15/05/2026
Comme à chaque fois, je vous partage mes réflexions au fil de ma pratique et de mes lectures.
Aujourd’hui, je voudrais parler d’un concept qui me semble très utile pour penser certaines discussions actuelles en psychopathologie : le conceptual bracket creep.
Je vais surtout l’aborder à partir de la question du traumatisme, en particulier lorsqu’on explique certains symptômes du TDAH adulte par le trauma, le trauma complexe ou ce que certains appellent parfois le “développement traumatique”.
Je précise d’emblée deux choses.
D’abord, je ne vais pas m’étaler sur le trauma en général, ni sur le TSA : d’autres en parlent mieux que moi, avec plus d’expérience, plus de spécialisation, ou simplement une parole plus située. Mon objectif est plus modeste : proposer un repère conceptuel pour essayer de penser un peu plus finement certaines confusions possibles.
Ensuite, ce texte est une proposition de réflexion. Il est évidemment ouvert aux remarques, aux désaccords argumentés et respectueux, aux compléments et aux nuances.
🔵 Une parenthèse rapide sur le TSA
Le TSA occupe beaucoup les réseaux en ce moment, entre personnes concernées, proches, professionnels, vulgarisateurs, militants et parfois aussi contenus beaucoup plus approximatifs.
Le conceptual bracket creep peut aider à comprendre une partie de ce qui se joue : au fil du temps, la catégorie “autisme” s’est élargie. Le passage à la notion de trouble du spectre de l’autisme a permis de reconnaître des profils qui étaient auparavant invisibilisés, notamment des adultes, des femmes, des personnes sans déficience intellectuelle, ou des présentations moins conformes aux images classiques de l’autisme.
Cette reconnaissance est précieuse. Cependant, tout élargissement conceptuel pose aussi une question de précision : à partir de quel moment une catégorie devient-elle tellement inclusive qu’elle risque de regrouper des réalités cliniques très différentes ? Traits autistiques, anxiété sociale, particularités sensorielles, effets du trauma, rigidités défensives, retrait relationnel, différences tempéramentales peuvent parfois se ressembler en surface, sans relever nécessairement de la même organisation.
Je referme cette parenthèse ici, parce que ce n’est pas le cœur de mon propos.
◼️ Le conceptual bracket creep :
Le conceptual bracket creep désigne l’élargissement progressif des frontières d’un concept. Des phénomènes qui étaient auparavant situés en dehors d’une catégorie finissent peu à peu par entrer dans ses “crochets” conceptuels.
Ce déplacement ne concerne pas uniquement les manuels diagnostiques. Il touche aussi le langage ordinaire, les pratiques cliniques, les réseaux sociaux, les institutions, et plus largement notre manière de reconnaître certaines expériences humaines comme relevant d’une même catégorie.
Dans la littérature sur le concept creep, ce phénomène a été décrit à propos de notions liées au tort, à la souffrance ou à la pathologie : trauma, abus, harcèlement, préjudice, trouble mental, etc.
L’effet est ambivalent.
D’un côté, l’élargissement d’un concept peut rendre visibles des souffrances auparavant minimisées. De l’autre, il peut brouiller les distinctions, rendre les catégories moins discriminantes, et produire une sorte de langage général du mal-être.
🔵 Le trauma :
Historiquement, le traumatisme psychique a longtemps été associé à des événements extrêmes : guerre, viol, torture, catastrophe, accident grave, menace vitale directe.
Avec le temps, le terme a progressivement été utilisé pour désigner des expériences plus larges : harcèlement, humiliations répétées, invalidation relationnelle, exposition indirecte, stress chronique, insécurité affective, souffrance psychologique intense.
Cette extension n’est pas absurde. Certaines expériences qui ne correspondent pas à l’image spectaculaire du trauma peuvent avoir des effets profonds, durables, parfois massifs. Des violences psychologiques, une négligence prolongée, une relation d’attachement insécure ou désorganisante, un environnement imprévisible peuvent marquer le développement d’une manière très réelle.
La difficulté commence lorsque le mot “trauma” devient une explication trop disponible. À ce moment-là, il peut finir par recouvrir des réalités assez différentes : un PTSD, un stress chronique, une blessure narcissique, une adversité sociale, une difficulté d’attachement, une hypersensibilité, une dépression, une honte persistante, une anxiété relationnelle, une trajectoire familiale compliquée.
