16/11/2025
La qualité du soin psychique et la diversité des pratiques menacées à l'heure où le gouvernement à fait de la santé mentale une priorité.
Certains psychologues sont psychanalystes et psychothérapeutes. Nous avons pour la plupart nombreuses formations et continuons de nous former.
De la même manière je me suis ouverte au TCC parce que je pensais que cela pourrait aider à répondre à la demande de certains patients. Ce qui est le cas. Cet amendement remet en cause complètement une ouverture sur les pratiques de soins qui à l'heure actuelle modifiera l'accès et potentiellement les remboursements. Il est à penser que progressivement les mutuelles ne rembourseront plus de séances en raison du dispositif mon psy.
Défendre le soin psychique : enjeux, risques et perspectives
Contexte : pluralité des pratiques dans le soin psychique
En France, le champ du « soin psychique » est particulièrement divers et pluriel : psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes, psychiatres, chacun avec son approche, sa formation et sa légitimité. Cette diversité est précieuse : elle permet de répondre à des demandes très variées — de la détresse ponctuelle jusqu’aux névroses ou aux pathologies plus profondes.
Les psychologues : issus d'un parcours universitaire ils sont formés à la psychologie clinique, psychopathologie, psychologie développementale, psychosomatique... etc. Ils peuvent proposer des bilans, de la psychothérapie, etc. Certains sont d'orientation TCC et d'autres psychodynamique, psychothérapeute ou aussi psychanalystes.
Les psychanalystes : adoptent une approche plus « psychodynamique », centrée sur l’inconscient, les conflits intérieurs, le transfert. Certains sont psychologues ou psychiatres.
Les psychothérapeutes : ce terme est plus large ; il peut désigner des praticiens formés à différentes approches (CBT, psychodynamique, systémique…).
Cette pluralité est un atout : elle garantit que chaque personne peut trouver un praticien dont l’approche correspond à sa sensibilité et à sa souffrance.
Mais elle pose aussi des défis : comment garantir que toutes ces pratiques sont reconnues, accessibles, remboursées, et respectées dans un cadre éthique ? C’est précisément à ce croisement que se situe le débat actuel, particulièrement à la lumière des récents amendements parlementaires.
Le "nouvel amendement" : ce qu’il dit (et ce qu’il ne dit pas)
Plusieurs amendements récents ont été déposés dans le cadre du Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), et ils suscitent des inquiétudes importantes dans le monde du soin psychique.
L’amendement n° 001086 (octobre 2025)
Déposé par Sébastien Peytavie (groupe écologiste/social), cet amendement a été adopté. Il demande un rapport sur l’application du dispositif « Mon soutien psy », mis en place par la loi de financement de la sécurité sociale.
Ce rapport doit évaluer, entre autres :
- l’évolution du nombre de professionnels engagés dans « Mon soutien psy » ;
- les conséquences du tarif des séances sur la fréquentation des centres médico-psychologiques (CMP) et médico-psycho-pédagogiques ;
- l’impact des limitations du nombre de séances (plafond à 12) et le degré de gravité des patients pris en charge.
Il envisage même la possibilité d’arrêter le dispositif « Mon soutien psy » et de réallouer les crédits vers le recrutement de psychologues dans les CMP, et la revalorisation de leurs salaires.
L’amendement critique la nature brève des consultations (30 à 40 min) et le fait qu’elles semblent réservées à des cas « légers à modérés », ce qui oriente vers des thérapies brèves.
Il souligne aussi un problème de répartition territoriale : le dispositif repose sur la liberté d’installation des psychologues, ce qui conduit à une concentration dans les zones urbaines et une désertification dans les zones moins denses.
Ce que cela révèle : une inquiétude profonde sur le fait que « Mon soutien psy » serait un pis-aller, un dispositif « low cost » de soutien psychologique, plutôt qu’une véritable prise en charge du soin psychique sur la durée.
Beaucoup de psychologues actuellement se sont inscrits car sortent depuis peu de l'université et ne connaissent pas les enjeux actuels. Le dispositif facilite le lancement de leurs cabinets et un repérage plus aisé aussi des médecins et CPTS ou Maisons Médicales.
