose pas facturer 12 euros pour un acte hors nomenclature…
mais on trouve normal de payer 89 euros par mois pour du Wi-Fi plus rapide.
Le problème n’est pas le patient.
Le problème, c’est notre gêne.
On a grandi avec l’image de l’infirmière à cornette,
dévouée, discrète, gratuite en bonus.
Sauf que nous sommes des professionnels libéraux.
Avec des charges.
Une assurance.
Une responsabilité pénale.
Un comptable qui, lui, n’accepte pas le règlement en gratitude.
Alors la phrase magique est simple :
“Cet acte n’est pas pris en charge par l’Assurance Maladie. Je peux le réaliser, mais il sera facturé directement. Je vous ferai un devis.”
Pas agressif.
Pas culpabilisant.
Juste clair.
Un soin hors nomenclature n’est pas un abus.
C’est un acte que le système n’a pas prévu de financer.
Et notre temps n’est pas hors valeur.
Et paradoxalement, plus nous poserons le cadre, plus nous seront respectés.
Alors collègues…
On continue à être le couteau suisse invisible version gratuite ?
Ou on assume que notre temps, lui aussi, mérite sa petite cotation… même hors nomenclature ?