Or toutes ces expériences peuvent être douloureuses sans relever du même mécanisme clinique.
▫️ Événement marquant, traumatisme, PTSD :
Un événement de vie peut être très important dans l’histoire d’une personne sans être traumatique au sens strict. Une rupture, une humiliation, un échec, une trahison, un rejet ou une perte peuvent devenir des événements "organisateurs" (dans la formulation clinique) : ils modifient le rapport à soi, aux autres, à la confiance, au risque, à l’avenir.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’il existe une organisation post-traumatique.
Dans un PTSD, on cherche autre chose : une mémoire de menace qui continue à se réactiver, des intrusions, des cauchemars, une détresse physiologique aux rappels, des évitements, une hypervigilance, des altérations durables du rapport à soi, aux autres et au monde.
La question clinique : “comment cet événement est-il présent aujourd’hui dans le fonctionnement psychique, corporel, relationnel et attentionnel de la personne ?”
🔵 Trauma complexe, trauma développemental, “développement traumatique” :
C’est ici que le sujet rejoint plus directement le TDAH adulte. Une difficulté fréquente, aujourd’hui, tient au fait que plusieurs notions liées au trauma circulent en même temps : PTSD, trauma complexe, trauma développemental, Developmental Trauma Disorder, “développement traumatique”, parfois aussi “système nerveux traumatisé”, “profil traumatique”, “faux TDAH”, etc.
Certaines de ces notions sont solides, discutées, documentées, cliniquement utiles. D’autres sont plus floues, plus métaphoriques, ou parfois employées de manière très extensive. Le problème ne vient pas seulement de leur existence, mais de leur usage lorsqu’elles deviennent des explications quasi automatiques de symptômes qui ressemblent à ceux du TDAH adulte.
Or, c’est précisément là que le conceptual bracket creep devient utile : il permet de repérer comment le concept de trauma, en s’élargissant, peut finir par absorber des manifestations très diverses, y compris des difficultés attentionnelles, exécutives ou émotionnelles qui pourraient aussi relever d’un trouble neurodéveloppemental.
◼️ Le trauma complexe :
Dans la CIM-11, l’ESPT complexe est reconnu comme une catégorie distincte. Il associe les symptômes centraux du PTSD à des perturbations durables de l’organisation de soi : difficultés de régulation émotionnelle, image de soi négative, troubles relationnels persistants.
C’est une proposition importante pour penser certaines trajectoires marquées par des expositions prolongées, répétées, interpersonnelles, souvent précoces, parfois dans des contextes dont il était difficile ou impossible de sortir.
Cependant, son statut comme catégorie distincte reste discuté dans la littérature scientifique. Le DSM-5 et le DSM-5-TR n’ont pas retenu un diagnostic séparé de PTSD complexe. Ils ont plutôt intégré, entre autres, un sous-type dissociatif du PTSD. Certains chercheurs défendent l’intérêt du PTSD complexe, parce qu’il décrit mieux certaines présentations cliniques que le PTSD classique. D’autres interrogent son recouvrement avec le PTSD, la dissociation, les troubles de personnalité, les troubles de l’attachement ou certaines formes de dysrégulation émotionnelle.
Ce débat illustre assez bien le conceptual bracket creep : faut-il élargir la catégorie du PTSD afin de mieux reconnaître des formes complexes de souffrance post-traumatique, ou risque-t-on de faire entrer sous le même terme des organisations cliniques hétérogènes ?
Cette question devient très concrète lorsqu’un adulte consulte pour un possible TDAH.
En effet, la dysrégulation émotionnelle, les difficultés relationnelles, l’agitation interne, l’instabilité attentionnelle, la honte, la désorganisation ou les conduites d’évitement peuvent apparaître dans un TDAH adulte, dans un PTSD, dans un trauma complexe, dans une dépression, dans un trouble anxieux, dans un trouble du sommeil, dans certaines organisations de personnalité, ou dans plusieurs de ces dimensions à la fois.
Autrement dit, la ressemblance symptomatique ne suffit pas.
🔵 Trauma développemental, DTD et “développement traumatique”
Le trauma développemental désigne généralement les effets d’expositions traumatiques précoces, répétées ou chroniques, souvent dans le cadre des relations d’attachement : maltraitance, négligence, violences intrafamiliales, abus, insécurité durable, imprévisibilité parentale.
