24/03/2026
La posture phallique : ce qu’il faut perdre pour commencer à écouter
Lettre aux jeunes psychanalystes en herbe, lorsque la passe n’a pas encore eu lieu
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I. Entrer dans le métier avec plus qu’un désir : une nécessité de place
Il existe chez de jeunes praticiens, et plus largement chez ceux qui s’approchent de la psychanalyse avec ferveur, un moment très particulier où le désir de pratiquer s’adosse à autre chose qu’à la seule curiosité clinique. Quelque chose cherche aussi une place. Une place forte. Une place juste. Une place enfin reconnue. Une place qui donnerait à l’existence une assise nouvelle.
Il ne s’agit pas seulement de vouloir écouter. Il s’agit parfois, plus secrètement, de vouloir tenir. Tenir pour l’autre. Tenir face à la détresse. Tenir dans un monde intérieur encore travaillé par l’insécurité, le doute, ou la nécessité de prouver sa valeur. Le métier est alors investi comme un lieu possible de réparation narcissique. Devenir analyste, thérapeute, clinicien, pourrait offrir la promesse d’une inscription : être enfin du côté de ceux qui savent écouter, de ceux qui contiennent, de ceux qui soutiennent, de ceux qui pensent.
C’est souvent là que s’installe, à bas bruit, ce qu’on peut appeler une posture phallique.
II. Qu’appeler ici posture phallique ?
Il ne s’agit pas du phallique au sens vulgaire du terme, ni d’une caricature de pouvoir visible. Il s’agit d’une position psychique beaucoup plus subtile, parfois même très noble en apparence. La posture phallique est ce par quoi un sujet tente de se soutenir du côté de la tenue, de la maîtrise, de la centralité, de la garantie. Elle donne au moi une armature. Elle protège de la vacillation. Elle évite d’avoir à trop sentir ses manques, ses dépendances, ses failles, ses zones d’impuissance.
Dans la clinique des jeunes professionnels, cette posture peut prendre plusieurs visages :
vouloir être irréprochable,
vouloir toujours comprendre,
vouloir ne pas se tromper,
vouloir contenir sans faillir,
vouloir faire autorité sans le dire,
vouloir être reconnu comme légitime avant même d’avoir traversé ce qui fonde cette légitimité.
Le phallique, ici, n’est pas seulement domination. Il est surtout illusion d’une place pleine. Une place depuis laquelle le sujet pourrait répondre, savoir, orienter, soutenir, presque garantir.
III. Quand le métier devient famille imaginaire
Chez certains jeunes analystes, le groupe des thérapeutes, la communauté des praticiens, l’univers des références, des maîtres, des institutions, des supervisions, peut être investi comme une sorte de famille symbolique. Cela est nécessaire jusqu’à un certain point. Nul ne se forme seul. Nul ne pense sans filiation. Nul ne s’autorise sans rencontrer d’autres noms, d’autres voix, d’autres cadres.
Mais il arrive aussi que cette famille imaginaire soit investie avec une intensité particulière : non plus seulement comme espace de transmission, mais comme lieu où enfin obtenir une place, une nomination intérieure, une sorte d’adoption. Le jeune professionnel ne cherche alors pas uniquement à apprendre ; il cherche parfois à être accueilli dans un lignage qui viendrait apaiser quelque chose de son narcissisme inquiet.
Le métier peut alors être investi comme fonction parentale sublimée : être celui ou celle qui accueille, qui borde, qui comprend, qui répond, qui contient. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est pas tout. Car si cette position est trop massivement investie, elle dérive vers un fantasme de complétude : devenir le lieu de vérité de l’autre, ou le lieu depuis lequel l’autre pourrait enfin être réparé.
C’est précisément là que la posture phallique se referme sur le sujet.
IV. Ce que la passe n’ayant pas eu lieu laisse encore en suspens
Lorsqu’on parle ici de jeunes psychanalystes en herbe, ou de professionnels dont la passe n’a pas eu lieu, il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie morale. Il s’agit de nommer un moment structural : celui où le sujet n’a pas encore pleinement traversé ce qui, dans son rapport au savoir, à la place, à la reconnaissance et à la vérité, reste encore noué à ses enjeux narcissiques.
Avant certaines traversées essentielles, le sujet peut encore croire, même à son insu, qu’il existe quelque part une bonne place à habiter : celle d’où il pourrait exercer sans être trop entamé, où il pourrait écouter sans être délogé, où il pourrait accueillir sans être travaillé, où il pourrait savoir sans trop vaciller.
