17/04/2026
Sentiment d'illégitimité ou d'imposture, une perspective transgénérationnelle.
L’illégitimité ne naît pas toujours d’un manque réel, elle s’installe souvent comme une sensation diffuse, presque silencieuse, celle de ne pas être tout à fait à sa place, de devoir prouver davantage, de ne jamais être “assez”.
Derrière ce vécu, il y a parfois autre chose qu’une simple histoire individuelle : une mémoire transgénérationnelle à l’œuvre.
Dans certaines lignées, il existe des trajectoires marquées par l’exclusion, le déclassement, les ruptures ou les secrets. Des ancêtres qui ont été déplacés, disqualifiés, dépossédés, ou au contraire qui ont occupé une place qui ne leur revenait pas vraiment, par nécessité, par survie, ou par transgression. Ces expériences laissent des traces. Pas toujours sous forme de récits, mais souvent sous forme de ressentis transmis.
Prenons l’histoire de Jeanne...
Jeanne grandit avec l’idée que sa famille a “réussi”. Son grand-père, arrivé en France après la guerre, n’avait rien. Il a travaillé dur, construit une entreprise, permis à ses enfants d’accéder à un autre milieu social. L’histoire racontée est celle d’une ascension méritée. Mais ce qui ne se dit pas, ou à demi-mot, c’est que cette réussite s’est faite dans un contexte trouble. À son arrivée, il a pris la place d’un autre, un commerce récupéré dans des conditions floues, à une époque où certains disparaissaient, où d’autres reprenaient. Rien n’a jamais été clairement nommé, mais une forme de gêne entoure ce passé.
Dans la génération suivante, on ne questionne pas. On bénéficie. On avance. Mais quelque chose reste en suspens.
Jeanne, elle, fait de longues études. Elle obtient un poste prestigieux. Sur le papier, tout est là, et pourtant, elle vit avec cette impression constante d’être une usurpatrice. Elle travaille plus que les autres, doute de sa légitimité, redoute d’être “démasquée”.
C'est souvent comme ça que cela fonctionne, travailler plus, pour mériter, justifier, défendre une place jamais aquise.
Ce qu’elle ne relie pas immédiatement, c’est que ce sentiment ne vient pas seulement de son parcours personnel, mais qu'il fait écho à une histoire familiale où la question de la place est restée trouble. Où réussir s’est fait sur un fond d’ambivalence. Où prendre, parfois, a précédé le fait de mériter.
Sans le savoir, Jeanne porte cette mémoire. Elle incarne une réussite qui, dans son histoire familiale, n’a jamais été totalement apaisée ni symbolisée.
Il y a aussi autour des histoires de place, souvent celle prise d'un gisant au delà de la place de la loyauté. Par le passé, il était fréquent de retrouver des femmes et des hommes mariés pour garantir, protéger le patrimoine, à cause d'une grossesse non désirée ou clandestine. Nous retrouvons des enfants exclus, déshérités, bannis avec des places non attribuées réellement.
Toutes ces places passées, forcées, contraintes, amènent l'individu, un membre de la lignée à ne pas arriver à prendre sa place dans le présent.
Il n'y a pas à avoir de validation ou d'injonction parentale, pas de pouvoir familial, de loyauté à honorer. Ce n'est pas parce qu'un ancêtre n'a pas choisi ou qu'il a pris la place d'un autre que nous ne pouvons pas exister par nous même
L’imposture devient alors une manière de rester fidèle à ce non-dit. Comme si reconnaître pleinement sa place revenait à nier une part de l’histoire. Comme si être légitime aujourd’hui venait heurter une légitimité autrefois incertaine.
Le travail thérapeutique permet alors de remettre du sens là où il n’y avait qu’un ressenti diffus. De relier ce qui semblait personnel à une histoire plus large. De différencier ce qui appartient au sujet de ce qui a été transmis. Et progressivement, de se réapproprier sa place.
Non pas une place parfaite ou totalement assurée, mais une place habitée, une place qui ne repose plus uniquement sur la réparation ou la loyauté, mais sur un choix plus libre d’exister.
Car au fond, sortir du sentiment d’imposture, ce n’est pas devenir irréprochable. C’est cesser de porter une histoire qui empêche d’être pleinement légitime dans la sienne.
Karine Henriquet Psychologue Clinicienne Psychanalyste Psychothérapeute