14/12/2025
Bouleversant mais pourtant si vrai!
J'ai cru que ma mère avait perdu la tête quand je l'ai trouvée les yeux bandés dans la cuisine plongée dans le noir.
C'était un soir de décembre glacial. Une pluie battante fouettait les pavés, et Paris semblait grise, noyée sous le poids de l'hiver. Je n'avais pas prévenu de ma visite. J'avais encore mes vieilles clés. Je voulais juste passer en coup de vent, récupérer quelques papiers administratifs avant de filer à un dîner d'affaires. Ma vie d'architecte était devenue une course effrénée contre la montre.
J'ai ouvert doucement la lourde porte de l'appartement. Silence. Un silence absolu. Il n'y avait pas de chauffage, malgré le froid qui s'infiltrait par les fenêtres mal isolées.
Une fine raie de lumière filtrait de la cuisine. Je me suis approché, mais ce que j'ai vu m'a glacé le sang.
Ma mère, Solange, était assise à la table de la cuisine. La lumière était éteinte. Seule la lueur orangée des lampadaires de la rue traversait les volets. Elle portait un foulard en soie sombre, noué serré sur ses yeux. Ses mains tâtonnaient la table avec des mouvements tremblants. Elle cherchait la carafe d'eau.
J'ai retenu mon souffle. Je l'ai regardée essayer de verser de l'eau dans un verre. Elle a raté sa cible. L'eau a coulé sur sa main, sur la nappe, tombant goutte à goutte sur le sol.
« Bon sang, » chuchota-t-elle. Sa voix était brisée. « Encore. Concentration, Solange. »
Un frisson m'a parcouru l'échine. Était-elle devenue aveugle ? Avait-elle eu un AVC qu'elle me cachait ? Ou était-ce le début de la démence ? Mille scénarios terribles ont explosé dans ma tête. J'ai pensé à mon agenda surchargé, à l'échéance de mon projet, et soudain, je me suis vu en train de remplir des formulaires pour une maison de retraite. La panique m'a noué la gorge.
J'ai allumé la lumière brusquement.
« Maman ? »
Elle a sursauté si violemment que la carafe a failli se renverser. Elle a arraché le foulard de son visage d'un geste désespéré. Elle cligna des yeux sous la lumière crue, le visage pâle, mais son regard était clair. Effrayé, certes, mais lucide.
« Thibault ! » Elle s'est forcée à sourire, essuyant l'eau hâtivement avec sa manche. « Tu... tu m'as fait une peur bleue. Qu'est-ce que tu fais là ? »
« Ce que je fais là ? » Ma voix est montée, poussée par la peur. « Ce que toi tu fais là ? Pourquoi es-tu dans le noir ? Pourquoi as-tu les yeux bandés ? Tu es malade ? »
Elle s'est levée, est allée vers l'évier pour prendre un chiffon. « Mais non, des bêtises. J'ai... j'ai lu un article. Sur la gymnastique cérébrale. Il faut aiguiser ses sens. Ça garde jeune. »
Elle mentait. Je connaissais ce ton. C'était le même ton que lorsqu'elle prétendait n'avoir plus faim pour me laisser la dernière part de gâteau.
J'ai regardé autour de moi dans la cuisine. Et c'est seulement maintenant, sous la lumière froide du néon, que j'ai remarqué les détails.
Partout, il y avait de petits papiers adhésifs jaunes (Post-it). Sur la vieille cafetière : « Bouton rouge : Marche. Bouton vert : Café léger (pour Thibault). » Sur l'armoire à pharmacie : « Mardi : Poubelles vertes. Jeudi : Verre. » Même sur la télécommande : « Touche en haut à droite pour le journal de 20h. »
Mon estomac s'est noué. « Gymnastique cérébrale ? » ai-je demandé en arrachant le papier de la cafetière. « Maman, tu étiquettes la machine que tu utilises depuis dix ans ? Dis-moi la vérité. Tu as Alzheimer ? »
Elle a détourné le regard. « Non, Thibault. Je vais bien. »
« Ne me mens pas ! » Je suis allé vers la table, où un petit carnet était ouvert. Je m'attendais à des rendez-vous médicaux, des diagnostics.
