20/01/2026
Quand on ne peut reconnaître que ce que l’on vit nous affaiblit
Mécanique d’une relation qui use le sujet de l’intérieur
Il existe des relations qui ne détruisent pas brutalement, mais qui affaiblissent lentement.
Elles ne produisent pas de rupture visible, mais une érosion continue du sentiment d’exister.
Le sujet ne tombe pas : il se fatigue d’être debout.
Ce qui rend ces relations si difficiles à quitter, ce n’est pas l’ignorance de la souffrance, mais l’impossibilité psychique de la reconnaître comme destructrice sans risquer un effondrement narcissique.
I. Quand la parole devient une attaque de la pensée
La violence verbale répétée ne vise pas seulement à blesser.
Elle attaque la capacité même du sujet à penser ce qu’il vit.
Être régulièrement disqualifié, voir ses ressentis mis en doute, ses perceptions moquées, produit un effet bien connu en clinique : la pensée ne repose plus. Elle se replie, se surveille, se censure.
Comme l’a montré Piera Aulagnier, lorsque le droit de penser est menacé, le sujet renonce à la pensée pour préserver le lien.
Le doute n’est plus adressé à l’autre.
Il devient intérieur : « Peut-être que je me trompe. Peut-être que c’est moi. »
II. La disqualification comme mode de lien
Il ne s’agit pas d’un conflit, mais d’une organisation relationnelle.
La disqualification devient la structure même du lien.
Dans cette configuration, l’autre ne rencontre pas un sujet, mais un terrain :
un espace où projeter, contrôler, maintenir une asymétrie.
Ce que Racamier a décrit comme une emprise narcissique prend ici une forme discrète mais efficace : l’autre est maintenu dans une dépendance sans violence spectaculaire, mais sans repos possible.
III. Sexualité et renoncement au désir
La sexualité, dans ce contexte, n’est plus un lieu d’échange, mais un lieu de contrainte psychique.
Lorsqu’elle est marquée par l’addiction, la pornographie, la surenchère des scénarios, elle ne cherche plus le désir, mais l’excitation et la répétition.
Le sujet ne désire pas : il s’adapte.
Ferenczi a montré comment, face à la menace de perdre le lien, un sujet peut consentir à ce qui le dépossède, non par désir, mais par soumission traumatique.
La frontière entre consentement et abdication devient floue.
Le corps est engagé, mais le sujet se retire.
IV. La dette imaginaire
À chaque rupture suivie d’un retour, le même scénario se rejoue.
Le retour est vécu comme un cadeau : « Il revient, donc je compte. »
Mais ce retour ne restaure rien.
Il installe une dette.
Comme l’a montré René Kaës, certaines relations s’organisent autour d’alliances inconscientes qui interdisent la séparation sans culpabilité.
Le sujet se sent redevable du lien, même lorsque celui-ci l’abîme.
Dire non devient alors une transgression intérieure.
V. La solitude comme menace narcissique
Ce qui retient le sujet n’est pas seulement l’attachement.
C’est la solitude anticipée comme preuve d’indignité.
La solitude n’est pas vécue comme un état, mais comme un verdict :
« Si je suis seule, c’est que je ne mérite pas l’amour. »
Quitter la relation, ce serait risquer une chute narcissique que Freud avait déjà repérée dans la mélancolie : mieux vaut s’attaquer soi-même que perdre l’objet.
VI. L’impossibilité de nommer l’affaiblissement
Reconnaître que la relation affaiblit serait reconnaître qu’elle ne protège pas.
Or, tant qu’elle est vécue comme une protection contre l’effondrement, elle doit être maintenue.
Ce n’est pas un déni, mais une stratégie de survie psychique.
Le sujet sait qu’il souffre, mais ne peut pas dire : « Cela me détruit. »
VII. Le non impossible
Le non ne peut être posé ni à l’autre, ni à soi.
Dire non serait vécu comme une auto-privation, presque une auto-violence.
Le sujet ne se refuse pas quelque chose :
il se protège d’un vide qu’il redoute plus que la souffrance connue.
VIII. Le travail clinique : restaurer un espace pensable
Le travail clinique ne consiste pas à pousser à la rupture.
Il consiste à nommer ce qui affaiblit sans exiger une décision immédiate.
Il s’agit moins de renforcer l’estime de soi que de mettre fin à l’hémorragie narcissique.
Moins de prescrire un choix que de rendre pensable ce qui était interdit de pensée.
Peu à peu, le sujet peut reconnaître que ce qu’il vit l’affaiblit —
sans s’effondrer.
LANTERI Joëlle