25/02/2026
Il y a des textes qu’on relit des années plus tard… et qui nous touchent encore.
En retombant sur ces quelques lignes écrites après une consultation il y a plusieurs années, je me suis surpris à être profondément ému.
Ému par ce que les patients nous offrent.
Ému par la confiance.
Ému par ces moments suspendus que seul le soin permet.
Relire cette histoire me rappelle pourquoi j’aime tant mon métier.
Pourquoi le shiatsu est bien plus qu’un toucher.
Pourquoi accompagner l’autre est un privilège immense.
Je vous partage ce moment.
Le couple qui entre dans mon cabinet a plus de 80 ans. Les deux sont encore sveltes et très souriants. Ils dégagent le genre de mimétisme et de complicité sereine de ceux qui vivent ensemble depuis des décennies et se sont acceptés totalement tels qu’ils sont.
Une fois n’est pas coutume c’est monsieur qui a pris le rdv pour son épouse pour une douleur à la jambe. Fait rarissime, en général c’est plutôt l’inverse, c’est madame qui pousse monsieur à se soigner parce qu’elle s’inquiète ou qu’elle en a marre de l’entendre se plaindre de son dos où de ses articulations.
Ils s’installent, madame me regarde avec un air facétieux, comme si elle s’attendait à ce que je lui raconte une blague ou sorte un bouquet de fleurs en plastique de ma manche. Je commence l’entretien avec les questions de bases :
-« Nom ? »
-« Marchand » (Nom factice)
-« Prénom ? »
- « Alice »
- « Date de naissance ? »
- «…» Elle hésite, me sourit et regarde son mari qui me répond :
- « 6 juillet 1939 ».
- « Je vois que vous avez ramené votre secrétaire, c’est bien » dis-je en plaisantant.
- « C’est parce qu’elle a Alzheimer, elle ne se souvient pas de tout » me dit-il doucement, avec le regard bienveillant de celui qui à l’habitude de justifier les comportements étranges d’un proche en sa présence.
Je me sens bête et poursuis l’entretien :
- « Alors comme ça vous avez mal à la jambe ?»
- « Pas du tout, ça va très bien » répond-elle avec un grand sourire. Re-sourire bienveillant de son mari :
- « Elle oublie, mais certains jours elle n’arrive pas à marcher tellement elle a mal ».
Madame Marchand n’est pas du genre à se laisser contredire sans réagir. Alors avec un grand sourire elle me dit :
- « Ça va très bien je vous dis ! Regardez ! » et elle joint le geste à la parole et lève fièrement ses pieds du sol en cadence bien haut.
Regard entendu entre moi et le mari.
- « Rien d’autre à signaler ? ».
Madame Marchand fixe son regard dans le mien quelques secondes, inspire, semble se concentrer pour répondre et commence à faire des phrases sans queue ni tête. Je comprends vaguement qu’elle parle de ses enfants, d’un voyage et de confiture mais impossible sans références de comprendre ce qu’elle veut me dire. Je regarde donc monsieur Marchand d’un air interrogatif, pensant qu’il aurait les clés pour faire la lumière sur ce mystérieux monologue. Lui se penche en avant pour mieux voir le visage de sa femme, fait une moue et me dit d’un air fataliste :
- « Je suis un peu sourd, je ne comprends pas ce qu’elle dit ».
- « … D’accord, madame, je vois que tout va bien, on va juste faire une petite séance d’entretien alors ! »