16/01/2026
Habituation, emprise et trauma cumulatif : quand s’adapter devient se perdre
L’habituation à la violence ne relève pas d’une indifférence naturelle. Elle est presque toujours le résultat d’un ajustement contraint, d’un mouvement psychique destiné à préserver un lien, un cadre, une survie relationnelle ou sociale.
Dans les situations d’emprise, cet ajustement devient central. La violence n’est pas nécessairement constante ni spectaculaire. Elle est souvent diffuse, intermittente, imprévisible. Une parole qui humilie, un regard qui glace, une menace implicite, puis un retour à la normalité.
C’est dans cette alternance que s’installe l’habituation.
Le sujet apprend à se taire, à anticiper, à modifier ses comportements. Non pas parce qu’il consent, mais parce que ne pas s’adapter serait psychiquement trop coûteux. Progressivement, les seuils internes se déplacent. Ce qui faisait effraction ne fait plus événement. Ce qui blessait devient supportable. Ce qui était intolérable devient intégré.
L’emprise ne s’impose pas d’un coup. Elle s’installe par une érosion lente du sens, par une mise en doute progressive de ses propres perceptions. L’habituation devient alors un outil majeur de la capture psychique : ne plus réagir, ne plus nommer, ne plus ressentir pleinement permet de maintenir le lien, parfois au prix de soi.
Le trauma cumulatif : une violence sans scène, mais avec traces
Le trauma cumulatif ne se construit pas autour d’un événement unique. Il se tisse dans la répétition de situations violentes ou dévalorisantes, souvent minimisées, parfois niées, presque toujours non reconnues.
Ce qui fait trauma ici, ce n’est pas l’intensité d’un moment, mais l’accumulation silencieuse. Ce qui n’est pas nommé ne peut être symbolisé. Ce qui est banalisé ne peut être élaboré.
L’habituation participe pleinement à ce processus. Elle permet de continuer à fonctionner, à travailler, à être en lien. Mais elle empêche la mise en sens. Le sujet ne se pense pas comme traumatisé. Il se décrit plutôt comme fatigué, irritable, anxieux, coupé de ses émotions, parfois étranger à lui-même.
Le corps, en revanche, n’oublie pas. Il porte ce que le psychisme a dû contenir. Les tensions chroniques, les troubles somatiques, l’hypervigilance ou au contraire l’engourdissement émotionnel témoignent de cette inscription du trauma là où les mots ont manqué.
Comme je le reprends déjà dans quelques de mes articles le traumatisme cumulatif se nomme ainsi pour désigner ces atteintes répétées du sentiment de sécurité interne, lorsque l’environnement échoue à protéger, contenir ou reconnaître. Les écrits de Mazud Kahn sont intéressants à ce sujet.
Habituation et dissociation : fonctionner malgré tout
Lorsque la violence se répète et qu’aucune issue n’est possible, ni fuite, ni confrontation, ni soutien alors le psychisme peut recourir à des formes de dissociation fonctionnelle.
Le sujet s’adapte, fonctionne, parfois même
sur-performe. Mais cette adaptation se fait au prix d’un clivage interne.
Sándor Ferenczi avait déjà mis en évidence
cette adaptation forcée face à un environnement violent ou déniant. Lorsque la réalité vécue n’est pas reconnue, le sujet n’a d’autre choix que de se plier, parfois jusqu’à s’identifier à ce qui l’agresse, non par adhésion, mais par survie.
L’habituation, dans ce contexte, n’est pas une résilience. Elle est un arrangement psychique provisoire, qui devient pathogène lorsqu’il se chronicise.
Se dés-habituer : restaurer des seuils, restaurer du sujet
Sortir de l’habituation à la violence est un processus lent. Il ne s’agit pas de “réagir davantage”, mais de retrouver le droit de ressentir, le droit de dire que quelque chose a été trop, même après coup.
Se dés-habituer, c’est souvent mesurer l’ampleur de ce qui a été subi. C’est pourquoi ce mouvement peut être angoissant, douloureux, parfois déstabilisant. Il nécessite un tiers, un espace sécurisant, où l’expérience peut être reconnue, pensée, reliée à l’histoire singulière, parfois transgénérationnelle.
Car s’habituer à la violence n’est jamais un signe de faiblesse. C’est la trace d’un psychisme qui, à un moment donné, n’a eu d’autre choix que de s’adapter pour survivre.
Nous retrouverons les effets de l'emprise et des traumas, dans le corps, dans les relations sociales, professionnelles où l'habituation, la dissociation fonctionnelle, la phobie devant telle ou telle situation seront centraux. L'habituation maintien l'état phobique au calme mais pour autant ne retire pas les dommages.
Apprendre donc à lire les signaux devient un véritable outil de prévention et de protection.
Karine Henriquet Psychologue Clinicienne Psychanalyste Psychothérapeute