Au lieu de cela, j'ai lu le titre sur la première page, écrit de son écriture élégante et soignée d'ancienne institutrice : « Protocole d'Autonomie et de Gestion. »
J'ai lu la liste en dessous :
1. Simuler la cécité (au cas où ma vue baisse).
2. Mémoriser les trajets dans l'appartement (éviter les chutes).
3. Rédiger le mode d'emploi de la maison (pour que Thibault ne perde pas de temps).
4. Mettre de l'ordre dans les comptes (Codes et papiers dans la boîte rouge).
J'ai laissé retomber le carnet. « C'est quoi... c'est quoi ça ? »
Ma mère a soupiré. Elle semblait soudain minuscule dans cette cuisine qui sentait autrefois toujours la soupe chaude. Elle s'est rassise, les mains croisées fermement sur ses genoux.
« Tu te souviens de Madame Perrot, du rez-de-chaussée ? » demanda-t-elle doucement. « Quand elle a eu son attaque ? Son fils devait venir tous les jours. Il devait lui expliquer comment allumer le gaz, où étaient les couverts. Il avait l'air si fatigué, Thibault. Il a négligé son travail, son couple en a souffert. »
Elle m'a regardé droit dans les yeux. Son regard était fier, mais voilé de tristesse. Cette pudeur si française de ne pas vouloir déranger.
« Je vois ta vie, mon fils. Tu travailles douze heures par jour. Tu cours tout le temps. Dans cette société, si tu t'arrêtes, tu es perdu. Je me suis juré de ne jamais être le boulet à ton pied, ce poids qui t'entraîne vers le fond. »
Elle m'a pris doucement le carnet des mains.
« Je ne suis pas malade, Thibault. Pas encore. Mais j'ai 68 ans. Je m'entraîne, c'est tout. Je m'entraîne à m'en sortir si mes yeux se voilent ou si mes jambes flanchent. Et les petits papiers... » Elle a souri, un sourire d'excuse. « Ce n'est pas pour moi. C'est pour toi. Si demain je me réveille et que ma tête ne fonctionne plus, je ne veux pas que tu gâches ton temps précieux à comprendre comment marche ma maison. Je voulais tout laisser... en ordre. »
En ordre. L'obsession d'une mère qui veut disparaître sur la pointe des pieds.
Elle se préparait à son propre déclin juste pour ne pas me déranger. Alors que je râlais de ne pas avoir le temps de passer la voir, elle passait son temps à organiser sa propre disparition, pour me faciliter la vie même dans la douleur. Elle voulait souffrir en silence, pour que je puisse continuer à briller.
La colère contre mon stress, contre le monde, contre moi-même est montée en moi, brûlante. Je me suis senti l'homme le plus égoïste de la terre.
J'ai pris le papier de la cafetière et je l'ai froissé. « Thibault, qu'est-ce que tu fais ? » s'est-elle exclamée.
Je suis allé vers elle, je me suis agenouillé devant sa chaise et j'ai pris ses mains froides dans les miennes. « Tu n'as pas besoin d'écrire des instructions pour moi, Maman, » dis-je, la voix tremblante. « Si tu oublies comment on fait le café, je le ferai pour toi. Et si tu le renverses, je l'essuierai. »
« Mais ton travail... »
« Je m'en fous du travail, » ai-je dit. J'ai pris le foulard en soie sombre sur la table.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
J'ai noué le foulard sur mes yeux. Tout est devenu noir. « Maintenant, c'est moi qui m'entraîne avec toi, » ai-je dit dans le noir. « Montre-moi comment trouver l'eau. S'il fait noir, Maman, on avancera à tâtons ensemble. Mais tu ne le feras jamais toute seule. »
Il y eut un silence dans la cuisine. Puis j'ai senti sa main sur ma joue. Elle ne tremblait plus d'effort, mais d'émotion. Et pour la première fois depuis des années, je l'ai entendue pleurer doucement.
Nous sommes restés là, dans cette cuisine parisienne, tandis que dehors la pluie d'hiver battait les carreaux.
Le plus dur dans le fait de devenir adulte, ce n'est pas de payer les factures, ce n'est pas la carrière ni la solitude. Le plus dur, c'est de regarder ses héros vieillir. De comprendre qu'ils ont peur. Et que, même dans leur plus grande peur, ils ne veulent qu'une chose : nous protéger.
Mais ce soir, c'est moi qui allais la protéger. J'ai serré sa main et je ne l'ai plus lâchée.