16/01/2026
photo de joseph koudelka
Quand le corps réclame sa couveuse
Clinique d’un besoin archaïque de protection face à l’excès d’adaptation
Hier, en séance, une patiente que je travaille depuis quelque temps arrive fébrile, anxieuse.
Elle attribue cet état à sa nouvelle activité professionnelle : rythme soutenu, exigences accrues, téléphone constamment à la main, hyperconnexion, vigilance permanente. Elle dit « tenir », mais son corps, lui, ne tient plus tout à fait.
Cette fébrilité dure. Elle s’installe.
Et surtout, elle a déjà provoqué une chute récente. Une chute corporelle réelle, qui m’alerte. Quand le corps tombe, ce n’est jamais anodin. Il parle là où le sujet continue de s’adapter.
Je l’interroge alors sur ses sensations corporelles. Elle évoque un épisode précis : en sortant d’un bain très chaud, elle est saisie par un froid glacial. Le contraste est brutal. Elle décrit une sidération corporelle, suivie de fortes contractures. Le chaud, le froid. L’absence de transition. Le corps pris de court.
Quelque chose, là, insiste.
Quand le corps parle de déséquilibre
Ce n’est pas seulement de stress qu’il s’agit.
C’est d’un déséquilibre plus profond, d’un corps qui ne parvient plus à réguler seul les passages, les transitions, les changements d’état.
Je lui propose alors un déplacement :
et si ce que son corps réclame aujourd’hui n’était pas un repos ordinaire, mais une enveloppe ?
Le mot fait immédiatement résonance. Elle se tait. Puis elle associe.
La naissance : une entrée dans le monde sans transition
Elle raconte alors son histoire de naissance.
Césarienne.
Naissance prématurée.
Mise en couveuse.
Séparation brutale d’avec la mère, hospitalisée dans le même temps pour des épisodes hallucinatoires.
Le récit est sobre, presque factuel. Mais il est chargé.
L’entrée dans le monde s’est faite :
sans passage progressif,
sans continuité sensorielle,
sans enveloppe maternelle suffisamment stable.
Le chaud, le froid.
Le dedans, le dehors.
La coupure.
Le corps du nourrisson a dû, très tôt, se débrouiller seul pour survivre.
La couveuse comme premier cocon de survie
La couveuse a été, à ce moment-là, le seul contenant possible.
Un contenant artificiel, mais vital. Une enveloppe de substitution.
Ce que le corps a appris très tôt, c’est ceci :
pour survivre, il faut recréer seul une enveloppe.
Aujourd’hui encore, face à l’excès de stimulation, à la précipitation, à l’hyperadaptation exigée par le monde contemporain, ce corps réclame la même chose :
un milieu protégé, une zone tampon, un espace de transition.
Hyperconnexion et noyade psychique
Le téléphone toujours à la main, la connexion permanente, la vigilance constante ne sont pas ici de simples habitudes modernes.
Elles fonctionnent comme des prothèses de contenance.
Mais ces prothèses sont paradoxales :
elles stimulent plus qu’elles ne contiennent.
Elles excitent plus qu’elles n’enveloppent.
Le corps, saturé, perd ses repères.
Il n’a plus de dedans suffisamment distinct du dehors.
Alors il chute.
Ou il se contracte.
Ou il somatise.
L’enveloppe psychique en défaut
Ce que cette clinique met en lumière, c’est une fragilité de l’enveloppe psychique, au sens où l’entend Didier Anzieu :
une difficulté à maintenir une peau psychique suffisamment protectrice face aux intrusions du réel.
Là où l’adulte continue de « faire face », le corps, lui, réclame une autre temporalité :
celle du soin archaïque, du ralentissement, de la protection.
Ondes alpha et rêverie : une nécessité vitale
Je pense ici à Wilfred Bion et à sa notion de fonction alpha.
Lorsque l’environnement ne permet pas de transformer les excitations brutes en éléments pensables, le corps prend le relais.
Cette patiente n’a pas toujours eu, dans son histoire, un objet primaire capable de contenir, de transformer, de rêver pour elle.
Aujourd’hui, elle apprend peu à peu à devenir cet objet pour elle-même.
À reconnaître ses besoins archaïques.
À s’autoriser des temps de retrait.
À créer sa propre couveuse psychique.
C’est en cela qu’elle devient, progressivement, une « bonne mère » pour elle-même.
Retrouver l’imaginaire comme espace de survie
Lorsque l’enveloppe se restaure, l’imaginaire peut à nouveau circuler.
Non pas comme fuite, mais comme réservoir de rêverie, indispensable pour ne pas être écrasé par un réel trop exigeant.
Il ne s’agit pas de se désadapter du monde, mais de cesser de s’y noyer.
Conclusion clinique
Cette vignette rappelle avec force que certains corps portent encore, à l’âge adulte, la mémoire de traumatismes très précoces.
Des traumatismes où la question centrale n’était pas le sens, mais la survie.
Quand le monde contemporain exige toujours plus de rapidité, de disponibilité, d’adaptabilité, ces corps-là réclament autre chose :
des transitions douces, des enveloppes, des couveuses psychiques.
Les entendre, ce n’est pas régresser.
C’est prendre soin de la part la plus vivante du sujet.