17/01/2024
EN 2024, CHEZ NOUS, C’EST LE FÉMININ QUI L'EMPORTE !
Je suis papa d’une petite fille de 3 ans.
J’ai observé dernièrement qu’elle avait capté une règle fondatrice de la langue française sans que jamais personne ne lui ait expliquée :
Le masculin l’emporte.
En effet, je l’ai vue se reprendre et passer de « elles sont » à « ils sont » quand elle a remarqué qu’il y avait un garçon dans le groupe de filles dont elle parlait… Ça m’a surpris et ça m’a rendu un peu triste.
Et puis il y a peu, j’ai participé à un atelier sur le consentement dans lequel nous étions exactement le même nombre de personnes des deux genres.
Les deux personnes qui facilitaient cet atelier - un binôme mixte - se faisaient appeler « facilitaires » au lieu de facilitateur ou facilitatrice. J’ai trouvé ça audacieux d’oser utiliser un mot nouveau !
Mais ce qui m’a le plus interpelé, c’est que nos facilitaires nous ont parlé pendant tout l’atelier en appliquant la règle suivante :
Le féminin l’emporte.
Et bien vivre quelques heures sous la règle de « le féminin l’emporte » m’a figé. Quand j’entendais : « chacune son tour ! », « celles d’entre vous qui… » ou encore « Vous êtes certaines ? » alors que nous étions 10 hommes et 10 femmes, et bien je me suis senti m’effacer. Comme si je n’avais rien à faire là. Je l’ai vécu comme : « Ce n’est pas à moi qu’on parle ! C’est à elles. »
Tout à coup, je me suis mis à la place des femmes, donc la moitié de la population francophone (!) qui vivent sous le règne du masculin qui l’emporte, au quotidien, dès que le moindre homme apparaît dans un groupe de femmes aussi grand soit-il. Ça m’a fait froid dans le dos !
Ça m’a donné énormément de compassion pour toutes ces petites filles, dont la mienne, qui apprennent cette règle par mimétisme, donc sans conscience et sans pouvoir donner leur consentement.
Pour rappel, cette règle a été posée au 17e siècle justifiant que « le genre le plus noble » (donc les hommes de cette époque considéraient que le genre masculin était le plus noble) l’emportait sur l’autre.
J’ai honte de capter ça seulement maintenant, à 37 piges…
C’est une bête question de règle de grammaire qui peut sembler anecdotique à côté d’autres violences directement plus douloureuses que les femmes subissent quotidiennement, mais il me semble qu’elle mérite d’être reconsidérée.
Qui sait ce que ça génère à la longue, pour une personne qui, de part sa naissance, se retrouve à ne jamais « l’emporter ».
Je crains de voir un jour ma fille rentrer du collège dans 10 ans, honteuse d'avoir été touchée par un garçon sans y avoir consenti, je redoute d’ici 20 ans, d’apprendre qu’elle a pu être agressée dans la rue, ou avoir entendu des propos sexistes dans son boulot, voire qu’elle puisse subir des violences sexuelles de la part d’un éventuel amoureux. Ça me serre le ventre d’imaginer arriver à ces moments-là et de réaliser que je suis resté assis dans mon confort privilégié d’homme pendant toutes ces années et que je n’ai rien fait, rien mis en place pour contribuer à ce que les choses changent.
Quand nous nous sommes mariés en 2017 avec mon épouse, on a choisi de prendre son nom de famille. C’était déjà une première action.
D’autres ont succédé dans le partage des tâches au quotidien, le partage de la charge mentale, dans nos manières de prendre des décisions, de gérer l’argent etc., mais il y a encore tellement de chemin à faire !
Ça me donne envie de demander pardon à toutes les femmes, des petites filles jusqu’aux doyennes que j’ai pu blesser dans ma vie - consciemment ou pas - avec mes comportements, du fait d’avoir été éduqué « comme un homme » : passer devant, couper la parole, considérer des « peut-être » ou des silences pour des « oui » jusqu’à profiter tous les jours de cette règle du masculin qui l’emporte…
Donc aujourd’hui, pour faire un pas de plus, c’est décidé, je ne donne plus mon consentement à cette règle d’accord en genre de ma langue natale.
Et d’ailleurs, hier soir, dans notre collectif (nous habitons à 8 : 6 adultes et 2 enfants), nous avons donc décidé de jouer à un nouveau jeu, celui d’appliquer à la maison la règle suivante : le féminin l’emporte ! Ben oui, nous sommes 6 filles pour 2 garçons !
Ça nous a donné envie de voir ce que ça donne concrètement de changer de règle.
J’ai bien conscience que milles autres priorités sont devant nous pour améliorer la condition des femmes, mais je me dis que, peut-être que si ma fille grandit dans un environnement dans lequel le règne aveugle du masculin qui l’emporte a été aboli au profit de la majorité de genre, qui dans notre cas est féminine, je crois que ce « jeu » n’est peut-être pas si anodin…
En pensant à ces hommes qui ont décidé de ces règles il y a plusieurs siècles, je me dis qu’il est grand temps, que nous, les personnes vivantes de ce siècle, reprenions la liberté de décider de nos propres règles de vie et de celles que nous transmettrons à nos petites filles et à nos petits garçons.
Merci de m’avoir lu.
Hâte de vous lire en retour !
Haut les cœurs !