30/12/2025
Pardonner trop tôt est une forme de violence psychique.
Le pardon est souvent présenté comme un remède universel, rapide et moralement supérieur. Cette vision est simpliste et, dans de nombreux cas, profondément dangereuse. Pardonner trop tôt n’apaise pas la blessure : cela la déplace. Le traumatisme n’est pas résolu, il est simplement mis sous silence.
Lorsqu’une personne est blessée, son psychisme a besoin de temps, de reconnaissance et de mise en sens. Le pardon prématuré court-circuite ce processus. Il intervient avant que la douleur n’ait été comprise, nommée et intégrée. Or ce qui n’est pas élaboré ne disparaît jamais. Cela se transforme en anxiété chronique, en colère rentrée, en troubles corporels ou en répétitions relationnelles.
Pardonner trop tôt impose souvent le silence à la souffrance. Derrière l’injonction au pardon se cache fréquemment un message implicite : la douleur dérange, il faut la dépasser rapidement, faire preuve de maturité ou de spiritualité. Cette pression constitue une forme de violence psychique, car elle nie la légitimité de l’expérience vécue. Une souffrance qui n’est pas reconnue ne s’apaise pas ; elle se fige et s’enracine.
Dans beaucoup de situations, le pardon précoce n’est pas un choix libre. Il est motivé par la peur du conflit, la crainte de perdre une relation, la pression familiale, religieuse ou sociale, ou encore par le besoin d’être perçu comme une personne bonne et spirituellement élevée. Dans ces cas, le pardon ne relève pas de la guérison, mais d’une stratégie de survie psychique. La personne se trahit pour préserver un équilibre extérieur.
La colère joue ici un rôle central. Un pardon authentique ne peut pas exister sans que la colère ait été reconnue et traversée. La colère n’est pas l’opposé du pardon ; elle en est souvent une étape nécessaire. Lorsqu’elle est refoulée au nom du pardon, elle ne disparaît pas. Elle se retourne contre soi, contre le corps, ou ressurgit plus t**d dans d’autres relations, souvent de manière disproportionnée.
Dans certains contextes, notamment familiaux, conjugaux ou spirituels, pardonner trop tôt maintient l’abus. Le message envoyé est que les limites ne sont pas nécessaires, que les actes n’ont pas de conséquences, et que la victime s’adaptera toujours. Le pardon devient alors un instrument de domination morale plutôt qu’un chemin de libération intérieure.
Le véritable pardon ne peut jamais être exigé ni accéléré. Il apparaît parfois après la reconnaissance du tort, la restauration des frontières, la sortie de la dépendance émotionnelle et l’intégration de la mémoire blessée. Et parfois, il n’apparaît pas. Cela ne signifie pas un échec, mais une fidélité à la vérité psychique de la personne.
Pardonner trop tôt n’est donc pas une vertu. C’est souvent un renoncement prématuré à la vérité intérieure. La guérison commence par la capacité à nommer la blessure, à reconnaître son impact réel et à se réconcilier avec sa propre mémoire. Le pardon, s’il vient, vient après. Jamais avant.
KABEYA - Institut de la Mémoire