15/03/2026
Oui, mais il ne le fait pas exprès »
Quand le sujet protège celui qui le blesse
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
I. Une petite phrase qui en dit long
Dans la clinique des liens blessants, une phrase revient souvent. Elle surgit presque à voix basse, comme une précaution, parfois même comme une excuse glissée au milieu d’un récit douloureux :
« Oui… mais il ne le fait pas exprès. »
À première vue, cette formule semble empreinte de nuance, de bonté, de retenue. Elle paraît empêcher le jugement trop rapide. Elle donne au locuteur le beau rôle de celui qui comprend, qui contextualise, qui ne cède pas à la haine. Mais cliniquement, elle est rarement anodine.
Car cette phrase vient le plus souvent au moment même où un préjudice est nommé. Quelque chose a été dit : une humiliation, une négligence, une brutalité, une emprise, une répétition blessante, un mépris, une absence, une manière de nier l’autre. Et presque aussitôt, au lieu de laisser cette vérité se déployer, le sujet la corrige. Il la freine. Il la recouvre partiellement. Il la retire au moment même où il commençait à la formuler.
Le dommage est entrevu, puis immédiatement amorti.
C’est là que cette phrase devient précieuse pour l’écoute. Elle ne parle pas seulement de l’autre. Elle parle de la division du sujet. Elle montre qu’une part de lui souffre, voit, enregistre, parfois depuis longtemps. Et qu’une autre part s’empresse de protéger celui qui fait mal, comme s’il était plus dangereux encore de reconnaître la violence que de la subir.
II. Nommer le tort… puis le retirer
Dire : « il me fait souffrir », ce n’est pas seulement décrire une situation. C’est prendre une position psychique. C’est reconnaître qu’il y a eu atteinte. C’est autoriser son éprouvé à exister. C’est parfois faire un pas hors de la confusion.
Mais pour certains sujets, ce mouvement est extrêmement conflictuel.
Alors la phrase arrive comme un contrepoids :
« Oui, il me blesse… mais il ne le fait pas exprès. »
Autrement dit :
je dis le tort, mais j’annule l’accusation ;
je reconnais le dommage, mais j’innocente l’agent ;
je souffre, mais je m’interdis d’en tirer les conséquences psychiques.
Cette torsion est fondamentale. Elle permet au sujet de dire sans dire, de montrer sans conclure, de témoigner sans se sentir autorisé à juger.
Il ne s’agit pas ici de savoir si l’autre a, en effet, une intention consciente de nuire. Ce n’est d’ailleurs pas toujours le cas. Bien des violences psychiques ne relèvent pas d’un sadisme délibéré. Elles procèdent de la structure, de la défense, de l’aveuglement narcissique, du déni, de la répétition, de l’incapacité à reconnaître l’autre comme sujet séparé.
Mais la souffrance produite, elle, est réelle. Et c’est précisément là que le sujet empêché se trouve pris : il croit qu’il n’a le droit de parler de ce qu’il subit qu’à condition de prouver une intention de nuire. Comme s’il fallait un coupable parfaitement conscient pour que la douleur devienne légitime.
C’est un piège psychique majeur.
III. La confusion entre intention et effet
Nombre de patients vivent sous cette tyrannie implicite :
si l’autre n’a pas voulu faire mal, alors je ne peux pas vraiment me plaindre.
Or cette confusion entre l’intention et l’effet est l’un des ressorts les plus puissants du maintien dans les liens aliénants.
Un sujet peut être gravement atteint par quelqu’un qui ne “veut” pas consciemment le détruire. Un parent peut écraser sans le savoir. Un conjoint peut humilier sans se penser humiliant. Une mère peut coloniser sans se vivre intrusive. Un père peut effacer sans avoir le sentiment d’effacer. Un partenaire peut tenir l’autre dans une dépendance profonde tout en se vivant aimant, fragile ou de bonne foi.
