19/02/2026
Vous le sentez bien : parler de puissance, de vérité et de désir, ce n’est pas commenter des “valeurs”. C’est toucher à des forces très anciennes, qui traversent les corps, les lignées, les couples, les sociétés. Et, au centre, il y a une évidence anthropologique que l’histoire n’a jamais cessé d’organiser, de contenir, de sacraliser, parfois de craindre : la puissance de vie.
II. Donner la vie n’est pas une simple fonction biologique. C’est une scène originaire, une expérience où se nouent d’emblée trois dimensions :
une puissance réelle (faire advenir un vivant),
une question de vérité (qui est le père, qui fait filiation, qui “compte” ?),
une énigme de désir (désirer un enfant, désirer un homme, désirer sa vie, désirer sa place).
C’est pourquoi la maternité — même lorsqu’elle n’est pas au premier plan de l’existence — reste un foyer symbolique majeur : elle met en jeu le rapport du sujet au pouvoir, à la loi, à la dette, au manque, à l’amour.
III. À travers les âges, l’humanité a été travaillée par un fantasme qui n’est pas un jugement porté sur les femmes, mais une construction archaïque : la figure de la toute-mère. Non pas la mère réelle, mais une puissance imaginée, vaste, originaire, ambiguë : celle qui donne, nourrit, protège… et celle qui peut refuser, retirer, disparaître, laisser mourir.
C’est précisément cette ambivalence qui fascine et inquiète. Car ce que cette figure rappelle, c’est la dépendance originaire : au commencement, la vie dépend d’un autre, et cet autre est, le plus souvent, une femme.
IV. C’est ici qu’on comprend pourquoi la puissance de vie peut effrayer, y compris chez des sujets aimants et “modernes”. L’effroi n’est pas forcément misogyne. Il peut être plus archaïque : il vient de la rencontre avec une réalité psychique difficile à supporter pour le narcissisme humain — ne pas être l’origine, ne pas être “tout”, dépendre d’un autre pour vivre.
Beaucoup de systèmes sociaux ont cherché à répondre à cet effroi en encadrant la puissance féminine : par la loi, la religion, la filiation, le nom, les interdits, la morale. Non pas uniquement par oppression consciente, mais aussi comme tentative d’ordonner ce qui, au fond, inquiète : l’idée que la vie, au départ, n’est pas sous contrôle.
V. Et pourtant, cette puissance n’est pas seulement la puissance de donner. Elle est aussi la puissance de refuser, de retirer, de différer, de se soustraire. Ne pas procréer. Interrompre. Dire non. Partir. Se taire.
Ces actes ne se laissent pas réduire à des catégories simples. Ils peuvent être libérateurs, tragiques, défensifs, vitaux, ou tout cela à la fois. Cliniquement, l’enjeu n’est pas de moraliser l’acte, mais de comprendre ce qu’il devient dans la psyché : est-il symbolisé, inscrit, élaboré ? ou reste-t-il enkysté comme un réel brut, produisant culpabilité, retrait, anesthésie, répétition ?
VI. Vous le constatez souvent : il existe plusieurs puissances féminines, au-delà de la maternité elle-même. Et ces puissances sont parfois exploitées, retournées, instrumentalisées.
La puissance du soin : tenir, réparer, protéger. Elle peut devenir une servitude si l’autre s’y installe comme dans un dû.
La puissance du lien : faire tenir une famille, porter les transitions, amortir les crises. Elle peut épuiser jusqu’à la dévitalisation.
La puissance du pardon : absoudre, “comprendre”, excuser. Elle peut devenir une machine à annuler la violence de l’autre.
La puissance du secret : taire pour protéger, taire pour survivre, taire pour éviter l’effondrement. Elle peut aussi isoler et enfermer.
La puissance du refus : dire non, couper, quitter. Elle peut sauver, mais elle peut être interdite, attaquée, culpabilisée.
VII. Ce point est central : une puissance peut être reconnue… ou exploitée. L’exploitation n’est pas toujours spectaculaire. Elle peut être très ordinaire : faire de la puissance de l’autre une nature, une obligation, un rôle. “C’est normal, c’est toi qui sais faire.” “Tu es plus forte.” “Tu gères mieux.”
Dans ces phrases, la puissance devient une assignation. Et le sujet, à force d’être “puissant pour les autres”, se découvre parfois dépossédé de son désir.
VIII. C’est là que l’articulation puissance–désir se complique. Car il existe une puissance sans désir : la puissance de tenir, d’assurer, de survivre, de fonctionner. Une puissance qui ne jouit pas d’elle-même, qui ne s’éprouve pas comme vivante, mais comme devoir.
Et il existe, inversement, un désir sans puissance : un désir rêvé, avorté, écrasé par la peur de perdre, la honte, la culpabilité, ou l’interdit de prendre place.
Cliniquement, la question n’est donc pas : “faut-il être puissant ?” mais : au service de quoi la puissance est-elle mobilisée ? Au service du vivant ? ou au service d’une défense contre le manque ?
IX. La vérité, elle aussi, peut se nouer à ces puissances. La vérité de la filiation, par exemple, n’est jamais un pur fait : elle engage du symbolique, du droit, des récits, des places. Qui est le père ? qui donne le nom ? qui fait loi ? qui est reconnu ?
Vous l’avez dit : une femme peut cacher un père biologique. Il faut entendre cela dans toute sa complexité : parfois comme stratégie de survie, parfois comme impasse, parfois comme réparation imaginaire, parfois comme vengeance, parfois comme protection de l’enfant, parfois comme tentative de reprendre une maîtrise perdue.
La vérité, dans ces terrains-là, peut devenir une arme. Exiger des aveux, imposer une transparence totale, retourner un récit, disqualifier : “tu mens”, “tu caches”. Dans ces cas, la vérité n’éclaire pas : elle domine.
X. Il existe aussi une autre forme de vérité : la vérité sur soi, celle que certains cherchent avec passion. Et là encore, deux régimes apparaissent.
Une vérité qui oriente : elle donne une boussole, elle apaise la confusion, elle rend au sujet une cohérence.
Une vérité qui juge : elle fonctionne comme surmoi, comme tribunal intérieur. “Je veux savoir pour me condamner.” “Je veux comprendre pour payer.”
Quand la vérité devient tribunal, elle stérilise le désir. Elle exige une pureté impossible. Elle ne laisse plus de place à l’ambivalence, donc plus de place à la vie psychique réelle.
XI. La question devient alors : comment retrouver un nouage vivant ?
Un nouage vivant, c’est une puissance qui ne sert pas à abolir le manque, mais à tenir une existence malgré le manque. C’est une vérité qui éclaire sans écraser. C’est un désir qui ose sans se prendre pour une loi totale.
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XII. On pourrait dire, simplement : la vie psychique s’assèche quand la puissance veut remplacer le désir, quand la vérité veut remplacer l’amour, quand la maîtrise veut remplacer la rencontre.
Elle respire quand la puissance accepte la limite, quand la vérité cesse d’être un tribunal, quand le désir retrouve le droit d’être incertain, progressif, contradictoire.
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XIII. Ce texte n’invite pas à idéaliser la puissance des femmes, ni à diaboliser l’effroi masculin. Il invite à reconnaître que les rapports entre les sexes, les générations et les lignées se construisent sur une scène archaïque : la dépendance à l’origine, et l’effort humain pour la symboliser.
Quand cette symbolisation échoue, la puissance devient domination ou sacrifice. Quand elle réussit, la puissance devient une force de vie, la vérité une boussole, et le désir une voie.
— Joëlle Lanteri, psychanalyste