L’amendement AS1405 (octobre 2024)
Cet amendement modifie l’article L.162-58 du Code de la sécurité sociale : il supprime l’obligation d’adressage préalable par un médecin ou une sage-femme pour que la Sécurité sociale prenne en charge les séances de psychologues dans le cadre du dispositif.
Autrement dit, il sécurise l’accès direct à un psychologue sans passer par un médecin, ce qui peut renforcer l’autonomie des patients dans leur parcours psychique.
Le parcours initial était trop coûteux et non suffisamment respectueux des patients.
L’amendement n° 000277 (janvier 2025)
Proposé par les mêmes auteurs que l’amendement 001086, il vise la réorientation des 170 millions d’euros alloués à « Mon soutien psy » vers le recrutement de psychologues dans les CMP et la revalorisation de leurs salaires.
Cet amendement met en lumière la critique selon laquelle les ressources allouées à « Mon soutien psy » pourraient être mieux investies dans le service public, pour une prise en charge plus structurelle.
A voir si l'orientation clinique des psychologues qui seront recrutés. Car beaucoup d'entre eux sont et étaient aussi psychanalystes ou d'orientation psychodynamique. Le risque est de tendre vers une seule orientation type TCC thérapies brèves sans prise en charge globale et singulière des patients. La disparition progressive des thérapies de groupes et familiales qui étaient aussi des dispositifs retrouvés en CMP adultes ou enfants.
Amendement sur la TSA (taxe de solidarité additionnelle)
Un autre amendement (n° 001088, retiré, mais très symbolique) proposait de réduire la TSA sur les contrats de complémentaires santé qui couvrent des « thérapeutiques non médicamenteuses » (psychologie, diététique, activité physique adaptée), sous certaines conditions.
Cela montre une volonté (chez certains députés écologistes / de gauche) de favoriser la prise en charge des soins psychiques “non médicaux” via les mutuelles au risque que les mutuelles ne remboursent plus car se retrancher derrière le dispositif mon psy.
Les enjeux de la défense du soin psychique
À travers ces amendements, plusieurs lignes de tension apparaissent clairement. Voici quelques-uns des enjeux cruciaux :
Accessibilité vs qualité
Le dispositif « Mon soutien psy » vise à rendre les consultations psy plus accessibles (remboursement partiel, prise en charge, etc.).
Mais limiter à 12 séances et viser essentiellement des cas “légers à modérés” pose la question de la profondeur du soin psychique : peut-on faire un travail thérapeutique significatif dans ce cadre ?
La pression vers des thérapies brèves peut négliger les personnes ayant besoin d’un accompagnement plus long, plus “intérieur” (par exemple, dans des approches psychanalytiques ou psychodynamiques). Certains patients polytraumatisés, ou bien avec certaines problématiques ne pourront pas bénéficier de soins en TCC ou en psychodynamique selon leurs situations. Le soin psychique reste toujours du cas par cas en fonction du parcours de vie de chaque patient.
Pluralité des pratiques et liberté thérapeutique
La diversité des praticiens (psy, psychanalystes, psychothérapeutes) est un actif : chacun apporte une modalité de soin différente.
Des réformes trop “standardisées” risquent de privilégier certaines approches au détriment d’autres. Par exemple, la Société psychanalytique de Paris a manifesté son inquiétude face à un “modèle médical” du soin psychique qui pourrait marginaliser les pratiques analytique.
Il y a un risque que la régulation (ou la “normalisation”) des psychothérapies conduise à une “psychothérapie d’État”, selon certains critiques, c’est-à-dire une vision prescriptive, uniformisée, qui nie la singularité du processus psychique.
Financement et répartition des ressources
Le “coût” des séances remboursées, les tarifs, la façon dont les psychologues sont “rachetés” par le dispositif MW : tout cela joue sur la viabilité et l’attractivité du système pour les professionnels.
L’amendement demandant de réaffecter les crédits vers les CMP souligne une tension entre la santé mentale de proximité (publique) et la “sous-traitance” via des psychologues libéraux dans des modèles de soutien psy délégables.
De plus, la concentration des psychologues “conventionnés” dans les zones urbaines pose un problème d’équité d’accès : les zones rurales ou les territoires moins bien dotés pourraient rester sous-desservis.