Or ce point est décisif : il n’existe pas de place pleine pour l’analyste. Il n’existe pas de siège stable depuis lequel il pourrait être à la fois garant, maître de vérité, contenant absolu et sujet intact. La pratique analytique n’offre pas une couronne. Elle retire plutôt, peu à peu, l’illusion qu’une telle couronne puisse être portée sans dommage.
V. Être délogé : une chute nécessaire
C’est souvent une épreuve difficile. Être délogé d’une place phallique peut d’abord être vécu comme une chute, une perte de valeur, une atteinte narcissique. Le sujet a l’impression de ne plus savoir où se tenir. Ce qui le soutenait jusque-là se fissure. Une erreur, un événement clinique, un transfert intense, un échec, une désidéalisation, parfois même une simple interprétation juste venue d’un autre, suffisent à faire vaciller l’édifice.
Ce moment est douloureux parce qu’il ne touche pas seulement l’activité professionnelle. Il atteint l’image de soi. Il fait perdre quelque chose d’une tenue imaginaire. Il oblige à voir que l’on avait investi la fonction comme point d’appui narcissique, et non seulement comme engagement clinique.
Le jeune praticien peut alors éprouver :
de la honte,
de la colère contre lui-même,
un sentiment d’imposture,
une envie de se retirer,
ou au contraire une tentative fébrile de se redresser encore plus vite.
Pourtant, ce délogement est souvent inaugural. Il marque l’entrée dans une compréhension plus juste de ce qu’exige la pratique : non pas tenir une place phallique, mais consentir à une place non pleine, entamée, limitée, traversée par l’incomplétude.
VI. Pourquoi cette place est inhabitable pour un psychanalyste
La posture phallique peut soutenir un temps. Elle peut donner du style, de la vigueur, de la tenue. Mais elle devient inhabitable pour un analyste dès lors qu’elle l’oriente vers la maîtrise plutôt que vers l’écoute, vers la garantie plutôt que vers la fonction, vers l’occupation d’une place plutôt que vers la disponibilité au transfert.
Un analyste ne peut pas durablement être :
celui qui sait pour l’autre,
celui qui répare pour l’autre,
celui qui garantit la vérité de l’autre,
celui qui tient lieu de totalité.
S’il tente d’habiter cette place, il s’épuise, se raidit, interprète trop, moralise, sauve, corrige, ou bien se défend derrière un savoir. Il cesse d’écouter depuis le manque, depuis l’écart, depuis le non-savoir opérant. Il veut trop vite être à la hauteur d’un idéal.
Or l’analyste ne travaille pas depuis la plénitude d’une place. Il travaille depuis une renonciation. Renonciation à être le tout pour l’autre. Renonciation à être le lieu du vrai. Renonciation à répondre à la place du sujet. Renonciation à confondre sa fonction avec une mission de salut.
VII. Ce qu’il faut perdre pour commencer à travailler autrement
Se déloger d’une posture phallique, ce n’est pas se détruire. Ce n’est pas perdre sa dignité. Ce n’est pas devenir incertain au point de ne plus rien soutenir. C’est perdre quelque chose de plus précis : l’illusion qu’une place pleine pourrait garantir la pratique.
Ce qu’il faut perdre, souvent, c’est :
le besoin d’être validé par l’idéal du bon clinicien,
l’espoir d’être adopté par une famille de thérapeutes comme on serait enfin reconnu par des parents symboliques,
l’idée que la fonction analytique confère une valeur entière,
le fantasme d’un savoir qui mettrait à l’abri,
la croyance qu’il faudrait être fort pour écouter.
À mesure que cela tombe, quelque chose d’autre peut advenir : une position plus sobre, plus nue, moins brillante peut-être, mais plus juste.
VIII. La recherche d’un cadre contenant : non pas faiblesse, mais progrès
Après un tel délogement, de jeunes professionnels cherchent souvent davantage de cadre, de limite, de supervision, d’appui, de tiers. Ils peuvent en éprouver de la honte, comme si cette demande contredisait l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. En réalité, ce mouvement est souvent très éclairant.
