23/01/2026
Mardi dernier, dans le train du retour aprĂšs notre sĂ©jour Ă Disney, il sâest passĂ© quelque chose de tout simple.
Aurore, fatiguĂ©e mais joyeuse, sâest mise Ă fredonner le gĂ©nĂ©rique de Tic et Tac, les Rangers du Risque, la sĂ©rie animĂ©e des annĂ©es 90.
Une petite madeleine pour certains.
Les personnes autour de nous ont relevĂ© la tĂȘte, souri.
Quelquâun a glissĂ©, avec humour :
« Oh⊠ça fait longtemps quâon ne lâavait pas entendue, celle-lĂ ! »
Et câest tout.
Aucune remarque, aucun regard excédé.
Juste des visages ouverts, disponibles, presque touchĂ©s par ce rappel dâenfance.
On sentait que les gens avaient la place intérieure pour accueillir ce moment,
pour laisser entrer un peu de légÚreté,
pour se laisser surprendre,
pour partager un sourire sans que cela ne leur coûte.
CâĂ©tait un de ces instants simples et doux qui rendent un trajet juste agrĂ©able.
Ce qui est peut-ĂȘtre le plus frappant, câest que cette scĂšne nâa rien dâexceptionnel pour nous.
Que ce soit avec notre fils ou dĂ©sormais avec nos deux enfants, nos trajets en train se sont presque toujours dĂ©roulĂ©s ainsi, dans une ambiance tranquille, parfois ponctuĂ©e dâun sourire, dâun Ă©change lĂ©ger, dâune connivence discrĂšte.
Alors, face Ă cette rĂ©alitĂ©-lĂ , un dĂ©calage mâinterpelle.
Dans le mĂȘme pays, avec les mĂȘmes trains, les mĂȘmes voyageurs, la SNCF prĂ©sente aujourdâhui une classe Optimum, un espace interdit aux enfants.
Et je me suis surprise Ă penser :
quâest-ce qui fait que cette idĂ©e existe, maintenant ?
Quâest-ce quâelle dit de nous, de nos rythmes de vie, de notre disponibilitĂ© intĂ©rieure, ou de ce quâil en reste ?
Je comprends pourtant trĂšs bien le besoin de calme.
Moi aussi, lorsque je rentre dâune formation ou dâune journĂ©e dense Ă Paris, il mâest arrivĂ© dâavoir envie de relire mes notes, de prĂ©parer une intervention ou simplement de mâextraire quelques instants du rythme de la journĂ©e.
Mais si un trajet en train devient lâun des rares moments oĂč lâon peut retravailler, souffler, sâorganiser, cela raconte quelque chose.
Cela dit que tout est déjà tendu en amont.
Que les espaces pour se poser sont rares.
Que nous avançons souvent avec peu de marge, peu dâair, comme si chaque minute devait ĂȘtre utile.
Dans une sociĂ©tĂ© oĂč prĂšs de 12 pour cent de lâensemble des actifs, salariĂ©s comme non-salariĂ©s, sont en situation dâĂ©puisement sĂ©vĂšre ou Ă trĂšs haut risque, peut-ĂȘtre que ce manque de disponibilitĂ© intĂ©rieure nâa rien dâĂ©tonnant.
Câest beaucoup.
Un actif sur dix.
Et puis, en observant ce dĂ©bat autour de la classe Optimum, je me rends compte quâil sâinscrit dans une tendance plus large que lâon voit depuis quelques annĂ©es.
Des restaurants sans enfants.
Des mariages sans enfants.
Certains lieux publics oĂč leur prĂ©sence semble de moins en moins tolĂ©rĂ©e.
Je ne pense pas que ces décisions soient prises par malveillance.
Les gens font comme ils peuvent, avec leur fatigue, leurs limites, leur besoin de calme.
Mais ces choix rĂ©pĂ©tĂ©s Ă diffĂ©rents endroits racontent peut-ĂȘtre quelque chose de plus profond.
Mais bon sang, cela met en lumiĂšre une vraie difficultĂ© collective Ă accueillir ce qui Ă©chappe Ă lâefficacitĂ© parfaite,
ce qui nâavance pas droit,
ce qui déborde,
ce qui fait du bruit,
ce qui exprime des émotions sans filtre,
ce qui est simplement vivant.
Cela dit aussi quelque chose de notre rapport à la différence,
Ă ce qui nâentre pas dans les cases,
Ă ce qui ne se maĂźtrise pas complĂštement,
Ă ce qui ne se contrĂŽle pas.
Dans une sociĂ©tĂ© oĂč tout doit ĂȘtre optimisĂ©, ordonnĂ©, prĂ©visible, lâenfance, avec sa spontanĂ©itĂ©, sa crĂ©ativitĂ©, ses Ă©lans, ses lenteurs, devient un espace de frottement.
Comme si nous nâavions plus assez de disponibilitĂ© intĂ©rieure pour laisser une place Ă ce qui ne sâajuste pas parfaitement Ă nos contraintes dâadultes.
Et cela mâinterroge profondĂ©ment.
Si dĂ©jĂ maintenant nous Ă©prouvons tant de mal Ă accueillir la prĂ©sence dâenfants dans lâespace public,
quâest-ce que cela dit de notre rapport au Vivant, Ă la nuance, Ă lâhumanitĂ© tout simplement ?
Lâenfance est politique.
La maternitĂ© lâest aussi.
Et la façon dont nous veillons ou non sur les plus vulnérables est toujours un geste profondément politique, au sens de ce qui organise le vivre-ensemble.
Et peut-ĂȘtre que la vraie question, silencieuse mais essentielle, est celle-ci :
est-ce que câest vraiment la sociĂ©tĂ© dans laquelle nous voulons vivre ?
Toi qui ne te sens peut-ĂȘtre pas concernĂ© aujourdâhui par ce dĂ©bat,
toi qui ne voyages pas avec des enfants,
toi qui recherches simplement un peu de calme,
toi qui ne vois dans tout cela quâun dĂ©tail,
je tâinvite doucement Ă regarder un tout petit peu plus loin.
Parce que le jour oĂč ce qui dĂ©rangera la sociĂ©tĂ© ne sera plus un enfant,
mais ta maniĂšre dâĂȘtre,
ta différence,
ton rythme,
ton Ăąge,
ton corps,
ton fonctionnement
ou mĂȘme ton travail,
ce jour-lĂ , câest toi qui seras priĂ© de tâeffacer.
Et jâose espĂ©rer que nous valons mieux que cela,
que nous pouvons changer, ajuster, rĂ©ouvrir un peu dâespace,
pour que chacun, du plus petit au plus grand,
trouve encore sa place dans un monde qui respire un peu mieux.