Éthique et déontologie
La création possible d’un ordre des psychologues, discutée par certains, fait polémique : certains craignent une “paramédicalisation” excessive, d’autres la perte d’autonomie des pratiques cliniques.
Garantir un cadre déontologique respectueux des différentes écoles (analytique, comportementale, humaniste…) est un défi, car chaque approche a ses propres valeurs, sa propre vision du travail psychique.
Pourquoi défendre le soin psychique “classique” ou “analytique” aujourd’hui ?
Voici quelques arguments forts en faveur d’une défense du soin psychique dans sa diversité, notamment des approches non “ultra-brèves” ou “ultra-techniques” :
Le soin psychique est un travail de temps
La psyché humaine ne se transforme pas toujours (ou pas bien) dans 8 à 12 séances de 30 minutes. Pour certaines souffrances (trauma, névrose, questions existentielles), la thérapie long terme, l’exploration, la réflexion sur le transfert et l’inconscient sont essentielles.
Certains psychologues conventionnés ont abusé du dispositif et proposé des séances d'une heure en passant à 4 ou 6 séances au lieu de 8 à 12 alors que les mutuelles pour la plupart remboursaient déjà 4 à 6 séance de 45 min à 1h00.
Préserver la liberté du patient dans le choix thérapeutique
Si le cadre législatif ou le financement privilégie certaines approches, le patient risque de perdre l’accès à d’autres modalités (psychanalyse, thérapies psychodynamiques, etc.) qui pourraient être plus adaptées à sa problématique personnelle.
Garantir un maillage de soins publics fort
Les CMP, en tant que services publics, sont essentiels pour les populations les plus fragiles (financièrement, psychiquement). Renforcer ces structures via des recrutements et des revalorisations montre une vision à long terme de la santé mentale, au-delà d’un “soutien ponctuel”.
Assurer une régulation déontologique respectueuse des différences
Plutôt que d’imposer une vision uniformisée du “bon soin psychique”, il peut être plus juste et éthique de garantir un cadre déontologique souple, reconnaissant la pluralité des pratiques tout en assurant des standards de qualité et une complémentarité des approches.
Éviter une marchandisation du psychique
Le soin psychique ne devrait pas devenir un “marché low cost” ultra-concurrentiel où les séances sont réduites à des unités de consommation. Une politique publique forte peut éviter que la psychologie devienne un simple produit remboursable, déconnecté du “temps thérapeutique” et des besoins subjectifs de chaque patient.
Les risques si cette défense échoue
Si les décisions parlementaires ou réglementaires ne protègent pas cette pluralité et cette profondeur du soin, plusieurs scénarios inquiétants peuvent se dessiner :
Uniformisation des psychothérapies autour de modèles “recommandés” (par exemple, uniquement les pratiques validées par la HAS), au détriment des approches plus “classiques” ou analytiques.
Pression à la réduction des séances remboursables, avec un "tout-bref" thérapeutique comme norme.
Faible soutien public aux CMP, augmentant les inégalités d’accès selon les territoires.
Érosion de la formation des praticiens dans des approches plus “fondamentales” du soin psychique, si seuls les modèles “rapides” sont valorisés.
Réduction de la liberté pour les praticiens et pour les patients dans le choix des méthodes.
Des pratiques visant à tomber dans de l'hypercontrole gouvernemental avec de la mise sous contrainte et une perte de liberté de choisir un accès au soin pour les patients.
En conclusion : vers une politique de soin psychique ambitieuse
Pour défendre le soin psychique dans toute sa richesse, il faudrait une politique à la fois visionnaire et pragmatique :
Visionnaire, parce qu’elle reconnaîtrait la valeur des approches psychodynamiques, analytiques, humanistes, et pas seulement des interventions brèves.
Pragmatique, parce qu’elle tiendrait compte des contraintes budgétaires, mais chercherait à réorienter les financements (comme le propose l’amendement 001086) vers des structures publiques fortes (CMP) et des professionnels bien formés.
Éthique, car elle garantirait un cadre déontologique souple et protecteur, respectant la pluralité des pratiques sans imposer une vision monolithique.
Inclusive, en assurant un accès équitable sur tout le territoire, sans laisser la santé mentale aux seuls praticiens libéraux dans les grandes villes.