La psychanalyse nous apprend précisément ceci : le sujet n’est pas transparent à lui-même. Il n’est pas maître chez lui. Il agit, il répète, il défend, il projette, il dénie, il attaque, sans toujours savoir ce qu’il fait psychiquement à l’autre.
Dès lors, exiger la preuve d’une intention explicite pour reconnaître une violence revient à condamner le sujet blessé au silence.
Ce qui compte cliniquement, ce n’est pas seulement :
“Que voulait-il faire ?”
mais aussi :
“Que vous a-t-il été fait ?”
Cette seconde question est souvent beaucoup plus difficile à soutenir.
IV. Protéger l’autre pour ne pas s’effondrer soi-même
Pourquoi tant de sujets se hâtent-ils de disculper celui qui les fait souffrir ?
Parce que reconnaître le tort pleinement peut avoir un coût psychique immense.
Dire :
« il ne le fait pas exprès »,
c’est parfois éviter d’avoir à penser :
qu’on vit avec quelqu’un qui ne nous voit pas,
qu’on a été élevé par quelqu’un d’incapable de nous protéger,
qu’on aime une personne qui nous abîme,
qu’on dépend encore d’un objet psychique défaillant,
qu’on s’est longtemps adapté à un lien profondément dissymétrique.
La disculpation de l’autre fonctionne alors comme une défense contre l’effondrement. Elle protège le lien, certes, mais elle protège aussi le sujet contre une vérité trop douloureuse : celle de sa solitude, de sa dépendance, de sa désillusion, parfois de son histoire infantile rejouée.
Chez certains patients, cette défense est ancienne. Enfant, ils ont dû maintenir l’image d’un parent “bon”, “fragile”, “maladroit”, “débordé”, “pas méchant”, faute de quoi le monde interne menaçait de s’écrouler. La survie psychique passait par cette opération : excuser l’objet pour continuer à l’aimer et à en dépendre.
Plus t**d, le même mécanisme se retrouve dans le couple, dans l’amitié, au travail, dans le transfert même parfois. Le sujet souffre, mais il continue de protéger la figure dont il dépend affectivement.
La phrase devient alors une charnière défensive :
je me plains un peu, mais pas trop ;
je montre ma blessure, mais je soigne d’abord l’image de celui qui l’a produite.
V. La culpabilité d’accuser
Souvent, derrière cette formule, il y a aussi une culpabilité intense.
Accuser, pour certains sujets, équivaut à trahir, détruire, salir, manquer d’amour, être injuste, être mauvais. Ils ont intériorisé l’idée que nommer le tort fait à soi constitue déjà une violence contre l’autre.
Ainsi, ils se tiennent dans une place impossible :
subir et défendre à la fois.
Ils deviennent les avocats de celui qui les blesse. Ils instruisent eux-mêmes le dossier à décharge de leur propre préjudice. Et plus ils souffrent, plus ils se sentent sommés de prouver qu’ils restent justes, mesurés, compréhensifs.
Il y a là une étrange fidélité à l’objet : le sujet continue de prendre soin psychiquement de celui qui ne prend pas soin de lui.
Cette posture raconte quelque chose de profond : une difficulté à s’autoriser un “je” qui constate, un “je” qui tranche, un “je” qui affirme son éprouvé sans immédiatement le soumettre à la loi de l’autre.
Car au fond, la phrase ne signifie pas seulement :
« il n’est pas coupable »
mais souvent :
« ai-je le droit, moi, de dire ce que j’éprouve sans être aussitôt coupable ? »
VI. Le surmoi relationnel : ce qu’autrui m’ordonne de penser
Dans certaines configurations cliniques, cette petite phrase témoigne d’un surmoi relationnel particulièrement sévère.
Le sujet semble intérieurement commandé par une loi implicite :
tu ne dois pas exagérer,
tu ne dois pas être injuste,
tu dois comprendre,
tu dois relativiser,
tu ne dois pas faire de peine,
tu ne dois pas transformer ta douleur en reproche,
tu ne dois pas faire exister ton vécu contre le récit de l’autre.
