07/03/2026
Aujourd'hui, j'ai envie d'exposer un peu de mon histoire personnelle. Parce qu'elle contribue, bien sûr, à faire de moi une meilleure praticienne.
"La maison des femmes" est en salle depuis mercredi. Je suis allée à l’avant première mardi soir, nous étions nombreuses au Castille.
J’ai pleuré, un peu, pas parce que c’est dur, ou triste, mais parce que c’est beau, une femme qui se bat, que ce soit pour elle, pour une autre, ou pour ses enfants.
Et aussi parce que cette maison des femmes, créée à St Denis en 2014 par la Dre Hatem-Gantzer, gynécologue-obstétricienne, ça a été la mienne quelques années.
Ici, à Poitiers, la Maison de Freyja, portée depuis 2023 par la Dre A. Delbreil et Mme L. Pineau, m’a accueillie et m’a relevée, portée, soutenue. C'est devenu mon refuge, un asile essentiel pour ma reconstruction. J'y ai rencontré l'amour. L'amour de moi.
Là-bas, on m’a dit que j’étais une victime, mais sans aucun jugement négatif, ni positif d’ailleurs. C’était juste un fait, reconnu sur la base de faits, et à aucun moment, jamais, ma parole n’a été mise en doute, ou déformée. Là bas, pour la première fois de ma vie, j’ai trouvé la confiance et le respect. Là bas, je suis née une deuxième fois. Sans jamais m’infantiliser, on m ‘a offert du soin, du vrai « care ». On m’a redonné ce qu’environ 40 ans de relations amoureuses/maritales/familiales marquées par les violences psychologiques, verbales, physiques, et sexuelles m’avaient dérobé. Une place, une voix, de la dignité.
J’y ai pris conscience de tout ce que j’avais minimisé, normalisé. J’y ai pris conscience que j’avais vécu sous emprise quasiment toute ma vie, que cela avait laissé des séquelles difficilement réparables, et qu’ainsi j’avais moi-même blessé mes enfants. Malgré mon amour pour elleux et toute ma bonne volonté, le manque de formation des soignant.e.s à l’époque avait fait échouer toutes mes thérapies. Personne n’avait posé de mots sur le psychotraumatisme, les troubles du neurodéveloppement induits par les violences parentales, le stress post-traumatique complexe, l’anxiété chronique. J’avais été un repère défaillant, une mère émotionnellement immature, anxieuse et toxique malgré moi, comme la mienne. Peu de personnes ont idée d’à quel point le cadre thérapeutique doit être secure pour accueillir cette conscientisation, et soutenir le travail qui s’en suit. Merci Lisa.
Là bas, j’ai pleuré, beaucoup. J’ai ressenti de la honte, de la terreur, de l’angoisse, de la culpabilité, de la colère, de l’impuissance, et souvent, trop souvent, l’injustice et le désespoir. Là bas, on m’a dit que j’étais forte, courageuse, que je faisais ce qu’il fallait pour mes enfants, et comme c’étaient des soignantes, des juristes, des spécialistes des violences intra-familiales, je les ai crues. J’ai su que j’avais raison, que ce n’était pas juste dans ma tête, que je n’étais pas « f***e », ou « bizarre », ou « irresponsable ». Sur un rapport d’expertise médico-légale à mon nom, il est écrit « violences (...) ayant entraîné une ITT supérieure à 8 jours ». Des violences invisibles, mais constatées par des professionnels. Je n’étais plus un fantôme sous un masque, on me voyait enfin.
Là-bas, on m’a offert des ateliers restauratifs. Avec L'effet Papillon, salon de beauté solidaire, en compagnie d’autres femmes victimes, j’ai confectionné des cosmétiques, réappris à prendre soin de ma peau, de mon apparence, j’ai ri. Avec des étudiantes du social, et leur projet d’études sur l'art-thérapie, nous avons créé, nous nous sommes peint dessus, nous avons mis des fleurs et des paillettes sur cette peau qui, pour beaucoup, avait surtout vu éclore des fleurs de sang. C’est pas facile de se laisser toucher à nouveau après tant d’agressions physiques.
On m’a massée, aussi, pour évacuer la tension, la charge énorme qui pèse sur nous quand on est une mère qui doit protéger ses enfants, en assumer seule la charge, mener des batailles judiciaires, encaisser le dénigrement perpétuel, les menaces, le harcèlement, tout en essayant de se reconstruire. Pour dissoudre la honte qui parfois s’infiltrait si profondément sous ma peau qu’elle me faisait trembler. La honte de ne plus être capable de travailler, de sortir, d'être là pour mes ami.e.s, et de devoir dépendre de l’aide sociale, même pour nourrir ma famille. Merci Manuela.
Là-bas, un 24 décembre à 9 heures du matin, une infirmière extraordinaire m’a sauvé la vie. Parce qu’elle a su trouver les mots, je l’ai écoutée, j’ai suivi ses conseils, et le soir même, au lieu de m’offrir en pâture au désespoir et de courir le risque (estimé élevé) de ne pas vivre un Noël de plus, je buvais une coupe de champagne dans un hotel luxueux, avec spa et diner gastronomique inclus. Seule, mais vivante, et avec cette fragile lueur d’espoir ranimée, comme la flamme d’une allumette entre les mains de la petite marchande, ce conte que j’aime tant.
Là-bas j’ai trouvé la force d’aller devant une juge (bien mal formée) me faire démonter par une avocate agressive et les mensonges qu’on lui avait servis. A cette audience qui me terrorisait depuis des années, mon infirmière encore m’a accompagnée. Tout du long, et même après, elle a été à mes côtés. Merci Laurence.
Qui peut offrir ça, si ce n’est La Maison des Femmes ?
Alors oui, aujourd’hui, j’ai envie d’exprimer tout ça. De rendre hommage à ces femmes qui nous raniment, et nous remettent sur pied. De soutenir leur combat, parce que rien n’est gagné, parce que les moyens diminuent alors que les violences augmentent.
Ce film, il faut aller le voir.
Parce qu’un jour, ce sera peut être toi, ou ta fille, ou ta soeur, ou ta mère, qui aura désespérement besoin de cette maison. Parce que les maisons des femmes il y en a 31 aujourd'hui (labellisées Restart), un nombre insuffisant vu l’ampleur des besoins.
Parce que pour chaque place achetée, 1 euro leur est reversé. Parce qu’il nous rappelle que même si on est fortes, on est aussi fragiles, et que la violence de trop peut nous briser à jamais.
Et puis, tu sais, un cheveu tout seul, ça se casse vite, alors que quand on les tresse tous ensemble, ça fait un truc solide qui peut permettre d’échapper à des prisons (si t’as pas la ref, je parle de Raiponce, et c'est une métaphore ;-) )
D'ailleurs, elles acceptent les dons et les initiatives :
https://www.lamaisondesfemmes.fr