Celui qui ne peut plus se soutenir d’une posture de maîtrise découvre parfois, enfin, qu’il a besoin d’un espace contenant. Non pour redevenir enfant, mais pour sortir d’une illusion d’autosuffisance. Avoir besoin d’un cadre, d’un bord, d’un tiers, d’une élaboration partagée, ne signe pas un défaut de vocation. Cela marque souvent une avancée.
Car l’analyste n’est pas celui qui n’a besoin de rien. Il est celui qui sait que la fonction ne se soutient pas sans limites, sans travail sur soi, sans élaboration continue. Le contenant n’humilie pas. Il protège de l’excès d’idéal.
IX. Le narcissisme n’est pas l’ennemi, mais il doit être travaillé
Il serait trop simple d’opposer un noble désir analytique à un mauvais narcissisme. Le narcissisme n’est pas l’ennemi ; il est la matière même à travailler. Tout jeune professionnel arrive avec son histoire, sa soif de place, ses blessures, sa demande de reconnaissance, son rapport au savoir, ses identifications. Rien de cela n’est honteux.
La question n’est pas : ai-je du narcissisme ?
La question est : que fais-je de lui dans la pratique ?
S’il est méconnu, il pousse à occuper la place.
S’il est travaillé, il devient moins tyrannique.
S’il est interrogé, il cesse peu à peu de commander secrètement le désir professionnel.
Le sujet peut alors découvrir qu’il voulait parfois être analyste pour être quelqu’un, là où il s’agit plutôt de devenir capable d’occuper une fonction sans s’y prendre lui-même pour l’objet principal.
X. Aux jeunes praticiens : ne confondez pas autorisation et couronnement
L’une des grandes confusions du début consiste à croire qu’il faudrait être couronné pour être autorisé. Comme s’il fallait avoir atteint une forme de solidité incontestable pour pouvoir écouter. Comme s’il fallait mériter une place pleine avant de pouvoir y consentir.
Or l’autorisation analytique n’est pas un couronnement. Elle ne vient pas décorer le moi. Elle ne vient pas rassurer le narcissisme. Elle s’acquiert, au contraire, dans une certaine traversée des illusions qui soutenaient le désir de pratiquer.
Un jeune praticien commence vraiment à grandir lorsqu’il peut dire, intérieurement :
je n’ai pas à être tout,
je n’ai pas à tout comprendre tout de suite,
je n’ai pas à sauver,
je n’ai pas à être le lieu de vérité,
je peux travailler depuis une place limitée.
C’est souvent à partir de là que l’écoute devient plus fine, moins défensive, moins saturée d’idéal.
XI. Ce que ce délogement rend possible
Lorsqu’un sujet accepte de perdre cette posture, il ne perd pas sa force ; il en change l’usage. Il devient plus capable :
d’entendre sans se précipiter vers le savoir,
de supporter de ne pas être au centre,
de ne pas répondre à toute détresse par la réparation,
de se laisser instruire par ce qui le déplace,
de reconnaître ses limites sans s’effondrer,
de faire place à un désir moins héroïque, mais plus analytique.
C’est peut-être cela, au fond, qui commence lorsque la posture phallique se fissure : une autre manière d’habiter la pratique. Non plus comme scène où se rejoue la quête d’une place entière, mais comme travail où le sujet accepte de ne pas coïncider avec l’idéal.
XII. Conclusion : perdre une place imaginaire pour trouver une position analytique
À vous, jeunes psychanalystes en herbe, il faut peut-être dire ceci avec douceur : il est normal d’avoir d’abord cherché une place. Il est normal d’avoir voulu tenir, savoir, contenir, être reconnu, appartenir à une famille symbolique. Il est normal d’avoir investi la fonction comme promesse d’assise.
Mais vient un moment où cette promesse doit être interrogée. Car ce que la pratique demande n’est pas que vous soyez couronnés. Elle demande que vous consentiez à ne pas l’être.
Se déloger de la posture phallique n’est pas renoncer à la psychanalyse. C’est commencer à lui faire une place véritable en soi. C’est accepter que la fonction ne vous donne pas une totalité, mais une responsabilité limitée. C’est renoncer à être le lieu de vérité pour devenir, plus modestement et plus rigoureusement, celui ou celle qui soutient un travail de vérité chez un autre.
Cette perte est douloureuse. Elle entame le narcissisme. Elle retire des appuis. Mais elle ouvre aussi une voie plus féconde : celle d’une position analytique moins imaginaire, moins parentale, moins héroïque, et sans doute plus vivante.
Joëlle Lanteri – Psychanalyste