Autrement dit, quelque chose en lui lui intime :
“Tu peux souffrir, mais tu ne peux pas faire de cette souffrance une vérité.”
C’est une clinique du conflit entre l’éprouvé et l’autorisation de penser l’éprouvé.
Le moi sent.
Le surmoi corrige.
Le sujet commence à dire.
Une voix intérieure le rappelle à l’ordre.
Cette voix n’est pas abstraite. Elle a une histoire. Elle porte les traces d’objets anciens, de regards, de reproches, de loyautés, de menaces d’abandon. Elle est souvent faite de phrases incorporées très tôt :
“Tu es trop sensible.”
“Tu interprètes mal.”
“Tu fais passer les autres pour des monstres.”
“Tu dramatises.”
“Tu sais bien que ce n’était pas contre toi.”
À force, le sujet n’a même plus besoin qu’on le fasse taire : il s’auto-censure avec délicatesse.
VII. L’inconscient n’innocente pas les effets
Il est important ici de rappeler un point essentiel : la psychanalyse n’a jamais eu pour fonction de blanchir les effets destructeurs au motif qu’ils seraient inconscients.
Dire qu’un comportement est inconscient, défensif, structuré par l’histoire infantile, ou pris dans une répétition, ce n’est pas dire qu’il est sans conséquence. Ce n’est pas dire qu’il doit être supporté sans protestation. Ce n’est pas dire que le sujet blessé doit continuer à tout comprendre, tout excuser, tout contenir.
Au contraire, la psychanalyse permet de distinguer deux plans :
d’un côté, l’absence éventuelle d’intention consciente de nuire ;
de l’autre, la réalité effective de ce qui est infligé.
Cette distinction est libératrice. Elle permet de dire :
“Je n’ai pas besoin de faire de toi un monstre pour reconnaître que ce lien me fait mal.”
Voilà une phrase plus mature, plus difficile, mais plus juste.
Elle ne bascule ni dans le déni de la violence, ni dans une simplification paranoïde. Elle ouvre un espace de pensée où l’on peut reconnaître la complexité du sujet humain sans sacrifier sa propre réalité psychique.
VIII. Le maintien du lien au prix du vrai
Chez certains patients, la formule « il ne le fait pas exprès » sert à maintenir le lien à tout prix.
Car si l’on reconnaissait pleinement ce que l’on subit, il faudrait peut-être :
poser une limite,
renoncer à un idéal amoureux,
quitter une position d’attente,
cesser d’espérer une réparation,
voir l’objet tel qu’il est,
perdre une illusion essentielle.
Le déni partiel du préjudice devient alors le prix payé pour conserver un certain attachement.
Il ne s’agit pas forcément d’un mensonge conscient. Il s’agit plutôt d’un compromis psychique. Le sujet laisse entrer un peu de vérité, mais pas assez pour qu’elle transforme réellement sa position.
Cette phrase est donc souvent une zone tampon entre savoir et ne pas savoir.
Je sais bien… mais quand même non.
Je vois… mais je ne veux pas voir jusqu’au bout.
Je souffre… mais je continue à protéger la scène.
C’est une formation de compromis au sens fort : un montage où le savoir surgit, mais sous surveillance.
IX. Dans le transfert : autoriser le patient à ne plus disculper trop vite
Dans le travail analytique, il ne s’agit pas de pousser le patient à accuser davantage, ni de lui imposer une lecture morale de sa relation. Il s’agit plutôt de l’aider à soutenir ce qu’il éprouve sans le révoquer aussitôt.
Autrement dit : permettre que la phrase ne s’arrête pas trop tôt.
Par exemple, au lieu de se précipiter vers le “il ne le fait pas exprès”, l’écoute peut ouvrir un espace autour de :
Qu’est-ce que cela vous fait ?
À quel moment devez-vous protéger l’autre ?
Que craignez-vous si vous laissez votre phrase aller jusqu’au bout ?
Qui, en vous, interdit que votre douleur soit pleinement dite ?
Depuis quand devez-vous comprendre avant même d’avoir pu sentir ?