L’idée centrale est que le trauma ne produit pas seulement des symptômes post-traumatiques classiques. Il peut affecter le développement de la régulation émotionnelle, de l’attachement, de l’identité, du corps, de l’attention, de la relation et du sentiment de sécurité.
Cette idée est cliniquement précieuse, surtout lorsqu’on rencontre des patients dont les difficultés ne se laissent pas bien décrire par un PTSD simple.
Il existe aussi une proposition diagnostique appelée Developmental Trauma Disorder (DTD), notamment associée aux travaux de van der Kolk et de plusieurs auteurs travaillant sur les traumatismes précoces et chroniques chez l’enfant. Le DTD a été proposé pour mieux rendre compte de profils dans lesquels le PTSD classique semble insuffisant : dysrégulation affective, troubles attentionnels, troubles somatiques, difficultés relationnelles, perturbations de l’attachement, conduites défensives, altérations du rapport à soi.
Mais ce diagnostic n’a pas été retenu dans le DSM-5 ni dans le DSM-5-TR.
Ce point me semble important à formuler correctement : le trauma développemental n’est pas une invention des réseaux sociaux. Le Developmental Trauma Disorder existe comme proposition sérieuse dans la littérature clinique et scientifique. Mais il ne constitue pas, à ce jour, une catégorie diagnostique officielle dans le DSM.
L’expression “développement traumatique”, que l’on voit parfois circuler, me paraît encore plus délicate. Elle peut être utilisée pour dire quelque chose de juste : certaines personnes se sont construites dans un environnement où la menace, l’imprévisibilité, la négligence ou l’intrusion ont profondément marqué leur développement.
Cependant, cette expression peut aussi donner l’impression que le développement entier du sujet serait défini par le trauma.
À ce moment-là, il devient plus difficile de penser le tempérament, la génétique, le neurodéveloppement, les ressources, les rencontres réparatrices, les apprentissages, la culture, les conditions sociales, les défenses, les identifications, et toutes les zones de vie qui ne se réduisent pas à la blessure.
◼️ Quand ces notions viennent expliquer le TDAH adulte
Dans les discussions actuelles, on entend parfois une formule du type : “ce n’est pas un TDAH, c’est du trauma”.
Parfois, cette hypothèse est pertinente.
Une personne peut présenter des difficultés attentionnelles parce que son attention est captée par la menace. Elle peut paraître “distraite” alors qu’elle est en hypervigilance. Elle peut sembler “dans la lune” alors qu’elle dissocie légèrement. Elle peut procrastiner parce que la tâche réactive de la honte, de l’impuissance ou un souvenir d’échec. Elle peut être agitée parce que son corps reste en état d’alerte. Elle peut avoir des difficultés d’organisation parce que le sommeil est altéré, parce que l’anxiété est constante, parce que l’évitement prend toute la place.
Dans ces cas-là, parler trop vite de TDAH peut effectivement masquer une organisation post-traumatique. Mais l’inverse existe aussi.
Une personne peut avoir un TDAH ancien, développemental, présent depuis l’enfance, dans plusieurs contextes, avec des difficultés d’inattention, d’impulsivité, de régulation, d’organisation et d’inhibition qui précèdent les événements traumatiques identifiés. Elle peut avoir ensuite vécu des échecs, des humiliations, des conflits, du rejet, de la honte, parfois des violences ou de la négligence. À ce moment-là, le trauma ne remplace pas l’hypothèse TDAH. Il peut s’y ajouter, l’aggraver, la compliquer, ou modifier sa présentation.
🔵 TDAH + PTSD / trauma complexe :
La situation la plus intéressante cliniquement n’est pas toujours le différentiel pur. Elle est souvent dans la combinaison.
Un TDAH peut augmenter l’exposition à certaines expériences négatives : conflits répétés, rejet scolaire, sanctions, incompréhensions familiales, ruptures relationnelles, prises de risque, sentiment chronique d’échec, honte de ne pas réussir à faire ce que les autres semblent faire plus simplement.
Dans certains environnements, ces expériences peuvent devenir traumatiques, ou s’inscrire dans une trajectoire d’adversité plus large.
