Céline Archambault Psychanalyste

Céline Archambault Psychanalyste Penser à un travail sur soi est le premier acte courageux pour aller vers un mieux.

Un espace vous est proposé dans un cadre bienveillant, sans jugement ni tabou, pour des séances où le patient avance à son propre rythme.

30/04/2026

Le grand écrivain, psychiatre et psychothérapeute Irvin D. Yalom (né en 1932) livre ici une lettre ouverte à un jeune thérapeute débutant, portée par le désir de transmettre.

« Cher confrère, cher ami,

Vous qui commencez votre carrière, j’ai envie de transmettre ce que j’ai appris. Le temps passe, le temps presse. Je ne saurais que trop vous recommander de croître selon votre loi, gravement, sereinement, sans attendre du dehors des réponses que seul votre sentiment le plus intime, à l’heure la plus silencieuse, saura peut-être vous donner.

D’abord, essayez de vous détacher de l’obsession du diagnostic et de la prescription médicamenteuse qui aujourd’hui pervertissent la profession. Les molécules pharmaceutiques n’offriront jamais de réponses adéquates aux questionnements métaphysiques et existentiels qui agitent et font souffrir ceux qui viennent nous voir.
Ces questionnements profonds ne peuvent pas être pris en compte dans la grille plate proposée par les manuels psychiatriques officiels, qui ressemblent à un menu de restaurant chinois. Notre travail repose sur un processus progressif de dévoilement du patient à nous-mêmes, mais aussi et surtout à lui-même.

Établir un diagnostic rétrécit notre perspective et notre vision des êtres. En standardisant notre approche, nous mettons en péril l’aspect humain, spontané, créatif et incertain de l’aventure thérapeutique. N’oubliez jamais que le secret de la réussite repose moins sur la résolution de l’énigme d’une vie que sur la relation nouée avec celui qui nous fait face. C’est elle qui soigne.

Dans le courant auquel j’appartiens, celui dit des « néofreudiens », nous ne contestons pas l’existence des pulsions internes mises à jour par Freud, mais nous sommes convaincus que notre environnement et les liens que nous nouons nous façonnent. Dans le rapport qui s’établit entre vous et le patient, tout va surgir : les difficultés, les angoisses, les inhibitions qui l’accablent, mais aussi les trésors, les ressources qu’il peine à mobiliser.
N’accordez pas une importance démesurée au passé du patient : « l’ici et maintenant » compte tout autant. De toute façon, il rejouera toujours, dans la relation, ce qui l’a marqué. Tout s’y (re)joue : les crises du présent, les traumatismes soigneusement enfouis…

Ne perdez jamais de vue vos objectifs : la disparition des symptômes, l’atténuation des souffrances du patient, d’une part, et, d’autre part, l’épanouissement, le développement personnel, le changement fondamental de son caractère, de son point de vue sur lui-même et sur son environnement.
Pour y parvenir, veillez au respect du cadre de la séance, des règles que vous établissez avec lui, mais ne vous crispez pas sur la théorie. Dites non au « protocole » ! Coulez-vous dans la singularité de la vie : à chaque patient sa thérapie.

Contrairement à tout ce qui a pu être écrit sur la nécessité de ne rien révéler de notre intimité, j’ai pu vérifier que répondre à certaines questions personnelles permettait parfois de faire considérablement avancer le travail. Ne vous refusez rien, mais respectez bien sûr l’éthique de notre profession.

Observez. Observez les comportements à l’arrivée dans le cabinet, les commentaires face à la décoration, à vous-même, à votre tenue, le paiement des honoraires.
Réagissez. Utilisez vos sentiments personnels face à ses déclarations, à ses actions, pour lui faire part, avec tact, des implications de ses remarques et de ses actes. L’idée est de lui renvoyer une image de lui-même autre que celle qu’il a (ou non) en tête, de lui faire traverser délicatement le miroir contre lequel il se cogne souvent, depuis trop longtemps.

Écoutez les rêves, explorez-les, mettez-les à l’épreuve : c’est un outil inestimable d’exploration, le plus riche, le plus révélateur de la créativité et de l’inventivité des êtres.
Ponctuez la fin de la séance : terminez par une question sur ce qui s’est passé pendant ce moment et sur ce qui a été éprouvé.
Ne vous épuisez pas. Retournez régulièrement en thérapie ou en analyse pour vous ressourcer.

N’oubliez pas non plus de vous nourrir : peinture, sculpture, musique, philosophie, poésie… Tous les moyens sont bons, surtout ceux-là, pour élargir vos connaissances, sonder plus avant les profondeurs et les capacités infinies de la psyché humaine et vous panser.
Car nous sommes les dépositaires de secrets. Et parfois, les secrets font mal.