Ce déplacement est décisif. Il ne transforme pas nécessairement le patient en accusateur. Il le transforme en sujet plus autorisé à penser.
Et souvent, on découvre que ce n’est pas tant la cruauté de l’autre qui était impensable, que le droit pour le patient de se reconnaître lésé.
X. De la défense au discernement
Il existe une forme plus élaborée de position subjective, qui n’est ni l’excuse systématique ni l’accusation massive.
Elle pourrait se formuler ainsi :
“Je peux admettre qu’il n’a pas pleine conscience de ce qu’il fait, sans pour autant nier que cela me blesse.”
Cette position suppose un moi plus consistant. Un sujet moins assujetti à l’obligation de préserver l’objet. Une capacité à soutenir l’ambivalence sans s’effacer.
Car devenir sujet, ce n’est pas seulement comprendre l’autre. C’est aussi se reconnaître comme lieu légitime de l’expérience.
Beaucoup de patients ont appris à lire autrui avant de se lire eux-mêmes. À anticiper l’état psychique de l’autre avant d’écouter leur propre atteinte. À excuser avant de sentir. À protéger avant de penser.
Le travail analytique consiste alors, souvent, à renverser très doucement cet ordre ancien.
XI. Quand le “pas exprès” devient une prison
À force de répéter que l’autre “ne le fait pas exprès”, le sujet risque de s’enfermer dans une prison psychique redoutable : plus rien n’est véritablement condamnable, puisque tout se dissout dans la maladresse, l’histoire personnelle, la fragilité, la fatigue, l’inconscience, les blessures de l’autre.
Mais un sujet qui ne peut jamais conclure qu’il a été blessé devient un sujet dont les frontières s’effacent.
Il ne sait plus quand il est atteint.
Il ne sait plus quand il est nié.
Il ne sait plus quand il est utilisé.
Il ne sait plus quand son effort de compréhension se retourne contre lui.
Tout se passe alors comme si son “je” devait rester au service de l’économie psychique d’autrui.
Et c’est souvent là que surgissent les symptômes : épuisement, tristesse, inhibition, confusion, perte du désir, sentiment de vide, difficulté à décider, auto-dévalorisation, parfois même somatisation. Le corps, l’humeur, la vitalité finissent par dire ce que la parole n’ose pas encore soutenir.
XII. Entendre enfin ce que cette phrase protège
Lorsqu’un patient dit :
« Oui, mais il ne le fait pas exprès »,
l’enjeu n’est pas de lui répondre brutalement :
« Peu importe, il vous fait mal. »
Ce serait aller trop vite. Ce serait méconnaître la fonction protectrice de cette formule.
L’enjeu est plutôt d’entendre tout ce qu’elle contient :
la peur d’être injuste,
la peur de perdre l’amour,
la peur d’être seul,
la fidélité à un objet ancien,
l’interdit de se plaindre,
la culpabilité d’accuser,
l’impossibilité encore de faire exister son préjudice sans se sentir mauvais.
Autrement dit, cette phrase ne doit pas être cassée d’emblée. Elle doit être écoutée comme le symptôme d’une division.
Une part du sujet sait.
Une autre ne peut pas encore savoir sans danger.
XIII. Retrouver le droit de dire
Peut-être qu’au terme d’un travail, cette phrase pourrait cesser d’être une clôture pour devenir une nuance véritable.
Non plus :
“Il ne le fait pas exprès, donc je n’ai rien à dire.”
Mais :
“Il n’est peut-être pas pleinement conscient de ce qu’il fait, mais je ne suis plus obligé(e) de nier ce que cela me fait.”
Voilà le déplacement.
Il ne s’agit pas de fabriquer des coupables absolus. Il s’agit de rendre au sujet sa capacité de discernement, son autorisation interne, son droit à l’éprouvé, son droit au langage.
Car il est des vies psychiques entières suspendues à cela :
pouvoir dire enfin, sans s’excuser d’exister,
qu’un tort a eu lieu.