25/05/2026
On m’a demandé de réagir à une publication concernant la nage canine.
Et finalement, ce que je retiens de cette publication, c’est surtout une idée intéressante : la nage n’est pas toujours la meilleure façon de muscler un chien. Dans certains cas, elle peut même renforcer certaines stratégies compensatoires déjà présentes.
Pour le coup… oui, c’est vrai.
La nage n’est pas un exercice anodin. Dans certaines problématiques de tendinites de l’épaule, de douleurs de l’avant-main ou lors des phases inflammatoires et de cicatrisation, la nage peut être déconseillée car elle augmente les contraintes sur des structures déjà fragilisées. Le problème n’est donc pas la nage en elle-même, mais plutôt le fait de proposer cette activité sans réelle connaissance de l’état locomoteur du chien au moment où il entre dans l’eau.
Et c’est loin d’être simple, car le chien est une véritable machine à compenser. Grâce à sa quadrupédie, il peut redistribuer les contraintes entre les membres, mais aussi à travers le dos et les chaînes abdominales. Une locomotion qui paraît fluide pour un œil non averti peut parfois être fortement compensatoire lorsqu’on l’analyse plus finement.
C’est un peu comme commencer une sortie à vélo avec une roue légèrement voilée. Au départ, cela semble fonctionner normalement. Puis, avec les kilomètres, le poids, les irrégularités du terrain et la répétition des contraintes, l’ensemble du système finit progressivement par se désorganiser.
La nage canine induit effectivement un patron locomoteur très différent de la locomotion terrestre. Contrairement au trot ou à la marche, le chien évolue dans un environnement non portant, sans véritable phase d’appui stable et sans forces de réaction du sol. La propulsion ne repose plus sur un contact avec le substrat, mais sur des mécanismes hydrodynamiques spécifiques parfois décrits dans la littérature comme un “dog paddle”.
Cette différence de locomotion entraîne des adaptations biomécaniques importantes. Plusieurs études montrent une augmentation significative des amplitudes articulaires pendant la nage, notamment au niveau du carpe et du tarse. Dans l’étude de O’Rourke et Wills (2021), le range of motion (ROM) du carpe augmente significativement pendant la nage comparativement au trot terrestre, principalement en raison d’une augmentation de la flexion articulaire.
Par exemple, le ROM du carpe passe d’environ 115° au trot à plus de 136° pendant la nage, tandis que celui du tarse passe d’environ 59° à plus de 90°.
Les auteurs soulignent également que la nage ne reproduit pas simplement une locomotion terrestre “allégée”, mais bien un patron moteur spécifique au milieu aquatique.
Ces données permettent donc d’affirmer que la nage n’est pas biomécaniquement neutre. Elle modifie les amplitudes articulaires, les coordinations locomotrices, les stratégies de propulsion, les contraintes musculaires ainsi que les mécanismes de stabilisation.
Cependant, il est essentiel de rappeler qu’une adaptation biomécanique n’est pas automatiquement synonyme de lésion ou de mécanisme pathologique. C’est probablement ici que certaines communications grand public vont plus loin que ce que les données scientifiques permettent réellement d’affirmer.
À ce jour, aucune étude ne démontre que la nage :
“dégrade les schémas moteurs” ;
“crée des compensations” chez tous les chiens ;
“abîme les épaules” ;
“amplifie systématiquement les déséquilibres”.
En revanche, certaines hypothèses biomécaniques paraissent tout à fait plausibles. Les amplitudes articulaires importantes observées pendant la nage pourraient devenir problématiques chez certains chiens présentant déjà une instabilité articulaire, une douleur, une faiblesse musculaire, un déficit de contrôle moteur ou une récupération post-chirurgicale précoce.
Les auteurs évoquent même l’hypothèse selon laquelle certains chiens pourraient atteindre pendant la nage des amplitudes dites “supraphysiologiques”, c’est-à-dire supérieures à celles rencontrées lors des locomotions terrestres habituelles.
Cela ne signifie pas que la nage soit délétère par nature. Cela signifie surtout que ses effets dépendent fortement du contexte clinique et du chien concerné.
