28/03/2026
Il existe une forme d'inceste dont personne ne parle encore vraiment.
Une forme d'inceste qui n'a pas encore de nom dans la loi, même si elle existe dans les corps, dans les mémoires, dans les vies brisées de celles et ceux qui l'ont traversée.
Je vais en parler parce que c'est mon histoire, et parce que beaucoup d'autres méritent d'être reconnu·e·s.
Dans une dérive sectaire, le gourou ou la gourrelle ne se contente pas d'exercer une emprise sur des adultes. Il ou elle prend la place des parents. Il décide, il élève, il forme l'identité de l'enfant, de tous les enfants. Il devient, dans l'univers mental et affectif de cet enfant, le père ou la mère, parfois plus réel que les parents biologiques eux-mêmes, parce que toute la structure de la dérive a organisé cette substitution.
C'est ce qui m'est arrivé. Le gourou de la communauté dans laquelle j'ai grandi a été ma figure paternelle. Dès l'enfance il a commis des violences sexuelles à mon encontre. A quinze ans, il m'a retirée à mes parents pour m'installer chez lui, à sa disposition. Il m'a forcée à épouser l'un de ses fils, il est devenu mon beau-père, le grand-père de mes enfants.
Dans ma réalité d'enfant puis d'adolescente, cet homme était mon père. Pas de sang, mais de fait, d'autorité, de formation identitaire totale. Je n'avais pas les mots pour nommer ce que je vivais. Mais aujourd'hui, je les ai : c'était de l'inceste. Un inceste par substitution parentale.
Cette réalité ne se limite pas aux dérives sectaires. Dans l'Église catholique, le prêtre est littéralement appelé « père ». Il est le père de ses brebis, le père de ses croyants. Cette figure paternelle spirituelle n'est pas une métaphore, elle structure les liens affectifs et psychiques des enfants qui grandissent dans cet univers.
Quand ces figures paternelles commettent des violences sexuelles sur ces enfants, les victimes n'ont pas seulement subi des crimes. Elles ont subi quelque chose qui a la structure psychique de l'inceste, avec tout ce que cela implique en termes de trahison absolue, de confusion identitaire, d'effacement des repères. Elles méritent d'être reconnues comme telles.
La loi française reconnaît l'inceste dans le cercle familial. Mais elle n'a pas encore pensé l'inceste spirituel. Elle n'a pas encore nommé ce qui se passe quand la figure paternelle est un gourou, un prêtre, un leader charismatique investi d'une autorité totale sur l'enfant.
Cette lacune n'est pas neutre : elle prive des victimes d'une reconnaissance qui serait pourtant juste, exacte, et qui changerait profondément la prise en charge juridique et psychique de ce qu'elles ont traversé.
Il est temps que la loi évolue pour intégrer l'inceste par substitution parentale, l'inceste spirituel dans le spectre des violences incestueuses reconnues. Pas comme une exception. Comme une réalité que nous sommes nombreuses et nombreux à avoir vécue.