Inversement, un PTSD ou un trauma complexe peut majorer les difficultés d’une personne avec TDAH : sommeil plus fragile, hyperactivation, évitement, dissociation, irritabilité, honte, fatigue cognitive, attention captée par les signaux de danger, diminution de la disponibilité exécutive.
Dans ces cas, l’enjeu clinique n’est pas de choisir une étiquette qui remplacerait toutes les autres. Il s’agit plutôt de comprendre comment les dimensions s’articulent.
🔸 Qu’est-ce qui relève du fonctionnement neurodéveloppemental de base ?
🔸 Qu’est-ce qui relève d’une adaptation à la menace ?
🔸 Qu’est-ce qui relève des conséquences secondaires du TDAH : échecs, rejet, honte, conflits, épuisement ?
🔸 Qu’est-ce qui relève de mécanismes actuels de maintien : évitement, rumination, insomnie, consommation, surcharge, isolement ?
🔸 Qu’est-ce qui se renforce mutuellement ?
Cette articulation évite deux réductions symétriques : transformer le TDAH en simple conséquence du trauma, ou traiter le trauma comme un bruit de fond secondaire chez une personne TDAH.
◼️ Quelques distinctions cliniques utiles
Une distractibilité ancienne, présente depuis l’enfance, dans plusieurs contextes, fluctuante selon l’intérêt, la stimulation, la nouveauté ou la pression temporelle, oriente plutôt vers une hypothèse TDAH.
Une attention captée par les signaux de danger, les micro-réactions d’autrui, les souvenirs intrusifs, les sensations corporelles menaçantes ou les situations d’impuissance, oriente plutôt vers une hypothèse post-traumatique.
Une agitation interne décrite comme besoin de mouvement, impatience, recherche de stimulation ou difficulté à inhiber l’action ne se formule pas exactement comme une activation corporelle liée à la menace, à l’alerte ou à la peur.
Une instabilité émotionnelle ancienne, rapide, souvent liée à la frustration, au rejet perçu, à l’interruption ou à la difficulté d’inhibition, ne s’interprète pas de la même manière qu’une détresse relationnelle organisée autour de la honte, de l’abandon, de la culpabilité traumatique ou de la peur.
Une dissociation légère peut ressembler à de l’inattention, mais elle implique souvent un autre rapport au corps, au temps, à la mémoire, à la présence et à la continuité subjective.
Une procrastination peut relever d’un déficit d’initiation, d’une aversion à l’effort, d’un problème de séquençage, d’un perfectionnisme anxieux, d’un évitement traumatique, d’une anticipation de honte, ou d’une combinaison de ces mécanismes.
Le même comportement observable peut donc avoir plusieurs fonctions.
C’est précisément pour cela qu’il faut résister à la tentation d’une explication unique.
🔵 Le TDAH adulte a aussi sa propre histoire d’élargissement
Il faut ajouter un point, parce qu’il serait trop simple de ne parler du bracket creep que du côté du trauma.
Le TDAH adulte a lui-même connu une extension historique. Il a longtemps été pensé comme un trouble de l’enfant. Il est maintenant bien établi qu’il peut persister à l’âge adulte, avec des manifestations parfois différentes : agitation interne plutôt qu’hyperactivité visible, désorganisation, impulsivité décisionnelle, difficultés de priorisation, instabilité motivationnelle, troubles de la gestion du temps.
Cette reconnaissance a été importante, notamment pour des adultes longtemps passés sous les radars, en particulier des profils inattentifs, des femmes, ou des personnes ayant beaucoup compensé.
Mais, là encore, l’élargissement d’une catégorie pose une question de précision. Si toute difficulté exécutive, toute procrastination, toute fatigue attentionnelle, toute instabilité émotionnelle ou tout sentiment de décalage devient un indice de TDAH, le concept perd sa valeur clinique.
Les données actuelles soutiennent la validité du TDAH adulte, mais elles rappellent aussi plusieurs points de prudence : l’importance d’un début dans l’enfance, la présence des symptômes dans plusieurs contextes, le retentissement fonctionnel, le diagnostic différentiel, les comorbidités, et le fait qu’aucun test neuropsychologique ou biomarqueur ne suffit à lui seul à poser le diagnostic.
