02/01/2026
L’homme du train
Dimanche 28 décembre.
Le soleil est là, généreux. J’enfourche mon vélo et descends à Toulouse. Le long du canal, les feuilles frémissent, la lumière danse sur l’eau. Je roule bien. Mieux que d’habitude. Mon corps est fluide, mon souffle régulier. Vingt-cinq kilomètres avalés avec une douce satisfaction.
À la gare, j’attrape le train qui me ramènera à Castelnau.
J’installe mon vélo dans le wagon dédié. Un homme arrive peu après, son vélo chargé de sacoches, comme s’il portait avec lui un long chemin déjà parcouru. Il attache les vélos, puis s’éloigne chercher une place.
Je le suis. Je dois lui dire de ne pas trop s’éloigner : je descends au premier arrêt, il faudra déplacer son vélo.
— Excusez-moi… est-ce que vous pouvez rester par là ? Je sors au premier arrêt…
— Bonjour… D’abord bonjour. C’est important, dit-il.
Quelque chose se crispe en moi.
Mon mental s’emballe, l’ego se redresse, piqué au vif. Mais pour qui se prend-il ? Je n’ai pas envie de céder, encore moins de perdre la face.
— Je ne vous ai pas agressé. Et j’ai commencé par vous dire excusez-moi.
— Bonjour, c’est mieux, répète-t-il.
Je marmonne, j’abandonne la discussion. Je vais jeter mon gobelet de café. Lui aussi bougonne, mais je n’écoute plus.
Il s’assoit sur un strapontin près des portes. Moi, sur l’autre, à distance.
Je l’observe.
Je M’observe.
Oui, j’ai pris une petite leçon d’éducation. Et j’ai répondu avec l’Ego. Cet ego que je connais bien. Sensible, parfois blessé, parfois trop prompt à se défendre. Écorché, sans doute, l’était-il aussi.
Le train ralentit. Castelnau approche.
Je me lève, ferme mon blouson, remets mon sac à dos, aimante mon téléphone sur le guidon. Puis je m’approche de lui.
— Bonjour. Est-ce que vous pouvez déplacer votre vélo ?
Son visage s’ouvre. Un sourire franc.
— Bonjour, bien sûr.
Je le remercie. Puis je m’excuse pour tout à l’heure, ajoutant, maladroitement mais sincèrement, que parfois je peux être « un peu con ».
Il sourit à son tour.
— Souvent, c’est juste une affaire d’ego, me dit-il…
Je souris.
Je lui dis que je n’avais pas aimé son ton. Il m’explique alors que lorsque je l’ai interpellé, j’étais trop proche, que j’avais envahi son espace. Il a raison. Je l’avais suivi, appelé par l’arrière, sans précaution.
Il évoque simplement les bases de la communication humaine. Je l’écoute, touchée. Tout en moi acquiesce. Je connais ces mots, ces concepts, ces mécanismes. Je les travaille chaque jour. Mais, là, dans ce wagon, c’est ma vie personnelle qui a trébuché.
Comme je souris et hoche la tête, je crains qu’il ne pense que je me moque. Alors je lui dis que je suis psychologue, et que je suis profondément en accord avec ce qu’il dit.
Il me répond qu’il aime la psychologie, cite Carl Jung. Les ponts se créent. Les regards se posent autrement.
On échange quelques mots sur le vélo, les voyages, les routes, la liberté.
Avant de descendre, je le remercie pour cette leçon inattendue. Je lui dis qu’elle a fait du bien à mon ego.
Il sourit. Me souhaite bonne route. Les portes se ferment.
J’ai toujours aimé les tranches de vie.
Ces instants minuscules où quelque chose se déplace en nous.
Ces rencontres qui, sans bruit, laissent une trace durable.
Désormais, je commencerai toujours mes phrases par un bonjour.
En 2026, prenons le temps de nous regarder.
Sourions-nous.
Et disons-nous bonjour.
Que 2026 nous invite à ralentir, à reconnaître l’autre comme un sujet, et à laisser un simple bonjour devenir un acte de présence.
Sabine.