Bien à vous. »

23/04/2026

Quand le patient dit non : clinique de la fin sans accord
Laisser partir, ou la tentation de retenir
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I. Une scène fréquente, souvent mal pensée
Il arrive qu’un patient mette fin à la thérapie.
Sans prévenir.
Ou après un échange bref.
Parfois au moment même où quelque chose semblait s’ouvrir.
Le clinicien reste alors avec une impression de rupture :
un travail inachevé
une parole restée en suspens
une compréhension qui n’a pas trouvé son point d’aboutissement
Et très vite, une question surgit :
Était-ce un passage à l’acte ?
Cette question n’est pas anodine.
Elle engage la manière dont le clinicien va se positionner face à ce qui vient de se produire.
II. Le risque d’une lecture défensive
Qualifier trop rapidement cette sortie de passage à l’acte peut constituer une défense.
Une manière de maintenir une cohérence du dispositif :
si le patient part, c’est qu’il fuit
s’il interrompt, c’est qu’il ne peut pas élaborer
s’il refuse de poursuivre, c’est qu’il agit plutôt qu’il ne pense
Mais cette lecture peut venir masquer un point essentiel :
le patient n’est pas seulement celui qui se dérobe.
Il peut être celui qui décide.
III. L’acte du sujet
Dans une perspective inspirée de Jacques Lacan, il convient de distinguer le passage à l’acte d’un autre registre : celui de l’acte du sujet.
Le passage à l’acte est une sortie hors scène, une rupture du cadre symbolique, un moment où le sujet ne peut plus soutenir la tension psychique.
Mais l’acte, lui, peut être autre chose.
Il peut être une prise de position, même silencieuse.
Dire “non”.
Se retirer.
Ne pas revenir.
Ce geste peut marquer une limite, une séparation, une tentative de reprise de soi.
Il ne s’agit pas toujours d’un effondrement.
Il peut s’agir d’un tranchage.
IV. L’illusion de maîtrise du clinicien
Face à cette sortie, le clinicien peut être tenté de reprendre la main :
proposer un dernier entretien
relancer
expliquer ce qui s’est joué
tenter de “donner du sens”
Ce mouvement est compréhensible.
Il s’appuie souvent sur un souci du patient, mais aussi sur une difficulté plus discrète :
celle de ne pas maîtriser la fin.
Or, comme le rappelait Sigmund Freud, le processus analytique ne se laisse pas entièrement gouverner.
Ni dans son déroulement,
ni dans sa conclusion.
V. L’autre comme irréductible
Ce qui apparaît dans cette fin sans accord, c’est l’altérité du patient.
Il ne se laisse pas entièrement inscrire dans le dispositif.
Il ne répond pas nécessairement à l’attente implicite d’une fin “élaborée”, “partagée”, “comprise”.
Il peut partir avec quelque chose non dit, non formulé, non travaillé.
Et cela confronte le clinicien à une limite :
celle de ne pas pouvoir accompagner jusqu’au bout.
Dans cette perspective, le “non” du patient ne vient pas seulement rompre le lien.
Il vient rappeler que ce lien ne lui appartient pas.
VI. La tentation de retenir
À cet endroit précis, une tension apparaît.
Faut-il laisser partir ?
Ou tenter de retenir ?
Retenir peut prendre des formes discrètes :
insister légèrement
proposer “juste une dernière séance”
ouvrir à nouveau une possibilité
Mais cette insistance peut déplacer la position analytique.
Elle risque d’introduire une autre logique :
celle de ne pas perdre le patient.
Or le travail analytique ne se fonde pas sur la rétention.
Il se fonde sur la possibilité d’un lien qui ne contraint pas.
VII. Encart théorico-clinique – Fin, coupure et séparation
Dans la théorie psychanalytique, la fin n’est pas toujours une résolution.
Elle peut être une coupure.
Cette coupure peut être vécue comme brutale, mais elle peut aussi avoir une fonction structurante.
Elle introduit une séparation :
entre le sujet et le dispositif
entre la demande et sa réponse
entre le transfert et sa dissolution
Comme l’indique Donald Winnicott, la capacité à se séparer sans effondrement constitue un indice de maturation.
Partir peut alors être une manière de soutenir cette séparation.
VIII. Laisser partir : un acte du clinicien
Laisser partir n’est pas un renoncement.
C’est un acte.
Un acte qui consiste à reconnaître que le patient peut :
interrompre
refuser
décider
Sans que cela doive être immédiatement repris, corrigé ou interprété.
C’est accepter que le travail ait eu lieu, même s’il ne s’est pas conclu selon les modalités attendues.
C’est aussi renoncer à une certaine maîtrise du processus.
IX. Ce qui reste
Lorsque le patient part, quelque chose reste.
Pas nécessairement dans le lien.
Mais dans le sujet.
Une trace.
Une expérience.
Un déplacement parfois imperceptible.
Le travail analytique ne se mesure pas uniquement à sa durée, ni à sa clôture.
Il peut produire des effets différés, silencieux, imprévisibles.
X. Ligne de crête
Entre passage à l’acte et acte du sujet,
entre rupture et séparation,
le clinicien se tient sur une ligne étroite.
Soutenir cette ligne suppose de ne pas céder à la tentation de retenir.
Mais de pouvoir reconnaître, dans le “non” du patient,
une parole sans mots.
Il arrive que le travail analytique ne se termine pas par un accord…
mais par une liberté retrouvée.

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