11/08/2022
À vous de juger …
« La disparition progressive des temps (subjonctif, passé simple, imparfait, formes composées du futur, participe passé…) donne lieu à une pensée
au présent, limitée à l’instant,
incapable de projections dans le temps.
La généralisation du tutoiement,
la disparition des majuscules et
de la ponctuation sont autant
de coups mortels portés à la subtilité
de l’expression de notre belle langue française.
Supprimer le mot «mademoiselle»
est non seulement renoncer
à l’esthétique d’un mot,
mais également promouvoir l’idée qu’entre une petite fille et une femme
il n’y a rien.
Moins de mots et moins de verbes conjugués c’est moins de capacités
à exprimer les émotions
et moins de possibilité d’élaborer
une pensée.
Des études ont montré qu’une partie
de la violence dans la sphère publique
et privée provient directement
de l’incapacité à mettre des mots
sur les émotions.
Sans mot pour construire
un raisonnement,
la pensée complexe (chère à Edgar Morin) est entravée,
rendue impossible.
Plus le langage est pauvre,
moins la pensée existe.
L’histoire est riche d’exemples
et les écrits sont nombreux
de Georges Orwell dans 1984
à Ray Bradbury dans Fahrenheit 451
qui ont relaté comment les dictatures
de toutes obédiences entravaient
la pensée en réduisant et tordant
le nombre et le sens des mots.
Il n’y a pas de pensée critique
sans pensée.
Et il n’y a pas de pensée sans mots.
Comment construire une pensée hypothético-déductive sans maîtrise
du conditionnel?
Comment envisager l’avenir sans conjugaison au futur?
Comment appréhender une temporalité, une succession d’éléments dans
le temps, qu’ils soient passés ou à venir, ainsi que leur durée relative, sans une langue qui fait la différence entre
ce qui aurait pu être, ce qui a été,
ce qui est, ce qui pourrait advenir
et ce qui sera après que ce qui pourrait advenir soit advenu?
Si un cri de ralliement devait se faire entendre aujourd’hui, ce serait celui, adressé aux parents et aux enseignants: faites parler,
lire et écrire vos enfants,
vos élèves, vos étudiants.
Enseignez et pratiquez la langue
dans ses formes les plus variées,
même si elle semble compliquée, surtout si elle est compliquée.
Parce que dans cet effort
se trouve la liberté.
Ceux qui expliquent à longueur
de temps qu’il faut simplifier l’orthographe, purger la langue
de ses «défauts», abolir les genres,
les temps, les nuances,
tout ce qui crée de la complexité
sont les fossoyeurs de l’esprit humain.
Il n’est pas de liberté sans exigences.
Il n’est pas de beauté
sans la pensée de la beauté. »
Christophe Clavé