05/02/2026
C’est quoi un consensus, ou pourquoi peut-on trouver des avis opposés sur un même sujet ?
Dans cet article, il ne sera question que d’avis étayés, fondés sur des données publiées, sourcées et discutées dans la littérature scientifique. Il ne s’agit donc ni d’opinions commerciales, ni de prises de position idéologiques, ni d’affirmations dogmatiques reposant sur une tendance ou une mouvance du moment.
Un exemple très fréquemment rencontré en nutrition canine est celui de la fragmentation des repas. Selon les publications consultées, il est possible de trouver des travaux concluant à des bénéfices associés à un seul repas par jour, tout comme d’autres défendant l’intérêt de deux à trois repas quotidiens. Dans les deux cas, les arguments peuvent s’appuyer sur des études solides, parfois de grande ampleur, ce qui peut donner l’impression d’une contradiction difficilement compréhensible pour les propriétaires, et parfois même pour les professionnels où des débats houleux peuvent s'installer.
Un premier exemple souvent cité est l’étude intitulée Once-daily feeding is associated with better health in companion dogs: results from the Dog Aging Project, publiée en 2022 par Emily E. Bray, Zihan Zheng, M. Katherine Tolbert, Brianah M. McCoy, le Dog Aging Project Consortium, Matt Kaeberlein et Kathleen F. Kerr. Cette étude observationnelle analyse les données de plus de 27 000 chiens de compagnie. Les auteurs rapportent qu’une alimentation distribuée une fois par jour est associée à de meilleurs scores cognitifs et à une probabilité plus faible de certaines comorbidités déclarées, notamment digestives, dentaires, orthopédiques, rénales ou hépatiques.
À l’inverse, d’autres travaux suggèrent des associations différentes lorsqu’on s’intéresse plus spécifiquement au poids corporel. C’est le cas de l’étude Dog obesity: Owner attitudes and behaviour, publiée en 2009 par I. M. Bland, A. Guthrie-Jones, R. D. Taylor et J. Hill. Cette étude australienne, basée sur 550 questionnaires propriétaires, montre que les chiens obèses ou en surpoids sont plus fréquemment nourris en un seul repas par jour ou en trois repas et plus, tandis que les chiens de poids normal sont plus souvent nourris en deux repas quotidiens.
D’autres études viennent nuancer encore davantage ces conclusions. L’étude Body Condition Scores and Evaluation of Feeding Habits of Dogs and Cats at a Low Cost Veterinary Clinic and a General Practice, publiée en 2016 par Stephanie A. Sapowicz, Deborah E. Linder et Lisa M. Freeman, compare l’état corporel et les habitudes alimentaires de chiens et de chats suivis dans une clinique à bas coût et une clinique de pratique générale. Les auteurs montrent que le surpoids et l’obésité sont très fréquents dans les deux populations, indépendamment du niveau socio-économique des propriétaires. L’analyse multivariée révèle que la fréquence des repas n’est pas indépendamment associée au score d’état corporel. Le seul facteur significatif est le statut de stérilisation, soulignant une fois de plus la complexité multifactorielle de l’obésité.
Un autre argument souvent avancé en faveur du fractionnement des repas concerne le risque de dilatation-torsion de l’estomac (GDV). L’étude européenne Risk factors for gastric dilatation and volvulus in central Europe: an internet survey, publiée en 2015 par Ivana Uhríková et ses collaborateurs montre que la fréquence de nourrissage, qu’il s’agisse d’un repas par jour, de deux repas ou plus, n’est pas significativement différente entre les chiens atteints de GDV et les chiens témoins. En revanche, d’autres facteurs apparaissent plus déterminants, tels que la race, le sexe, la taille des particules alimentaires, l’environnement ou l’historique familial.
Si l’on poursuit la recherche de manière objective, on peut également trouver l’étude Diet-related risk factors for gastric dilatation-volvulus in dogs of high-risk breeds, publiée par Malathi Raghavan, Nita Glickman, George McCabe, Gary Lantz et Lawrence T. Glickman. Cette étude cas-témoins examine divers facteurs alimentaires associés au risque de GDV chez des chiens de races à haut risque. Elle rapporte que les chiens recevant un fort volume de nourriture par repas présentent un risque significativement plus élevé de développer une GDV, indépendamment du nombre de repas quotidiens. Dans les sous-groupes de races grandes et géantes, le risque est le plus élevé chez les chiens nourris avec un volume important en un seul repas quotidien. Cette association ne démontre pas une causalité stricte, mais suggère qu’un grand repas unique peut constituer un facteur de risque contributif chez des chiens prédisposés.
Cette juxtaposition d’études solides illustre une confusion fréquente entre accumulation de données scientifiques et notion de consensus. Le consensus ne correspond ni à l’existence d’une étude isolée, ni même à la présence de plusieurs publications allant dans le même sens. Il désigne un accord majoritaire et relativement stable au sein de la communauté scientifique, construit à partir de l’ensemble des données disponibles, de leur qualité méthodologique, de leur reproductibilité et de leur applicabilité clinique. Un consensus assez universel serait : l'obésité diminue l'espérance de vie , là oui nous sommes tous d'accord.
Lorsque des avis opposés coexistent dans la littérature, cela ne signifie pas que « tout se vaut ». Cela reflète le plus souvent des différences de protocoles, de populations étudiées, de critères d’évaluation ou de contextes d’application. Tant que ces divergences ne sont pas tranchées par un volume suffisant de données convergentes, le consensus reste partiel, nuancé, voire inexistant. Personne n’a totalement raison ou totalement tort, car cela dépend du chien, de son âge, de sa race, de son environnement, de son statut de stérilisation, de son niveau d’activité, de sa physiologie, de ses comorbidités et de son alimentation globale... pour ne citer que cela.
Je suis consciente que cette réalité n’est pas confortable pour les propriétaires, souvent noyés dans des informations contradictoires alors qu’ils cherchent simplement à faire au mieux pour leur chien. La démarche à adopter peut néanmoins être clarifiée et in fine c'est ce que je démontre ici même.
Il est d’abord essentiel d’accepter que l’absence de consensus est fréquente en médecine vétérinaire, comme en médecine humaine, en particulier dans des domaines où les données disponibles sont majoritairement observationnelles et où les contraintes financières limitent la réalisation d’essais contrôlés, randomisés et indépendants à grande échelle.
Ensuite, lorsqu’un avis est avancé, quel que soit son émetteur, il est indispensable de remonter aux études sur lesquelles il s’appuie, plutôt que de s’arrêter à la conclusion ou au message simplifié qui en est fait.
Enfin, la lecture critique des publications est incontournable. Elle implique de s’interroger sur l’indépendance des auteurs, les conditions expérimentales, la méthodologie employée, ainsi que la taille et la représentativité des échantillons étudiés.
Il est également fondamental de rappeler qu’une étude isolée, aussi bien menée soit-elle, ne permet pas à elle seule d’établir une recommandation. C’est la confrontation de plusieurs travaux, parfois contradictoires, qui permet d’avoir une vision plus objective et plus nuancée d’une problématique complexe.
Caninement votre,
F***y Walther