Un autre point intéressant concerne la posture du chien dans l’eau. Certaines publications grand public affirment que le chien “creuse le dos” pour maintenir sa tête hors de l’eau. Pourtant, la littérature scientifique actuelle ne démontre pas l’existence d’une hyperlordose thoraco-lombaire systématique pendant la nage. Bien que certains chiens présentent effectivement une augmentation visible de l’extension cervicale, les adaptations posturales semblent surtout dépendre de l’individu, de sa technique de nage, de son niveau de stress et de sa qualité locomotrice.
C’est d’ailleurs dans ce contexte que le gilet de flottaison peut avoir un réel intérêt, notamment chez les chiens nageant régulièrement, les chiens peu efficaces dans l’eau ou les mauvais nageurs. Mais au-delà du matériel, la véritable clé reste surtout le thérapeute présent avec le chien. La qualité de l’accompagnement, l’observation du mouvement, la gestion de la fatigue et le contrôle des compensations sont probablement bien plus importants que l’activité elle-même.
Finalement, la vraie question n’est probablement pas de savoir si la nage est “bonne” ou “mauvaise”, mais plutôt de comprendre qu’il s’agit d’un outil biomécanique complexe. Comme tout exercice, elle peut être pertinente dans certains contextes et inadaptée dans d’autres. Ce n’est donc pas l’eau qui est problématique, mais l’absence d’évaluation individuelle, de contrôle du mouvement et de réflexion clinique autour de son utilisation.
Mais finalement… n’est-ce pas le cas pour toute activité physique ?
La vraie différence est probablement que la nage est extrêmement accessible et souvent perçue comme naturellement bénéfique. Beaucoup de propriétaires voient leur chien aimer l’eau, se dépenser et rentrer fatigué, ce qui donne rapidement l’impression d’un exercice idéal et sans risque.
Pourtant, dans la pratique, le problème n’est souvent pas l’activité elle-même, mais la manière dont elle est introduite. Je retrouve d’ailleurs exactement les mêmes problématiques chez des chiens qui débutent le frisbee, l’agility ou certaines activités sportives intensives sans préparation physique ni encadrement adaptés.
Le chien a cette capacité impressionnante à compenser, à continuer malgré l’inconfort et à masquer longtemps certaines difficultés locomotrices. Et souvent, c’est l’humain qui décide du jour au lendemain que son chien devient un athlète, sans réelle progression, sans conditionnement préalable et sans réflexion sur les capacités physiques réelles de l’animal.
À l’inverse, lorsqu’un humain démarre un sport, il accepte généralement l’idée d’une préparation progressive, d’un apprentissage technique, d’un renforcement musculaire et parfois même d’un suivi médical. Chez le chien, cette logique est encore trop souvent oubliée.
La nage n’échappe donc pas à cette règle. Bien utilisée, réfléchie et adaptée au chien concerné, elle peut être un outil intéressant. Utilisée sans évaluation, sans progressivité ou sur un chien déjà en difficulté locomotrice, elle peut au contraire participer au maintien de certaines compensations déjà présentes. Logique n'est il pas ?
Sources :
O’Rourke S., Wills A.P. (2021). “A comparison of stride parameters and carpal and tarsal joint angles during terrestrial and swimming locomotion in domestic dogs.” Comparative Exercise Physiology, 17(5), 447–455.
Bliss M., Terry J., de Godoy R.F. (2022). “Limbs kinematics of dogs exercising at different water levels on the underwater treadmill.” Veterinary Medicine and Science, 8, 2374–2381.
Fish F.E., DiNenno N.K., Trail J. (2020). “The dog paddle: stereotypic swimming gait pattern in different dog breeds.” The Anatomical Record.
Marsolais G.S., McLean S., Derrick T., Conzemius M.G. (2003). “Kinematic analysis of the hind limb during swimming and walking in healthy dogs and dogs with surgically corrected cranial cruciate ligament rupture.” Journal of the American Veterinary Medical Association, 222(6), 739–743.