C’est ici que le raisonnement clinique devient plus exigeant : le TDAH adulte est une réalité clinique, et son sur-emploi possible ne doit pas conduire à le disqualifier. De même, le trauma est une réalité clinique majeure, et son extension possible ne doit pas conduire à minimiser ses effets.
◼️ Une boussole clinique
Pour éviter que le trauma devienne une explication trop englobante du TDAH adulte, ou que le TDAH masque une organisation post-traumatique, quelques questions peuvent aider :
🔹 Les difficultés attentionnelles étaient-elles présentes avant les événements traumatiques identifiés ?
🔹 Étaient-elles visibles dans plusieurs contextes : école, famille, loisirs, travail, relations ?
🔹 La personne décrit-elle surtout une distractibilité, une hypervigilance, une dissociation, une rumination, une fatigue, un évitement, ou plusieurs de ces phénomènes ?
🔹 Les symptômes sont-ils stables dans la trajectoire, ou apparaissent-ils surtout autour de déclencheurs, de rappels, de conflits, de figures d’autorité, de situations d’impuissance ?
🔹 L’agitation ressemble-t-elle à un besoin de stimulation, à une tension anxieuse, à une activation traumatique, ou à une stratégie d’évitement corporel ?
🔹 Les difficultés exécutives diminuent-elles avec la structure, l’intérêt, l’urgence, la stimulation et l’accompagnement, ou bien sont-elles surtout modulées par le sentiment de sécurité ?
🔹 La personne a-t-elle une histoire de compensations anciennes : surtravail, masquage, stratégies rigides, dépendance à la pression, évitement administratif, effondrement après effort ?
🔹 Les symptômes post-traumatiques sont-ils présents : intrusions, cauchemars, évitements spécifiques, détresse physiologique aux rappels, hypervigilance, altérations durables du rapport à soi et aux autres ?
🔹 Que devient la compréhension de la situation si l’on retire provisoirement l’étiquette “trauma” ?
🔹 Que devient-elle si l’on retire provisoirement l’étiquette “TDAH” ?
Ces questions visent à reconnaitre la complexité du vécu de la personne, en évitant qu’une catégorie disponible culturellement vienne recouvrir trop vite l’ensemble du tableau.
🔵 Ce que le conceptual bracket creep nous rappelle ici
À mon sens, le conceptual bracket creep est un rappel de méthode.
Lorsqu’un concept devient très disponible culturellement, il devient aussi très disponible cliniquement. Il circule plus vite, il explique davantage de choses, il donne du sens, il rassure parfois, il permet une reconnaissance. Mais sa puissance explicative peut devenir un problème lorsqu’elle remplace l’enquête clinique.
Dans le TDAH adulte, ce point est particulièrement important, parce que les symptômes attentionnels et exécutifs sont très sensibles au contexte : sommeil, anxiété, dépression, surcharge, trauma, dissociation, consommation, pression sociale, environnement professionnel, exigences administratives, relations, estime de soi.
Le trauma peut être central dans une histoire sans tout expliquer.
Le TDAH peut être réel sans rendre compte de toute la souffrance.
Le trauma complexe peut être une formulation pertinente sans absorber toutes les formes de dysrégulation.
Le trauma développemental peut éclairer des trajectoires profondes sans transformer toute difficulté développementale en trauma.
Et le fait qu’une catégorie soit discutée ne signifie pas qu’elle soit inutile, cela signifie qu’elle mérite d’être utilisée avec précision.
Finalement, la question la plus utile n’est peut-être pas : “est-ce du TDAH ou du trauma ?”
Dans beaucoup de situations, elle serait plutôt : “quelle part du fonctionnement actuel relève d’une trajectoire neurodéveloppementale, quelle part relève d’une adaptation à la menace, quelle part relève des conséquences secondaires du TDAH, quelle part relève des mécanismes de maintien actuels, et comment tout cela s’est-il articulé dans l’histoire singulière de cette personne ?”
SOURCES :
Haslam (2016) (2020)
McNally (2003, 2006, 2009)
Rosen & Lilienfeld (2008)
American Psychiatric Association, DSM-5 / DSM-5-TR
World Health Organization, ICD-11
Friedman et al., Handbook of PTSD
Cortese et al., “Attention-deficit/hyperactivity disorder in adults: evidence base, uncertainties and controversies”, World Psychiatry (2025)