10/02/2026
CE N'ETAIT PAS TA FAUTE
La culpabilité et la honte ressenties par l’enfant abusé et traumatisé plongent leurs racines dans la pensée magique propre à l’enfance. Dans cet univers psychique encore peu différencié, l’enfant est convaincu que ses désirs peuvent se réaliser « comme par magie », sans médiation ni limite. Penser ou désirer quelque chose suffit, à ses yeux, à le rendre réel. Lorsque le traumatisme survient, cette pensée magique se retourne contre lui... il en vient à croire qu’il en est l’instigateur, que ses propres désirs ont provoqué ce qui lui est arrivé.
Au moment où se déploie sa vie pulsionnelle, lorsque sa libido commence à s’organiser, si un adulte l’abuse sexuellement ou psychologiquement, l’enfant se persuade qu’il a « déclenché » cet événement par le seul pouvoir de ses pensées.
Les désirs qu’il éprouve en lui semblent se matérialiser à l’extérieur, comme si l’adulte venait répondre à ces désirs naissants. Cette apparente coïncidence crée une confusion vertigineuse... l’enfant se dit que l’adulte ne peut pas se tromper, puisqu’il semble s’adresser à quelque chose de « vrai » en lui. Mais à ce stade, l’enfant ne connaît pas encore l’altérité.
Pour lui, il n’existe pas encore de frontière stable entre lui et le monde, tout demeure dans une forme de fusion.
Il ne sait pas encore que ses désirs, aussi intenses et aussi vivants soient-ils, n’ont pas vocation à se réaliser dans la réalité concrète. Pourtant, l’expérience imposée par l’adulte vient comme sceller et « confirmer » cette pseudo-vérité intérieure, au point de la rendre inattaquable. L’enfant ne peut pas encore penser que ce qu’il subit ne vient pas de lui, mais de l’autre, de l’adulte.
Cette impossibilité à distinguer ses propres mouvements pulsionnels de l’action de l’autre l’empêche de se protéger, de poser un non, de rejeter ce qui lui est imposé.
Pour tenter de survivre psychiquement, l’enfant met alors en place une honte et une culpabilité massives. Ces affects semblent, en surface, introduire une séparation entre lui et l’adulte – comme si, en se jugeant, il pouvait se distinguer. En réalité, ils se referment sur lui comme un piège. L’enfant se dit : « Comment ai-je pu faire cela ? Ce n’est pas moi. » Il renie ses désirs, qu’il vivait au départ comme beaux, innocents, porteurs de vie, parce qu’ils sont désormais contaminés par la douleur et la souffrance. Il se sent trahi par son propre corps, par ses propres élans.
Cette trahison supposée fracture son unité psychique. La dissociation apparaît : pour continuer d’exister, l’enfant rejette ces désirs qu’il considère comme immondes, et se coupe ainsi de lui-même.
Les abuseurs savent, consciemment ou non, exploiter ces mécanismes psychiques. Ils s’appuient sur la culpabilité de l’enfant pour le maintenir sous emprise, le manipuler, le faire taire, le menacer ou le séduire. La culpabilité devient alors un faux allié - au lieu de l’aider à se protéger, elle le retourne contre lui-même.
En grandissant, il devient son propre bourreau intérieur, incapable de se faire confiance. Sa sexualité, autrefois espace de curiosité, de jeu et de plaisir, se transforme en territoire miné, dangereux, saturé de peur et de suspicion.
L’enfant, lui, ne peut pas se protéger seul. Il ne dispose ni des outils psychiques, ni des repères symboliques, ni même des mots pour comprendre et dire ce qu’il vit. Il est prisonnier de son corps, avec la sensation diffuse qu’« une vérité dérangeante » existe, mais qu’elle lui échappe. La vérité de ses désirs et le mensonge de l’adulte s’enchevêtrent dans un duo pervers qu’il ne peut pas décoder. Il se retrouve, intérieurement, comme devant un tribunal imaginaire... accusé, jugé, sans avocat, sans défense.
Comprendre que « ce n’était pas ta faute » constitue l’un des axes majeurs du travail thérapeutique. Cette élaboration ne se réduit pas à une simple correction cognitive de la culpabilité ; elle engage une transformation profonde du rapport du sujet à ses désirs. Il s’agit de défaire l’amalgame entre vie pulsionnelle et scène traumatique, entre désir et intrusion de l’autre. Les désirs, loin d’avoir été la cause de l’abus, apparaissent alors pour ce qu’ils sont… des mouvements psychiques naturels, légitimes, porteurs de vie.
Le travail analytique vise à restaurer la continuité de l’histoire interne là où le traumatisme a produit rupture et clivage. L’image de « l’ami arraché » peut servir de métaphore de ce processus, une part intime du sujet – sa capacité à désirer, à j***r, à se sentir vivant – a été discréditée par le discours de l’abuseur, puis internalisée sous forme de honte et de méfiance de soi.
En thérapie, cette part refoulée, déniée ou dissociée est progressivement accueillie, nommée, mise en mots. L’espace thérapeutique devient le lieu où cet « ami intérieur » peut être réintroduit dans le champ du pensable et du dicible. La honte, la culpabilité et la terreur peuvent maintenant se déposer, se déplacer, se transformer… Ce mouvement permet au sujet de passer d’une position d’accusé – devant ce tribunal imaginaire qui le condamne sans cesse – à une position de témoin de sa propre histoire.
Reprendre le pouvoir sur ses désirs, dans ce contexte, signifie dénouer l’emprise de l’autre sur la vie pulsionnelle. Ce n’est pas réhabiliter le traumatisme, mais réhabiliter le sujet là où le traumatisme l’a dépossédé de lui-même. À mesure que le processus thérapeutique avance, les désirs cessent d’apparaître comme dangereux ou contaminés et retrouvent leur statut de force vitale.
Roxana Mihalache Psychanalyste
photo : pinterest