07/04/2026
Je suis heureuse que mon confrère s'intéresse de manière approfondie au traitement prédictif, ici la précision.
🔵 Je continue à explorer le predictive processing et à en proposer une lecture susceptible d’éclairer certaines difficultés rencontrées chez les adultes avec TDAH.
Après les "priors" puis les "prediction errors", aujourd’hui je m’arrête sur la notion de "précision" dont j'avais un peu parlé dans le premier post de la série.
◼️Toutes les informations n’ont pas le même poids.
Dans la vie psychique, tout n’a pas la même importance à chaque instant. Quand plusieurs choses se présentent en même temps, le système doit en permanence “trancher” :
▪️ qu’est-ce qui compte vraiment maintenant ?
▪️ qu’est-ce qui doit guider l’action ?
▪️ qu’est-ce qui peut rester à l’arrière-plan ?
▪️ qu’est-ce qui mérite d’être pris très au sérieux ?
▪️ et qu’est-ce qui doit, au contraire, être peu pondéré ?
🟣 Autrement dit :
▪️ la "precision", c’est le degré de confiance ou d’importance accordé à une information ;
▪️ le "precision-weighting", c’est le poids effectif qu’elle prend dans le traitement ;
▪️ les "precision expectations", ce sont les attentes implicites qui règlent d’avance ce qui mérite d’avoir du poids.
⬛ Le cerveau traite des contenus et aussi leur niveau d’importance relative.
🟠 L'attention
Faire attention, dans cette perspective, c’est aussi, au moins en partie faire en sorte qu’une information pèse davantage que les autres.
Par exemple, si je suis en train d’écrire un compte-rendu, plusieurs choses coexistent :
▪️ la tâche elle-même ;
▪️ un bruit dans le couloir ;
▪️ une notification sur l’écran ;
▪️ une pensée qui me traverse ;
▪️ une émotion liée à un échange précédent ;
▪️ l’idée de ce que j’ai à faire après.
Toutes ces informations sont présentes, mais elles ne sont pas censée avoir le même poids.
Le "bon fonctionnement" c'est attribuer suffisamment de poids à ce qui doit guider l’action, sans laisser le reste dominer inutilement.
🟡 Dans le TDAH
⬛ Chez certains adultes avec TDAH, le problème est la difficulté à distribuer correctement le poids entre les informations en présence.
Autrement dit :
▪️ ce qui devrait compter beaucoup ne compte pas toujours assez ;
▪️ et ce qui devrait rester secondaire peut prendre trop de place.
🟤 Lecture de plusieurs aspects du TDAH adulte.
◾ 1. Le but en cours ne pèse pas toujours assez lourd
Beaucoup d’adultes avec TDAH savent très bien ce qu’ils ont à faire, comme le dit R. Barkley. Le problème peut être que ce but ne conserve pas, dans l’instant, un poids suffisant face à tout le reste.
Le dossier à terminer, le mail à écrire, la tâche administrative à poursuivre : tout cela est connu, parfois même clairement priorisé. Mais cela ne “tient” pas toujours assez fort dans le système pour guider durablement l’action.
◾ 2. Les éléments concurrents prennent trop facilement de poids
À l’inverse, des éléments concurrents peuvent devenir rapidement dominants :
▪️ une stimulation plus intéressante ;
▪️ une distraction mineure ;
▪️ une idée annexe ;
▪️ une récompense immédiate ;
▪️ une urgence subjective ;
▪️ un inconfort émotionnel.
◾ 3. La variabilité attentionnelle
Cette manière de penser rend assez bien compte d’un point clinique important : la dysrégulation de l'attention.
On observe souvent une attention :
▪️ très variable ;
▪️ très dépendante du contexte ;
▪️ parfois "excellente" ;
▪️ parfois très fragile.
S’il s’agissait simplement d’un déficit global, on comprendrait mal :
▪️ les moments de grande efficacité ;
▪️ les périodes d’hyperfocalisation ;
▪️ ou la dépendance marquée à l’intérêt, à la nouveauté ou à l’enjeu immédiat.
🟢 L’hyperfocus.
Dans certaines conditions, une activité peut prendre un poids immense :
▪️ parce qu’elle est très intéressante ;
▪️ très stimulante ;
▪️ très gratifiante ;
▪️ ou très absorbante.
Le système s’y accroche alors fortement.
Une difficulté calibrer l'allocation de l'attention : pas assez de poids ici, trop de poids là.
🟧 La motivation.
Ce qui revient souvent dans le TDAH :
▪️ la difficulté avec le délai ;
▪️ la préférence pour les récompenses immédiates ;
▪️ le poids insuffisant des conséquences futures ;
▪️ et ce que Barkley appelle la time blindness (cécité temporelle).
La notion de precision permet de dire que le futur ne pèse pas toujours assez dans le présent.
Les bénéfices lointains, les conséquences différées, les objectifs abstraits peuvent rester trop “légers” psychiquement pour orienter efficacement le comportement maintenant.
Pendant ce temps, ce qui est immédiat, plus concret, plus stimulant, plus gratifiant, plus disponible, prend davantage de poids.
🔴 Et sur le plan émotionnel ?
Chez de nombreux adultes avec TDAH, certaines réactions émotionnelles semblent prendre rapidement beaucoup de poids :
▪️ la frustration ;
▪️ l’irritation ;
▪️ la critique ;
▪️ le sentiment d’être bloqué ;
▪️ le re**rd ;
▪️ l’obstacle ;
▪️ l’inconfort interne.
“Combien de poids l'émotion prend-elle, et à quel point devient-il difficile de redonner du poids à autre chose ?”
Cela me paraît particulièrement utile pour penser :
▪️ la faible tolérance à la frustration ;
▪️ la montée rapide de certaines réactions ;
▪️ et la difficulté à revenir ensuite à une ligne d’action stable.
On parle d’un système qui peut avoir du mal à régler correctement le poids relatif entre :
▪️ le but et la distraction ;
▪️ le futur et l’immédiat ;
▪️ l’important et le saillant ;
▪️ l’obligation et l’intérêt ;
▪️ l’émotion du moment et la continuité de l’action.
⬛ La precision, c’est la question du poids. Dans le TDAH adulte, elle permet de faire l’hypothèse qu’une partie des difficultés vient d’une difficulté à faire peser suffisamment ce qui devrait guider l’action, tout en empêchant ce qui est saillant, immédiat ou émotionnellement chargé, de prendre trop facilement toute la place.
SOURCES :
Kooij et al., Adult ADHD: Diagnostic Assessment and Treatment (2021) ;
Barkley, Taking Charge of Adult ADHD (2021) ;
de Haan, Enactive Psychiatry (2020) ;
Cheng, Sato & Hohwy , Expected Experiences: The Predictive Mind in an Uncertain World (2024).